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 L'Ombre du passé / The shadow of the past

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Ihriae
Homme-Lézard
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Localisation: Plutôt, là où on ne me trouvera pas : dans un avion. Sauf si j'en ai les commandes... Sinon, pas loin de la mer et, de temps à autre, à Paris, au Musée du Louvre ou au Musée d'Histoire Naturelle...

MessageSujet: L'Ombre du passé / The shadow of the past   Mer 23 Mar 2011 - 18:48

Auteur : Ihriae

Titre de la fanfic : L’ombre du passé / The shadow of the past

Genre : Pas un genre, mais plusieurs : Science-fiction, Action… Mais comme l’écrivent Mat Vador, Repli-Carter et Haiyken, "pour éviter à quelqu’un de lire à son insu un genre qu’il préfère éviter" : Dark-Fic, Alternate Universe (et même plusieurs), Futurefic (autour de 2015) et cross-over (Univers Stargate).

Rating : PG (Accord parental souhaitable)

Saison : Quelques années après Continuum (2007), et plus exactement autour de 2015.

Spolier : Pour la vie (Threads) (Stargate SG-1 : Saison 8 / ép. 18) et Las Vegas (Vegas) (Stargate,Atlantis : Saison 5 / ép. 19).
Par conséquent : La scène de la confrontation entre Ba'al et Anubis est extraite de Threads, et l’univers dans lequel nos héros se cherchent et se recherchent est celui de Vegas (ce qui ne signifie pas qu’ils en viennent tous…).

Petit mot de l’auteur :
Alors, ça y est, c’est parti, et pour un bon petit moment.
Alors si vous avez une préférence pour les vignettes ou les fanfics courtes, mieux vaut passer votre chemin. Toutefois, faites quand même un petit essai…
N’étant pas une "gatephage", à peine puis-je me qualifier de "gatephile", je me suis permise de nombreuses libertés avec l’Univers Stargate. Pour le meilleur ou pour le pire ? A vous de me le dire.
En tous les cas, j'espère que vous prendrez plaisir à lire L’ombre du passé / The shadow of the past.
Comme d’habitude, n'hésitez pas à me faire part de vos conseils, de vos critiques... Bref, de tout ce qui vous passe par la tête à propos de ce récit.
"FanFictionnement" vôtre,
Ihriae


Disclaimer : Stargate SG-1 et ses personnages, Stargate, Atlantis et ses personnages, Stargate, Universe et ses personnages ne m’appartiennent pas et sont la propriété de la MGM. Il en va de même pour les récits : Pour la vie (Threads) et Las Vegas (Vegas).
Les autres personnages (Esmélia, Rheya, Ciaran, les "alternate S.W.A.T.", Les Tisseurs, Les Moissonneurs, L’Occulteur de Mondes, etc.) viennent de mon imagination. Comme le récit que vous allez lire, ou que vous avez lu, ils sont ma création.
J’ajoute que je n’ai touché aucune compensation financière, aucun salaire, pour l’écriture de ce texte, même si, je l’avoue, j’adorerais être payée pour écrire des romans ou des scénarios.

Remerciements : A ma famille, à mes amis (celles et ceux qui ne m’ont pas beaucoup, voire plus du tout, vue ces derniers mois, celles et ceux qui m’ont aidée et encouragée), à V.&F. qui m’ont permis de (re)découvrir l’Univers Stargate. Je pense à vous.
Aux lecteurs de tous horizons.

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LIVRE I






L’ombre du passé / The shadow of the past

PROLOGUE I





Cet hiver 1849 fut sans doute l'un des plus terribles que l'Angleterre ait eu à subir depuis le début de ce siècle. Un brouillard épais couvrait la région depuis plusieurs jours. Ce n'était pas la première fois, mais il était rare qu'il subsistât aussi longtemps sur Oxford et sa banlieue. Il n'y avait pas une pierre de la vieille ville qui ne suintait l'humidité, pas une touffe d'herbe qui ne pourrissait à cause des pluies incessantes des semaines précédentes. La ville en souffrait. Ses rues avaient été rendues glissantes par une sorte de mousse qui devenait aussi gluante sous la semelle que de la bave de crapaud. Parfois, des pavés restaient collés aux sabots des chevaux suffisamment longtemps pour être sortis de leur habitacle d'origine. Cela finissait par faire de larges trous dans la chaussée.
Les élégantes de la ville ne sortaient plus, par peur de salir leurs délicates toilettes au passage des voitures à chevaux. Celles qui s'y risquant voyaient leurs efforts de coquetterie anéantis par l'humidité ambiante qui alourdissait les tissus, étiolait leurs couleurs, et leurs lourds chapeaux ouvragés finissaient par ressembler à des salades manquant cruellement de fraîcheur. La gente masculine s'en sortait, en partie, mieux grâce au gibus. La pluie n'avait aucune prise sur celui-ci. Elle finissait néanmoins par dégouliner sur leurs épaules, dans leur dos et sur leur plastron. Elle alourdissait leur manteau d'hiver, tant et si bien qu’ils donnaient l'impression de porter tout le poids du monde sur eux. Ceux qui s'adaptaient pour ainsi dire le mieux dans cet univers de poisse, de pourriture et de froid, ne portaient ni de jolies robes de soie et de velours, ni de chapeaux à fleurs surmontés de voilettes, et encore moins de manteaux en cachemire, à moins d’avoir été récupérés chez un fripier ambulant ou à la décharge municipale. Ils ne vivaient pas dans les grandes maisons cossues ou dans les hôtels, excepté ceux qui avaient l’obligation de dormir près de leur travail, sous des combles parcourus de courants d'air, froids en hiver, suffocants en été, et ceux qui vivaient dans les quartiers ouvriers. Ils étaient à peine mieux lotis car les bâtisses étaient devenues insalubres tant l'humidité s'y était infiltrée. Même le bois et le charbon, dans les poêles et les cuisinières en fonte, refusaient de brûler. Ces gens-là ne se plaignaient pas car ils savaient qu'il y avait pire qu'eux, vivant dans des étables ou des porcheries, ou encore au milieu d'un amoncellement de cageots et de bouts de tissus tendus derrière lesquels ils s'étaient construits un semblant d'espace personnel.
La classe ouvrière d'Oxford n'avait jamais connu un taux de mortalité aussi haut. En fait : moins de mortalité que de disparitions, mais c'était tout comme. Quand un ouvrier ne pointait plus à l'usine plusieurs jours de suite, quand un domestique abandonnait ses seaux plein d'eau près d'un puits et ne réapparaissait plus, quand une prostituée ne faisait plus les cent pas sur son trottoir, on pouvait considérer qu'ils avaient disparu pour toujours. Habituées aux règlements de compte entre bandes locales, dettes impayées, suicides et même petites épidémies locales, les autorités le savaient et ne faisaient rien, faute de pouvoir. De toutes les façons, les problèmes se réglaient en interne, sans leur aide. Ce qui dérangeait le plus la police, c'était lorsqu'une famille entière d’honnêtes citoyens disparaissait en laissant tous ses biens derrière elle, et un dîner à peine entamé...
Le premier, et le dernier, à s'en émouvoir fut l'inspecteur Cyrus Haviland. Il avait écrit un rapport détaillé à propos des disparitions qui lui avaient parues particulièrement suspectes et sans équivoque : six disparitions sur la cinquantaine dont il avait eu vent. Il avait transmis son rapport à son supérieur hiérarchique. Pas celui qui se trouvait directement au-dessus de lui, au poste d'Oxford, ni à celui qui se trouvait encore au-dessus. À cela deux raisons très simples : le premier avait disparu alors qu'il se rendait chez sa vieille mère qui habitait à la campagne, à cinq kilomètres d'Oxford. Tout indiquait qu'il s'y était bien rendu. Ses bagages avaient été déchargés dans le hall de la maison de famille. Ils y étaient probablement restés quatre jours durant, jusqu’à ce que l’inspecteur Haviland investisse les lieux avec un autre inspecteur et six agents. C'était le laitier qui avait donné l’alerte. Il trouvait curieux que ses bouteilles ne lui soient plus rendues, vides, le lendemain du jour où il les avait déposées, sous le porche de la maison. Il n'y avait nulle trace de présence humaine dans la propriété. Pas le moindre cheveu de l’inspecteur en chef, de sa mère, ou encore du cocher qui l'avait conduit en ces lieux. Les deux chevaux du cocher, comme la quinzaine de petits chiens de race de la vieille dame, avaient aussi disparu. Pas la plus petite goutte de sang, ni même la trace d’un carnage. Rien ne démontrait qu'il y avait eu une lutte acharnée pour leur vie. Cyrus Haviland prit soin de le mentionner dans son rapport. Il s'agissait de la cinquième disparition inquiétante.  
La sixième était celle du superintendant, une semaine et un jour après celle de son subalterne. Cela avait eu lieu un dimanche, après l'office. Probablement juste après le déjeuner familial. Il avait disparu avec toute sa famille, femme, enfants (au nombre de six). Ce jour-là, il avait invité sa sœur et son beau-frère et leurs deux enfants en bas âge. Au total, dix personnes s'étaient littéralement volatilisées, en ce funeste dimanche. La seconde raison pour laquelle il avait fait appel à un supérieur hiérarchique se trouvant à Londres était qu'il ne tenait pas à devenir le septième cas de disparition relaté par l'un de ses collègues, et le septième cas classé. À dire vrai, il ne tenait pas à devenir le septième cas tout court. En règle générale, les affaires criminelles d'Oxford restaient de simples comptes rendus pour Londres, mais là, cela dépassait largement ses compétences.
Il n'avait pas fallu plus d'une semaine pour qu'Oxford vît débarquer un contingent constitué de policiers en uniforme impeccable, et de militaires coloniaux. Les premiers n’étonnèrent pas vraiment. Les seconds détonnèrent carrément, mais pas autant que ceux qui les dirigeaient : des hommes en costume sombre, petites lunettes à verres noirs, cerclés d’or ou d’argent, haut chapeau, et portant des cannes qui ne ressemblaient pas au cannes habituelles, mais plutôt, entre leurs mains, à des armes. Quoique cette idée tenait plus d’une impression que d’une quelconque réalité. Mais Cyrus Haviland se fiait à ses impressions et préférait se méfier. Ces hommes, l'apprit-il plus tard, agissaient sur les ordres de la Reine Victoria et de son premier ministre, Lord John Russel.
Ce n'était pas exactement les renforts auxquels s'attendait l'inspecteur. Ces policiers n'effectuaient pas non plus les tâches habituelles. Ils se contentaient de reprendre tous les dossiers et d'effectuer de nombreuses vérifications sur tous les endroits, sans exception, où avaient eu lieu les disparitions. Pour Cyrus Haviland, à part les six disparitions, toutes les autres étaient réglées : on ne pouvait plus rien faire pour les morts. Car il en était certain, les victimes étaient mortes. Ce qui importait, c'était les vivants. Évidemment, il ne comptait plus ses supérieurs hiérarchiques et leurs familles parmi ceux-ci. Il voulait seulement éviter d’autres morts… Cependant, il avait eu beau donner des ordres, des consignes, puis faire des suggestions, les nouveaux arrivants n’obéissaient qu'à une seule personne : un dénommé Lafferty. Cyrus Haviland ne connaissait ni son prénom, ni son grade, s'il en avait un. Il ne faisait juste appeler Lafferty.
Lafferty était un grand homme au physique et à l'attitude charismatiques. Cyrus Haviland l'avait remarqué dès qu'il était entré au poste. Il avait immédiatement su que c'était lui qui commandait ce joli monde. Il avait cette façon de diriger ses hommes sans avoir l'air de donner des ordres, sans les rabrouer s’ils commettaient une erreur, sans leur imposer la moindre théorie à propos des disparitions. Apparemment, d'après les très brèves discussions que l'inspecteur avait pu capter entre les hommes en costume sombre, ils se devaient tous d'avoir l'esprit ouvert. Ouvert sur quoi ? Telle était la question qu'il se posait depuis. Et plus le temps passait, plus l'inspecteur Haviland se demandait s'il souhaitait vraiment connaître la réponse.
Lafferty était peut-être charismatique, mais il lui faisait froid dans le dos. Il n’était pas du tout le genre de personne avec laquelle il apprécierait de passer des moments intimes. Ce type n'avait pas l'air d'un policier, pas même d'un de ces détectives grassement payés de Londres. Au contraire, ses dépenses semblaient aussi limitées que sa garde-robe. En plus de vivre comme un moine, au milieu de livres et de parchemins anciens, il avait l'air de vivre comme un ascète. Il lisait beaucoup et dormait comme il mangeait : jamais, ou si peu. L'inspecteur se demandait comment son corps, pourtant de bonne carrure et de bonne taille, environ quatre-vingt-dix kilos et presque deux mètres, pouvait supporter un tel régime.
Enfin Lafferty s'exprimait rarement en dehors de son cercle de connaissances qui semblait se résumer à ses subalternes directs et à quelques soldats. L'inspecteur n'avait pu lui parler qu'une seule fois. Il se souvenait de sa voix basse et profonde. Il choisissait chacun de ses mots comme s'il voulait en faire l'économie. L’inspecteur Haviland évitait de croiser son regard et n’aimait pas le sentir se poser sur lui. Lafferty avait des yeux gris qui ne recelaient ni méchanceté, ni cruauté, au contraire. Mais son regard d’acier semblait plus aiguisé et pénétrant que la lame de ce drôle de sabre courbe et tranchante sur un fil qui se trouvait constamment à ses côtés, même lorsqu'il était installé à sa table de travail, plongé dans ses livres. C’était comme si ce regard pénétrait au plus profond de votre âme et de votre corps pour y lire jusqu’aux plus sombres des secrets. Comme tout le monde Cyrus Haviland avait quelques… Il avait des secrets auxquels il évitait de penser comme tels.
À propos de livres, Lafferty avait fait fermer la bibliothèque universitaire d'Oxford au grand dam des étudiants, des professeurs et du personnel. Lorsque ceux-ci s'étaient plaints au doyen, celui-ci les avait tous renvoyés chez eux sans exception avant de prendre congé dans ses appartements sachant que, pour un temps, il n'était plus le doyen de l'Université, juste le locataire de vieux murs.
Malgré le renvoi de ses habituels occupants, l'université n'était pas pour autant déserte. L'inspecteur Haviland et le doyen n'avaient pas été mis dans le secret que conservaient jalousement les nouveaux arrivants. Toutefois, l'inspecteur n'avait pas manqué de remarquer que ces policiers-là ne s'occupaient pas de courir après les pickpockets, ou de régler les affaires de beuveries et de violences conjugales, encore moins de mettre fin aux paris illégaux et de fermer les tripots clandestins. Ces actions auraient sans doute pu leur permettre d’élucider quelques disparitions ou leur donner des pistes à suivre. Et comme tout le monde à Oxford, il avait bien remarqué que les militaires portaient des armes qui semblaient tout droit sorties de la Tour de Londres dans ses moments les plus obscurs. Certains de ces hommes semblaient venir de quelques-unes de ces tribus légendaires des lointaines colonies, et portaient leurs propres armes. Ce qui n’en était pas moins étrange. Depuis leur arrivée, aucun d'entre eux n’avait adressé la parole aux autochtones. Haviland s'était dit qu'ils ne parlaient peut-être pas leur langue. Ce n'était qu'une piètre explication, mais néanmoins une probabilité.
Le doyen en était lui aussi arrivé à la même conclusion, avec plus de conviction, parce que cela l'arrangeait. Pour rien au monde, il ne souhaitait adresser la parole à l'un de ces sauvages venus des profondeurs de l'Asie, des déserts d'orient, des savanes africaines, des jungles sud-américaines ou même de l'un de ces zoos humains bien connus de ceux qui fréquentaient les foires. Il n'était pas fondamentalement raciste. Il n'avait aucune opinion sur le sujet de manière générale. Tant que cela le concernait personnellement. Il avait vu débarquer dans la grande cour de l'Université deux convois de chariots qui avaient sûrement appartenu à un cirque mais dont on avait effacé les couleurs et autres signes distinctifs. Au lieu de fauves, des prisonniers humains, pieds et poings liés par de lourdes chaînes avaient été extraits des cages. D’abord offusqué qu’un tel traitement sot appliqué à des êtres humains, le doyen s’était vite ravisé. Il était certain d'avoir reconnu deux criminels notoires parmi les prisonniers. Une espionne et un meurtrier. Du temps de leur "gloire", la presse les avait respectivement surnommés "La Belle Indienne Sans Pitié" et "Le Croquemitaine". La première sévissait aux Indes, sa patrie d'origine. Bien que, officiellement, de parents anglais, elle était née aux Indes et en avait adopté les coutumes, et certaines idées politiques. Elle avait été ainsi accusée de fournir des renseignements aux indépendantistes. On racontait qu’elle s'était secrètement mariée à l'un des chefs d'une obscure tribu. En plus d’avoir été arrêtée pour espionnage, elle avait aussi été accusée du meurtre d'une famille de colons, et de plusieurs soldats qu'elle avait séduits et tués après les avoir fait boire. Le Croquemitaine, lui, avait commis ses méfaits en Écosse. Toutes ses victimes étaient de très jeunes enfants qu'il avait enlevés dans les maisons de leurs parents pendant leur sommeil. Aucun n'avait été retrouvé. Lors de son procès, il s'était vanté de les avoir cuisinés... et mangés.
Ce qui horrifia le plus le doyen ne fut pas de voir ces criminels dans la cour de son université, ni de les savoir si proches de lui. Il était plutôt grand de taille, et il pratiquait régulièrement des exercices au grand air, ainsi que la boxe anglaise, discipline dans laquelle il avait acquis un excellent niveau. Il se savait de taille à lutter contre l'un et l'autre si cela devait être nécessaire. Non, ce qui l'horrifiait vraiment c'était que tous les deux étaient officiellement morts. Elle : fusillée à Pondichéry. Lui : pendu à Londres. Leur présence, comme celle des cages à fauves qui avaient été entreposées dans la cour, comme l'arrivée d'un bataillon d'infirmières et d'une vingtaine d'hommes en blanc, sans doute des médecins, ainsi que celle de sept dignitaires religieux (un abbé, un pasteur, un imam, et un rabbin, et chose qui lui parut très curieuse, un chaman, un sorcier noir et moine bouddhiste), n'avait rien de rassurant. Le doyen commençait même à y voir une affaire liée au diable ou à l'un de ses démons. Il prit soudain peur. Il fit ses valises en quatrième vitesse, et même s'il ne l'avait pas prévenue, il décida sur le vif d’aller passer quelques jours chez sa sœur. Le temps d'oublier tout ce qu'il avait vu ici.

Liam Finley, Peter Woodsburry et Tom Roberts étaient loin de toute cette agitation et se moquaient du diable et de sa cohorte, même s'ils se signaient à leur évocation. Les trois gamins, respectivement âgés de 13, 12 et 9 ans avaient bien remarqué l'arrivée de nouveaux policiers et des militaires, mais comme ceux-ci ne s’occupaient pas d'eux, ils n'avaient, dans l'immédiat, aucune raison de s'inquiéter de leur présence. L’une de leurs préoccupations habituelles était de faire les poches de ceux qui avaient de l’argent. Comme ils œuvraient près des tripots, il leur fallait éviter les "gros bras" et les barbillons qui n'hésiteraient pas à leur casser les genoux, à leur couper une main ou, pire, les deux. Leur soif d'aventures occupait le deuxième rang de leurs activités. Enfin, leur ultime obsession était celle de tout être vivant en ce monde : survivre. Pour cela, dans l'immédiat, il leur fallait trouver à manger, et Peter avait eu la bonne idée de leur proposer de ramasser les escargots dans le Parc du domaine de Pellegrin pour aller ensuite les vendre au marché. Avec un peu de chance, il y aurait bien quelques gargotiers et marchands de soupe pour les leur acheter. Les anglais n'aimaient pas trop les escargots sous leur forme digeste, mais certains touristes en provenance d'Europe en raffolaient. Au pire, ils les mangeraient eux-mêmes, faute de mieux. En plus, ceux du domaine Pellegrin étaient plus gros et plus gras que tous ceux qu'on pouvait trouver n'importe où ailleurs.
Le domaine de Pellegrin était une grande bâtisse entourée d'un immense parc boisé. Il était situé à la limite de la ville. Curieusement, cela faisait bien un siècle qu'il se trouvait à la limite d'Oxford, alors que la ville s'était étendue dans tous les sens. Tous les domaines, toutes les maisons, construits à la même époque, toutes les terres qui les environnaient, avaient été avalées par les zones industrielles, intégrés aux quartiers résidentiels. Ils appartenaient désormais à l'histoire de la ville, contrairement au domaine de Pellegrin. La ville semblait s'en tenir à distance. Une large avenue, toujours déserte, vide de vie, la séparait du domaine. Les cochers faisaient un détour pour éviter d'y passer, et très rares étaient les promeneurs qui s'aventuraient sur cette avenue qui aurait pu tout avoir pour être agréable, sauf son atmosphère pesante et son silence lugubre. Même les oiseaux avaient déserté les arbres qui la bordaient de chaque côté.
Il en fallait beaucoup plus pour effrayer trois gamins qui savaient ce qu'étaient la faim, la pauvreté et le danger, et qui souhaitaient mettre un peu de baume dans leur existence. En tous les cas, une chose était certaine : les plus beaux escargots du monde se trouvaient dans le parc. On pouvait entendre les coquilles craquer sous les vieilles semelles de leurs souliers. Il n'y avait qu'à se baisser pour les ramasser, même dans un brouillard aussi épais que celui qui était tombé sur Oxford depuis quelques jours.
Les gamins en étaient aux deux tiers de leur ramassage lorsqu'ils se retrouvèrent tous les trois au pied de l'immense bâtisse de pierres. Elle ne déparait pas totalement auprès des constructions traditionnelles d'Oxford. Elle aurait pu être rassurante. Pourtant, elle leur sembla d'autant plus impressionnante, du haut de leurs jeunes années, qu'il leur paraissait que certains de ses éléments n'étaient pas à leur place ou qu'ils n'auraient jamais dû exister. Il y avait quelque chose de bizarre dans l'architecture de cette maison, quelque chose qu'ils ne parvenaient pas à définir et qui leur donnaient l'impression d'une drôle de sensation. Il y avait aussi ce lierre qui la recouvrait. À cette saison, toutes les feuilles auraient dû être tombées. Ici, elles n’étaient même pas rougies comme en automne alors que le cœur de l'hiver battait avec force.
« Vous savez qu'est-ce qu'on raconte sur cette bicoque ? » demanda Peter Woodsburry sur le ton de celui qui en sait beaucoup plus que n'importe qui sur la chose la plus secrète du monde.
Peter Woodsburry était un garçon aux yeux bruns et au teint pâle, aux yeux bleu délavé et à l'air maladif. Il était petit et maigrichon, mais aucun gamin de son quartier ne se serait avisé de lui taper dessus, ou simplement de lui chercher des noises. D'abord parce que Peter savait jouer des poings et des pieds, ensuite parce que tout le monde encourait la vengeance de Liam Finley qui était plus grand et deux fois plus costaud que les gamins de son âge. En plus, il était malin comme un singe.
Il s'adressait autant à Liam qu'à Tom.
Liam, lui, avait les cheveux d'un roux incendiaire et longs jusqu'aux épaules. Les tâches de rousseurs qui constellaient son visage faisaient ressortir ses yeux bleus et vifs. Habituellement, il était le plus bavard des trois mais depuis qu'ils étaient entrés dans le parc, il n'avait pratiquement rien dit. Peter comme Liam avaient une flopée de frères et sœurs, mais ce n'était pas leur seul point commun. Ils étaient aussi cousins.
Contrairement à Tom Roberts. Seul et unique enfant, il était élevé par son père. Sa mère était morte peu après sa naissance. C'était un garçon aux cheveux blonds, et à la figure ronde et joufflue, preuve qu'il était en bonne santé, selon son père. Il avait un regard noir mais doux. Ce qu'il était d'ailleurs de caractère. Tom ne s'était pas élevé tout seul. Généralement, lorsqu'il s'absentait, son père, représentant en matériel agricole, le laissait aux bons soins de la voisine. Tom ne se plaignait pas de sa vie et Ann Donahue n'était pas une méchante femme. Au contraire, s'il avait eu son mot à dire, il aurait bien vu son père se marier avec elle. Tom trouvait toujours le moyen d'échapper à la surveillance de cette bonne vieille Donahue pour rejoindre Liam et Peter. Si elle se fâchait, il trouvait toujours le moyen de lui ramener quelque chose qui adoucissait sa punition.  
« Tu vas nous dire qu'y a des fantômes dans c'te baraque ? » fit Liam qui connaissait le goût de Peter pour les histoires d'êtres fantastiques et de créatures mythologiques.
« Non. »
Tom s'attendait à ce qu'il y ait une suite, mais Peter n'ajouta rien de plus. Ils restaient le nez en l'air à regarder les fenêtres comme s'ils cherchaient à voir quel genre de fantôme allait y apparaître. Tom avait le sentiment que quelque chose les observait depuis la maison malgré le brouillard. Maintenant qu'ils étaient devant elle, cette impression s'était quelque peu évanouie. Pourtant, s’il la cherchait bien, elle était toujours là, quelque part...
« Alors qu'est-ce qu'on raconte ? insista Liam que le silence inhabituel de Peter intriguait.
– Rien. Parce que tous ceux qui sont entrés dans cette maison n'en sont jamais ressortis.
– Ah oui ? Nous dis pas que tu veux y entrer pour vérifier ? Parce que moi, je croyais qu'on était venu chercher des escargots, et si on veut tout vendre avant la fin du marché, faudrait pas qu'on s'attarde de trop...
– Moi, je ne rentre pas dans c'te baraque, lâcha Tom en baissant enfin la tête. On finit ce qu'on a à faire et on se tire d'ici, fissa ».
Peter haussa les épaules.
« J'ai dit qu'on allait trouver les meilleurs escargots de tout Oxford, c'est tout.
– De toute l'Angleterre.
– Quoi de toute l'Angleterre ? »
Liam sourit.
« T'as dit : "on trouvera les meilleurs escargots de toute l'Angleterre ici".
– Et que si on en récolte suffisamment, et qu'on les apporte avant la fin du marché on fera peut-être du bénéfice, ajouta Tom.
– Sûr que j'lai dit, acquiesça Peter. Et il n’est pas encore né celui qui me fera mentir. Et si on fait ça souvent, peut-être qu'on sera riche avant Noël. »
Il ponctua sa phrase d'un clin d’œil et d'un éclat de rire, mais tous les trois songeaient que l’idée n'était pas si mauvaise que cela. Elles ne les rendraient pas riches comme Crésus, mais au moins cela ne demandait pas beaucoup d'efforts. La vente d'aujourd'hui leur servirait de test.
Ils convinrent de se séparer pour terminer le ramassage et de se retrouver devant la grille du domaine après une trentaine de minutes.
La moitié était à peine passée lorsque Liam balança son sac de toile par-dessus son épaule. Le sac était plein et il ne pourrait contenir plus d'escargots sans risquer de se déchirer. Il commença à remonter l'allée de graviers qui faisait le tour de la demeure. Il reconnut la silhouette de Tom à travers le brouillard, et marcha vers lui. Ce fut à cet instant qu'il entendit les voix.
Ce n'était pas vraiment des voix. C'était des chuchotements.
Il rejoignit Tom. Lui aussi avait les entendus.
« Je croyais que c'était toi et Peter, fit celui-ci.
– Bah, comme tu vois, ou plutôt comme tu ne le vois pas, Peter, il n’est pas là ».
Un frisson parcourut le dos de Tom. Ses cheveux commencèrent à se dresser sur sa tête. Toujours cet affreux sentiment d'être surveillé. Il essaya d'écouter ce que disaient les voix... Il parvint à comprendre quelques mots comme joufflu, feu, petit... Je les veux... Je veux ses dents... Petites dents...
Liam lui donna un coup de coude dans les côtes qui le sortit de sa léthargie.
« On dirait qu'une autre bande veut nous piquer notre business... J'te parie que c'est la bande à Johnny Eccleston qui est là... Ils essaient de nous faire peur pour nous piquer notre butin… Va falloir qu'on leur fasse comprendre qu'ici, c'est chasse gardée. Propriété privée. Va chercher Peter... Pendant ce temps, j'essaie de voir si y a moyen d'avoir l'avantage. »
La frayeur de Tom était descendue d'un cran. Avoir la bande de Johnny Eccleston sur le dos, ce n'était pas le meilleur qu'il pouvait se souhaiter, mais c'était quand même mieux que ce qu'il avait imaginé juste avant.
Tom acquiesça. Il avait vu Peter quelques minutes plus tôt, près de la fontaine. Il marcha dans sa direction d'un pas léger et discret, quoique moins assuré qu'il l'aurait souhaité. Il entendait toujours les voix... comme des murmures étouffés. Elles détournèrent son attention un bref instant. Il buta contre quelque chose et tomba face contre terre. Il se releva aussitôt en jurant tout bas et fit un tour sur lui-même pour comprendre ce qui venait de lui arriver. Il vit le grand panier en osier de Peter. Il était totalement renversé, vidé de son contenu. Tom commença à ramasser tous les escargots éparpillés dans l'herbe humide. La plupart tentaient de se carapater, lentement mais sûrement. Un craquement sec le fit se redresser avec vivacité. C'était un bruit sinistre, à la fois comme une mâchoire qui se referme dans le vide, comme marcher sur des coquilles d'escargots et comme une branche qui se brise… sans être vraiment une branche... Cela provenait de la fontaine... C'était justement là qu'il avait vu Peter, la dernière fois.
« Peter ? » souffla-t-il d’une voix faible, peu rassurée.
Son appel se répéta… presque comme un écho, anormalement déformé.
Tom retint son souffle en faisant le premier pas, puis le second. Il avança, lentement, plus silencieux qu'un écureuil. Il s'approcha de la fontaine. L'eau sombre y était gelée, mais pas le sang qui luisait comme des coulis de prunes sur la glace, transparente et gercée, légèrement creusée par la chaleur du liquide. Ce qui laissait supposer que l’animal auquel appartenait ce sang avait été tué récemment. Il y avait des éclaboussures fraiches, de part et d’autre, mais il y avait surtout cette traînée qui montait le long la sculpture qui surplombait la fontaine. Elle représentait une sorte d’enchevêtrement de plantes. En son sommet, surgissait la tête d’un lion rugissant et, pour l’heure, sanguinolente. Quelque chose s’était enroulée à l’une des dents de pierre. La sculpture et la fontaine étaient adossées au mur nord de la grande demeure. Dans la gueule du lion de pierre, il y avait un trou, pas plus haut, ni plus large qu’un pied. Normalement, c'était de l'eau qui aurait dû en couler, celle des gouttières, mais, d'après leur état, il y avait peu de chance que l'évacuation de l'eau se fasse par la sculpture pour se jeter dans le bassin de la fontaine. Une bestiole en avait profité pour s’installer dans le réservoir. Elle évacuait les surplus de ses repas d’une manière ingénieuse. Tom était curieux de savoir quel genre de bête avait eu cette idée. En même temps, il n’était pas rassuré. Il aurait aimé que Peter soit avec lui. Il avait beau se dire qu’il n’avait aucune raison d’avoir peur, mais c’était quand même là… Il en avait oublié Liam et la bande de Johnny Eccleston.
Tom grimpa, tant bien que mal, sur le rebord de la fontaine en faisant attention de ne pas mettre les mains dans le sang et s’assura qu’il pouvait marcher sur la glace sans la briser. Il se supposait suffisamment léger mais préférait en avoir la certitude. Plus il agissait, plus il se disait qu’il faisait une bêtise, et qu’il allait la payer cher celle-là. Mais c'était plus fort que lui. Il pensa alors à Liam qui les attendait… Pas question de rejoindre Liam sans Peter. S'ils devaient se battre contre Johnny Eccleston et sa bande, trois ce serait mieux que deux. Liam ne se jetterait pas dans la bagarre tout seul. Au moins, Tom avait une bonne excuse, et une bonne raison de rester ici. Peter repasserait sûrement pour prendre son panier. Tom faisait maintenant face à la gueule béante du lion. Si l’animal avait été vivant, il lui aurait trouvé une haleine de poney. Il n’empêchait, même en pierre, ça puait plus que dans une tanière de rats là-dedans.
Il tendit la main vers la pauvre chose recroquevillée autour de l'unique et dernière canine du lion. Elle semblait encore vivante. Il ne parvenait pas à la définir. Il devait la saisir pour l’observer de plus près. Pourtant sa main dévia légèrement. Il venait de sentir quelque chose sous son soulier. Il baissa les yeux et vit trois petits cailloux blancs presqu’identiques et ensanglantés. Non… Pas des petits cailloux... Dans son esprit, le mot "dent" venait de se frayer un chemin... Il se baissa et en ramassa un, puis deux… Oui, c'était des dents... Il les fit rouler dans le creux de sa main. Ce n'était pas les dents d'un animal, ni des dents de pierre... Il reporta son attention sur la dent de lion lion, là où se trouvait la chose qui avait attiré son attention. Il la prit. Elle était un peu molle, bien moins qu’une grosse chenille cependant, et tiède. Il la porta à la hauteur de ses yeux. Il faillit la lâcher lorsqu’il comprit ce que c’était, mais il ne put amorcer son geste à cause des deux lueurs argentés qui apparurent dans la gueule béante du lion de pierre. Un "visage" qu'il ne parvint, sur le coup, à définir que par ses grands yeux laiteux, légèrement irisés, vides de toute pupille, sortit de l'obscurité. Tom ouvrit la bouche, mais il ne parvint à hurler que lorsque la tête entière, grise comme la cendre, sans cheveux, ni poils s'extirpa du trou, suivie par un cou malingre, des épaules décharnées et des bras osseux, terminés par de petites mains aux longs doigts crochus. L'étrange créature hurla à son tour. Son hurlement ressemblait au grognement d'un cochon. Sa bouche s'ouvrit de façon démesurée découvrant une double rangée de crocs blancs comme la neige. La créature lui arracha ce qu’il avait pris pour une chose vivante et qui n'était autre qu'un petit doigt. Elle se renfonça aussitôt dans le trou... Son trou... Effrayé par ce qu’il venait de voir, Tom recula, pataugea dans la traînée de sang avant de partir à la renverse.
Tom s’était retrouvé par terre, devant la fontaine, l’esprit nettement plus clair que l’eau au-dessus de laquelle il venait de marcher. Même pour ses neuf ans, il ne lui était pas difficile de comprendre que c'était le petit doigt de Peter que la créature venait de lui reprendre. Tom en était certain. Mais où était le reste de Peter ? Que lui était-il arrivé ? Tom le devinait, même si, maintenant, son esprit essayait de contrecarrer cette idée, d’anéantir cette pensée... Rien à part cette créature n’était sorti de ce trou… C’était le contraire… Elle avait forcé Peter à y entrer d’une manière ou d’une autre… Ensuite, cette chose l'avait boulotté. Tandis que cette conclusion se formait dans son esprit et qu’il s’efforçait de la garder bien en évidence malgré la confusion qui menaçait de l’anéantir, il se releva et commença à courir, sans plus réfléchir, vers l’endroit où il avait laissé Liam. Il se sentait de plus en plus mal. Ses jambes lui donnaient l'impression d'être en coton, et ses pieds en plomb. Il se disait que c’était à cause de la créature… Elle lui avait fait quelque chose… Elle l'avait touché lorsqu’elle avait repris "son bien". C'était comme s'il avait été touché, fouetté, par une branche morte. Peut-être qu'elle lui avait transmis une maladie. Bientôt tous ses os allaient se casser, s'effriter... C'était comme cela qu'elle avait réussi à enfourner Tom dans un trou aussi petit... Cela ne pouvait être que comme cela. Il se souvenait des longs doigts noirs, griffus et secs de la créature. Sa main n'était pas plus grosse que la patte d'un chat, mais ses griffes infiniment plus longues. Tom eut un haut-le-cœur. Il ne voulait pas finir dans un trou, tous les os brisés, comme Tom.
Il retrouva le sac de Liam. Cette fois, il prit soin de l'éviter. Il s'arrêta et regarda autour de lui. Il aurait voulu appeler Liam mais aucun son ne sortit de sa gorge, et c'est ce qui lui sauva la vie... Ça et...  Il entendit des gémissements à peine couverts par les voix... de nouvelles voix... ou peut-être les mêmes... Elles étaient plus nombreuses. Comme il l'avait fait en s'approchant de la fontaine, Tom marcha lentement en direction de l'ombre qui se mouvait sur le sol à quelques mètres de lui. Il avança, déchirant chaque voile de brouillard qui le séparait de l'ombre. Mais l'ombre n'était pas une ombre. Elle était plusieurs ombres. Elle n'était pas seulement plusieurs ombres. Elle était Liam et sur son dos, tirant ses cheveux et ses vêtements, lui bouffant les lobes des oreilles, lui griffant les joues, grognant avec fureur, il y avait ces créatures, les mêmes que celle de la fontaine. Telles qu'elles étaient, comparées à Liam, elles n'étaient pas bien grandes. Un pied, ou deux, peut-être. Dix, si on leur étirait les bras et les jambes jusqu'au bout des griffes. Dix, cela devait aussi être le nombre de créatures qui s'acharnaient sur Liam. Sa figure était griffée, mordue, ensanglantée. Ses vêtements déchirés aussi. Tom fit un pas vers lui. Il voulait aider Liam mais ne savait pas comment. Son esprit refusait de lui en donner le moyen.
Une des créatures le vit et bondit du dos de Liam pour atterrir devant son visage. Elle regardait Tom de ses grands yeux laiteux comme si elle ne le distinguait pas bien  malgré sa proximité. Elle sentit qu'il représentait un danger pour elle et ses compagnons, mais avant qu'elle puisse donner l'alerte, Liam l’attrapa d'une main et la retourna tête vers le bas avant de la lui écraser contre le sol. Cela sembla être aussi facile que casser l'une de ces poupées de chiffon avec la tête en porcelaine dont les petites filles des bourgeois ne se lassaient jamais. Tom eut l'impression de se réveiller de son cauchemar pour mieux le vivre. Il devait aller chercher de l'aide, mais Liam ne tiendrait pas jusqu’à son retour. Il devait l’aider... Il vit alors Liam lui faire un signe de la tête, à peine perceptible, comme lorsqu'ils se cachaient des policiers ou d'une bande rivale et qu'ils ne pouvaient se parler autrement que par signes. Ce signe-là disait clairement « fuis ! ». Dans pareils cas, il fallait effectivement fuir et, s'il y avait le risque que les choses s’aggravent, aller chercher de l'aide. Peut-être que Liam tiendrait jusqu'à son retour...
Tom hésita à peine une seconde avant de détaler. Il courut aussi vite qu'il le put car il savait que sa vie en dépendait. Il continua à entendre des voix autour de lui. Elles lui brouillaient l’esprit. Puis, elles passèrent derrière lui lorsqu'il traversa l'avenue. Elle était déserte. Il n'y avait personne pour l'aider... pour aider Liam... Il entra dans la ville... Il continua à courir sans rencontrer âme qui vive sur son chemin. Il glissa deux fois sur les pavés, s'écorcha les genoux et les paumes des mains. Il se releva et recommença à courir. Il n'entendait presque plus les voix. Pourtant, il sentit inconsciemment que jamais plus elles ne le quitteraient. Il avait tout vu... Tom avait dit que personne n'avait pu raconter ce qui arrivait à ceux qui pénétraient dans la maison. Si on n'avait jamais retrouvé les corps c'était parce que les créatures faisaient le ménage derrière elles, et elles ne laissaient aucun témoin. Même si on parvenait à sauver Liam, tôt ou tard, elles le retrouveraient... et lui aussi... Cette idée le terrorisa et eut raison de sa conscience vacillante.
Il fut soudain arrêté par un mur inattendu. Tom voulut s'écarter. Il fut soulevé du sol par une poigne puissante. Il ne reconnut pas l'uniforme militaire. Il n'aurait reconnu aucun uniforme. Il hurla lorsqu'il vit la figure noire au niveau de la sienne. Ses yeux étaient si blancs... Il hurla et hurla de plus belle lorsque la face sombre sourit... de toutes ses grandes dents blanches. À bout de forces et de nerfs, il finit par s'évanouir.

Deux jours plus tard, un grand homme, aux larges épaules légèrement voûtées se tenait debout, engoncée dans son manteau noir, au pied de l'imposant manoir du domaine de Pellegrin. Toujours imposant mais beaucoup moins impressionnant qu'il l'avait été jusqu'alors. Tous les carreaux avaient été brisés, les fenêtres avaient été descellées. Des rideaux en lambeaux pendaient lamentablement par ce qui n’était plus que des trous béants. Les murs étaient éventrés de part et d'autre. Des parties entières de la grande maison manquaient... Si le jeune Tom avait été présent, il aurait sans doute apprécié la disparition des incongruités qui l'avaient tant inquiété, et la vengeance des hommes sur ces créatures surnaturelles.
À l'intérieur de la maison, c'était pire. On aurait pu croire que chacune des pièces avait été bombardée de l'intérieur. Quant au parc, il n'en restait plus qu'un vaste champ labouré, constellé de trous profonds et veiné de tranchées boueuses d'où s'échappaient parfois des filets de fumée. Tous les arbres avaient été déracinés, débités en rondelles. Ces dernières avaient été brûlées par chariots entiers dans un fourneau installé au milieu de l'avenue qui n'était plus déserte car les curieux étaient venus en nombre malgré un temps toujours peu charitable. Certains d'entre eux auraient pu tenter de voler un peu de bois pour se chauffer, mais ils avaient l'impression que ce serait côtoyer le diable de trop près, voire carrément lui offrir le gîte et le couvert.
« Lafferty ? »
Le grand homme sembla sortir d'une profonde méditation en voyant Dorcas approcher.
Vêtus de la même manière, les deux hommes auraient pu être confondu, mais il était impossible de confondre Lafferty avec qui que ce soit.
« Combien ? » demanda celui-ci d'une voix profonde et mesurée.
– Plusieurs centaines de corps humains... Enfin ce qu'il en reste... Les seules choses qu'ils ne dévorent pas, ce sont les crânes.
– Ils les ont gardés comme des trophées, j'imagine. »
Cette évocation arracha une grimace de dégoût à Dorcas qui acquiesça :
« Il les ont exposées dans leur salle du trône. Il en avait du sol au plafond.
– Ça leur ressemble bien.
– Saloperies de bestiaux... J'espère qu'on les a tous eux.
– Vous feriez mieux de vous en assurer, répondit Lafferty. Nous reste-t-il encore des appâts ?
– Quatre, Monsieur. La femme et trois types... des voleurs de poules... »
Lafferty s'accorda un instant de réflexion avant de répondre. Il répugnait à se servir des femmes. Fussent-elles des traîtresses et des meurtrières. Quant à ces voleurs, qui savait les motifs exacts de leurs vols ? Dans ce monde, la faim et la misère pouvait pousser les hommes les plus humbles et les plus honnêtes au crime. Il n'avait pas choisi les condamnés. Il avait pris ceux qu'on lui avait donnés. Ils étaient les seuls "appâts" qu'il avait pu obtenir. Et si ces hommes et cette femme, par leur sacrifice involontaire, pouvaient sauver des millions d'autres vies, alors leur fin se justifiait bien plus que leur existence.
« Mettez-les dans les cages à fauves et assurez-vous que les Ke-lings survivants puissent y entrer facilement sans se douter qu'il s'agit d'un piège.
 Ce ne sera pas difficile. On les a faits courir dans tous les sens et on leur a fait peur. Ils doivent être en colère et affamés, donc imprudents. »
Lafferty ne releva pas et poursuivit sur le même ton un peu las.
« Arrangez-vous pour rendre vos appâts irrésistibles. On ne sait jamais.
– Bien.
– Combien avons-nous tué de ces créatures ?
– Environ 4500. C'est le plus grand groupe que nous ayons rencontré jusqu'à présent. Ils avaient construit l'essentiel de leur ville sous le domaine, mais les rabatteurs et les veilleurs vivaient en surface dans le manoir et dans les arbres.
– Si on peut encore appeler cela un manoir... Il y a longtemps que ce terme ne lui est plus approprié... Ils se sont servis des pièces de leur vaisseau pour remplacer toutes les parties qui n'ont pas résisté au temps et à son usure... ou à leurs indélicatesses. Ces "bestiaux", comme vous dites Dorcas, sont comme une meute de ratiers dans une cristallerie. Je m'étonne que nous ne les ayons pas repérés plus tôt. J'imagine que les propriétaires de ces lieux ne sont plus de ce monde.
– Granville s'est renseigné sur le sujet. Le domaine appartenait à un français : Rodolphe De Pellegrin du Bois-Terreau. Il a disparu lors de la Révolution française. Néanmoins, d'après les archives de la police d'Oxford, il y a eu de nombreuses disparitions de domestiques alors qu'il vivait encore ici. On n'a jamais réussi à prouver que des crimes avaient été commis. Le bonhomme avait la réputation de maltraiter son personnel. Il n'était donc pas étonnant que certains domestiques aient décidé de partir sans demander leur solde. C'est après son départ pour la France que les disparitions ont augmenté dans toute la région et que l'on a commencé à parler de cet endroit comme maudit et démoniaque. Pour ma part, je ne suis pas certain que le propriétaire ait été victime de la Révolution. À un moment ou à un autre, il n'a plus été en mesure de fournir leur quota de viande fraîche aux Ke-lings, et ils se sont retournés contre lui.
 D'une certaine manière, il aurait bien été victime d'un raccourcissement. Cela signifie aussi que ces Ke-lings sont installés dans la région depuis au moins cent ans. Nous venons peut-être enfin de détruire la colonie-mère, la dernière sur la Terre. Lorsque nous aurons rasé cette bâtisse, enfumé et détruit tous leurs terriers, et, éliminé tous les Ke-lings sans la moindre exception de ce prétendu royaume, nous irons en France continuer à faire ce pourquoi nous sommes entraînés : supprimer tout ce qui menace notre monde et notre humanité. En l’occurrence, il semblerait que nous ayons affaire, là-bas, à des blanka edrojs, ou comme ils se surnomment eux-mêmes, des lumi Kasvots.  
– Ils pensent que "faces blanches" ça fait trop humain. Pour en revenir aux Ke-lings, je me demande ce que ces créatures avaient en tête ? »
Lafferty sourit. Il voyait où son collaborateur voulait en venir.
« Ou ce qu'elles n'avaient pas. Elles ont commis une erreur en s'attaquant à ces gamins et en en laissant un s'échapper. Tant mieux pour nous.
– Sauf votre respect, monsieur, toutes les créatures ne sont pas mauvaises. Les blanka edrojs, par exemple, vivent à l'écart des humains et ne cherchent pas à...
– Allez dire cela à leurs victimes, le coupa Lafferty. En particulier aux deux gamins qu'elles ont désossés, ou à Tom Roberts. Ce gosse ne recouvrira plus jamais la raison et passera toute son existence dans un asile psychiatrique.
– Les Ke-lings sont des monstres, mais, je me permets d'insister... Ce n'est pas le cas de toutes les espèces. »
Lafferty fit quelques pas en direction du parc dévasté. Il comprenait les scrupules de Dorcas. Il en avait eu lui aussi... au début... à une toute autre époque... Cela lui semblait si loin, cependant il n'avait rien oublié. Rien. Car depuis, il avait appris que la moindre hésitation pouvait coûter une vie ou plusieurs. Dorcas l'apprendrait sans doute lui aussi s'il continuait à douter. Il ne pouvait rien faire contre cela. Cela ne dépendrait que de Dorcas. Il ne pouvait que le mettre en garde.
« Certaines espèces semblent inoffensives, finit-il par répondre. Mais qui peut en avoir la certitude ? Comment savoir si ce n'est pas pour mieux s'emparer de notre planète et asservir l'espèce humaine, ou la détruire. Nous ne pouvons le savoir que lorsque nous nous trouvons confrontés à la menace. Qui auraient pu craindre des créatures comme les Ke-lings rien qu'en les voyant ?
– On ne peut pas dire qu'elles ont un air sympathique...
– Parce que, d'après-vous Dorcas, l'habit fait le moine ?
– Non... Non... Bien sûr... se défendit Dorcas.
– Les Ke-lings ont assassiné de nombreux êtres humains, et sûrement encore plus d'animaux. Ils ne sont pas des créatures pensantes selon nos critères, certes. Pour nous, ils sont des prédateurs. C'est dans leur nature de tuer, mais nous ne pouvons accepter que ces créatures viennent modifier l'ordre établi sur cette Terre, l'ordre de notre chaîne alimentaire. Avant eux, il y a eu les Toppees, et encore avant les Malluts. Il y a aussi eu des créatures isolées tout au long des siècles passés. Peut-être des naufragés qui avaient peur des hommes et que cette peur avait poussé à tuer. Peut-être des éclaireurs venus étudier le meilleur moyen d’éradiquer tout ce qui vit sur la Terre... ou seulement en exterminer l’espèce dominante, nous, pour prendre sa place. Que sais-je ? Nous sommes le dernier rempart... le seul rempart contre ce genre de menace, et nous ne devons jamais douter du bien-fondé de notre mission. Ne dormez-vous pas mieux en sachant que les menaces réelles, évidentes, sont éradiquées, et que les potentielles sont neutralisées, placées sous haute surveillance ? »
Dorcas ne répondit rien.
« Ne dormez-vous pas mieux Dorcas ? » insista Lafferty en élevant la voix.
Ce qui n’était pas dans ses habitudes et fit sursauter Dorcas.
L’instant suivant, Lafferty se retourna vivement vers son collaborateur, toujours surpris par son brutal et inattendu changement d’humeur. Il avait un regard dur, et son visage affichait une volonté implacable.
Dorcas ne battit pas en retraite pour autant.
« Non, monsieur. Mais tôt ou tard, l'un de ces fichus explorateurs, aventuriers, archéologues, ou je ne sais quoi encore, découvrira l'un des camps, ou bien un artefact qui attirera au mieux des curieux, au pire de nouveaux visiteurs. Nous pourrions alors avoir à faire face à une nouvelle invasion contre laquelle nous ne pourrons pas lutter, et si les nouveaux arrivants apprennent ce que nous avons fait à ceux qui les ont précédés... Que dire de l’opinion publique ? Nous pardonnera-t-on d’avoir tenu le monde dans l’ignorance ? Non, monsieur, je ne dors ni beaucoup, ni bien. »
Lafferty avait écouté avec attention. Son visage avait repris son masque d'impassibilité. Il comprenait vraiment les craintes de Dorcas parce qu'elles étaient aussi les siennes.
« Chaque menace en son temps. S'ils savaient ce dont nous sommes réellement capables, alors ils n'essaieraient pas de nous envahir... En attendant, vous devriez passer un peu de temps avec notre scientifique. Une discussion avec lui vous remonterait sans doute le moral. Il a des théories très intéressantes sur l'évolution de la vie. D'après lui, nous ne devons pas craindre l'avenir si nous avons une idée de ce qu'il peut nous réserver. Il pense que nos "invités" peuvent nous en apprendre beaucoup, sur eux, et surtout sur nous-mêmes. Vous pourriez peut-être lui apporter personnellement les spécimens de Ke-lings que nous lui avons réservé pour ses études. »
Dorcas acquiesça. Il allait se retirer mais Lafferty le retint, une main posée sur son épaule :
« Assurez-vous, cette fois, que ces spécimens soient bien morts. Quand il en aura terminé avec eux, brûlez les et mettez les cendres dans une boite scellée et rapportez-la, en personne, au Fort. »
Dorcas acquiesça et prit congé de Lafferty.
Ils ne le savaient pas encore, mais les deux hommes ne devaient plus jamais se revoir.


 

(A suivre...)


Dernière édition par Ihriae le Ven 21 Mar 2014 - 9:45, édité 14 fois (Raison : Correction othographe + divers)
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MessageSujet: Re: L'Ombre du passé / The shadow of the past   Mer 23 Mar 2011 - 18:59

[center]L’ombre du passé / The shadow of the past


INTERLUDE 1
AILLEURS…
Rheya Alluedol

Elle avait si peur de mourir dans la douleur qu’elle n’arrivait plus à vivre. Elle ne parvenait pas à reprendre pied. Chaque matin, elle se levait et la peur la prenait aussitôt aux tripes. La seule idée de sortir chez elle, et de prendre un bus, lui donnaient des maux de tête et l’empêchait de se concentrer sur l’essentiel. Cela n’avait pourtant jamais été compliqué de faire sa toilette, de se maquiller avant de prendre son petit déjeuner.
C’était avant.
Elle évitait, autant que possible d’entrer dans les magasins, quels qu’ils soient, depuis ce fameux jour. Elle avait renoncé au métro. Il y avait tellement de gens et tout allait trop vite. La foule l’étourdissait, l’étouffait, l’effrayait, l’énervait…
Prendre un taxi, matin et soir, six jours sur sept lui revenait trop cher. Elle avait un salaire correct, mais une bonne partie passait dans la sécurité de son appartement et, plus récemment, les voyages pour aller voir sa famille et ses amis. Elle avait dû faire ces visites de courtoisie par respect pour eux. Ils s’étaient tous montrés si attentionnés durant sa convalescence.
Elle aurait pu s’acheter une voiture personnelle, mais elle n’avait pas pris le temps de faire les démarches, ou n’avait pas voulu. Celle du travail lui suffisait. En plus, elle avait déjà eu son lot d’accidents. Elle s’en était toujours sortie indemne, mais l’idée de tuer quelqu’un…
Elle se contentait d’aller travailler six jours par semaine à l’agence en se demandant si elle ne serait pas mieux dans celle d’à côté à rédiger des guides touristiques. Au lieu de cela, elle s’occupait de la paperasserie : ranger des dossiers, vérifier des notes de frais, rappeler des rendez-vous, trouver des maisons à vendre, vérifier leur voisinage, créer de nouvelles identités et inventer des passés pour des présents dans lesquels des hommes, des femmes et des adolescents ou des enfants pourront vivre sans avoir à se retourner toutes les dix secondes, ou à craindre pour leurs familles. Elle ne s’épanouissait pas vraiment dans ce travail, mais au moins il lui permettait de ne pas penser à d’autres choses. Au risque de se faire tuer dans une librairie, par exemple …

Ce n’était pas son véritable métier. À l’université, elle avait étudié l’histoire, l’ethnologie, la sociologie, la biologie et l’anthropologie, et s’était spécialisée en exobiologie, et elle s’était aussi passionnée pour la photographie. Après son doctorat, ne trouvant pas plus de travail en exobiologie qu’en anthropologie, faute d’intérêt financier de la part des institutions, et surtout d’une frilosité religieuse qui s’étendait sur divers domaines scientifiques, et se faisait de plus en plus ressentir à l’approche des élections présidentielles, elle avait passé plusieurs concours. L’un d’entre eux lui permit d’entrer dans l’armée, plus exactement dans la Marine. Elle y avait travaillé durant cinq ans comme analyste. Son travail consistait à analyser l’actualité, et toutes sortes d’informations, à rédiger des fiches concernant la situation politique, économique, sociale et surtout sécuritaire des pays ou des régions qu’elle avait en charge d'étudier, et à prévoir des scénarios prospectivistes à l’échelle d’une nation. Il y avait une vingtaine d’autres personnes comme elle, mais elle n’avait jamais eu de lien particulier avec l’une d’entre elles. Après cinq années, à remplir ses fiches, elle avait quitté l’armée pour travailler dans le privé. Elle avait opté pour de petites sociétés de conseil qui s’occupaient essentiellement d’infrastructures nationales et transfrontalières.

Elle avait souvent eu affaire à des chasseurs de têtes qui souhaitaient la recruter mais elle avait toujours refusé leurs propositions, jusqu’à ce que ceux d’une entreprise américaine, l’ATIDC, Aerospace & Terraforming Industrial Development Corporation s’intéressent à elle et lui proposent un poste de consultante pour un changement d’orientation de leur implantation en Europe. Leur slogan "Building better worlds for building better civilisations" : "Bâtir de meilleurs mondes pour construire de meilleurs civilisations" l’avait séduite. Ils arrivaient au moment où elle sentait qu’il fallait qu’elle bouge, d’un point de vue professionnel. Pour le reste, elle avait une vie bien rangée et un avenir tout tracé qui l'attendaient.

Le destin en avait décidé autrement. Elle n'avait jamais pu bosser comme consultante pour l'ATIDC, et sa vie était devenue un désastre innommable.

Le lundi, après son travail à l’agence, elle se rendait à un cours de boxe thaïlandaise, le mercredi, c'était un cours d'aïkido, et le vendredi, elle s'exerçait au tir. Elle sortait toujours de ces cours avec un mal de chien au bras gauche, et à la tête, et à la main parfois. Elle avait appris à aimer cette douleur. En voyant ses cicatrices, ses adversaires essayaient de la ménager, mais elle leur faisait passer cette idée rapidement.

En dehors des leçons et du travail, elle évitait le contact avec l'extérieur à chaque fois qu'elle le pouvait, refusait les invitations de ses collègues avec lesquels elle ne voulait pas entretenir plus de liens que nécessaire. Il en allait de même pour les personnes qu'elle rencontrait dans ses clubs de sport. A leurs yeux, elle était devenue la "Mystérieuse Solitaire qui ne souriait jamais". Après le sport ou le travail, elle attrapait son bus et rentrait chez elle où elle passait ses soirées à lire ou à regarder la télévision.

Ce soir, elle avait changé ses habitudes. Au lieu de prendre le bus, après la boxe, elle avait décidé de flâner en direction du pont. Elle voulait voir le canal sous la neige. Elle avait emmené son appareil photos. La neige tombait à gros flocons lorsqu’elle était sortie du club. Elle avait encore les cheveux humides, mais pas assez pour attraper froid, même si cela n’avait aucune importance. Les rues n’étaient pas désertes. Elles n’étaient pas bondées non plus. Noël et le jour de l’an étaient encore proches, et les lumières de la fête étaient toujours accrochées aux arbres, et à tout ce que l’architecture de la ville permettait. Une nouvelle année commençait. Une autre année qu’elle ne voulait pas vivre comme un fantôme.

Elle s’arrêta sur le pont. Le canal était encore éclairé, et les reflets des lumières colorées ondulaient sur l’eau. Même les flocons se paraient de couleurs scintillantes. L’atmosphère semblait irréelle. Quelques mètres en dessous de ses pieds, passait une eau plus sombre et glacée. Il ne faisait pas particulièrement froid pour un soir de janvier, sauf pour une européenne. Montréal avait connu des hivers plus rigoureux, et le plus difficile n’était sans doute pas encore passé. Elle trouva que l’air sentait encore les parfums de Noël : la résine de sapin, l’orange, la cannelle, la neige en bombe.

Rien d’étonnant. Les jours qui suivaient les fêtes de fin d’année, les gens se débarrassaient des sapins de Noël. Il y en avait un tas conséquent en haut de l’escalier de pierre qui descendait au canal, et un groupe d’hommes, et de rares femmes en brûlaient pour se réchauffer, en contrebas du pont. Des sans domiciles fixes qui n’avaient pas trouvé de refuge pour la nuit, ou n’en avaient pas voulu pour diverses raisons. Il y en avait de plus en plus ces dernières années.

Les vies de plusieurs millions de personnes avaient changé depuis l'effondrement des Twin Towers. L'Amérique n’était plus toute puissante et le monde en ressentait les nombreuses conséquences. Le siècle précédent avait attendu presque vingt ans pour véritablement commencer. Celui-ci n’avait eu qu’un an et trois mois avant l’heure officielle. Si seulement les autorités avaient pris au sérieux les menaces d'attentat lorsque, quelques jours plus tôt, les terroristes avaient annoncé leurs intentions sur les réseaux Internet et dans la presse et fait part de leurs exigences... La Sécurité Nationale n'avait commencé à vraiment paniquer que quelques heures plus tôt, lorsque le Japon avait requis l'aide de spécialistes en nucléaire. A la suite de plusieurs explosions, trois de leurs centrales avaient échappé au contrôle de leurs techniciens. Les Japonais n'avaient jamais admis qu'il s'agissait d'attentats, mais les américains en étaient persuadés. Il y avait ensuite eu une défaillance dans le système de contrôle aérien de l'aéroport de New Delhi qui avait conduit deux avions à s'écraser, dont l'un au cœur ville. La rumeur disait même que l’avion avait été détourné pour s’écraser…

Des bombes avaient explosé dans plusieurs grandes villes américaines : Los Angeles, Dallas, Miami, Détroit, mais c'est à New York qu'elles avaient été les plus destructrices... les plus meurtrières, et la ville en conserverait à jamais le souvenir. Les terroristes avaient même été jusqu'à infiltrer la Maison Blanche Cette bombe là, contrairement à celle qui se trouvait au Pentagone, avait pu être découverte et désamorcée à temps. Entre l’Asie et l’Amérique, L'Europe avait subi cette vague de bugs informatiques qu’elle n’attendait pas avant trois mois, la nuit du réveillon... Mais aucun lien avec les terroristes n’avait pu être établi. Elle ne dénombrait aucune victime. Sauf celles qui se trouvaient alors aux Etats-Unis, dans les Tours Jumelles et dans les avions qui s'étaient écrasés lorsque les bombes avaient explosé. Tous les attentats avaient été revendiqués par le même groupe qui prétendait répandre la parole d'Allah. La réponse ne s’était pas fait attendre de la part des gouvernements de tous les pays touchés. Un vent anti musulmans avait aussi soufflé sur l'Asie, l'Europe et surtout les Etats-Unis et avaient fait presqu'autant de morts que les attentats eux-mêmes.

Tellement de choses avaient changé depuis cet an 2000 que l’on imaginait "science-fictionnaire". Il n’y avait pas d’extraterrestres, pas de soucoupes volantes, juste des rumeurs propagées par quelques hallucinés.
Au stade actuel de la technologie et des découvertes spatiales en matière de planètes, il faudrait bien plus d’une vie pour se rendre sur une planète jumelle, ou presque, de la Terre. Pour être exact, d'après ce qu'elle avait lu dans un journal scientifique, il faudrait au moins trois cent-cinquante mille ans à un vaisseau voyageant à dix-sept kilomètres par seconde pour atteindre la première planète jumelle de la Terre, et même avec une super vitesse, une seule vie humaine n'y suffirait pas. Et si c’était possible, construire un vaisseau capable d'effectuer ce voyage coûterait des sommes exorbitantes, et une crise internationale.

L'immortalité, elle, était promise à des prix exorbitants mais jamais prouvée, les pilules miracles n'existaient qu'à doses homéopathiques, les voyages d'un bout à l'autre du pays, ou du continent, étaient toujours soumis aux aléas des transports en communs. La téléportation n'était toujours pas à l'ordre du jour, et les voitures ne volaient pas.

Cependant, on avait des ordinateurs portables, et les téléphones promettaient des applications que Gene Roddenberry n’aurait pas déniées. Avec le temps, à n’en pas douter, non seulement leurs prix baisseraient mais, à l’opposé, leurs capacités augmenteraient. Les télévisions commençaient à changer de format et gagnaient en légèreté, mais on était loin de la feuille plastifiée que l'on déplierait, comme un simple journal, dans le bus ou ailleurs. Pour le reste, la vie suivait son cours, et les autres technologies, leurs avancées plus ou moins conséquentes.

En attendant, les temps étaient difficiles pour tout le monde. Et nul n’était à l’abri d’un revers de fortune, ou d’un amour qui s’achevait brutalement, et mal. Les grosses tuiles de l’existence n’étaient plus des phénomènes marginaux, et cela allait en s’accentuant.

Elle commença à prendre des photos du paysage, puis s’intéressa au groupe de SDF. Pourtant, elle ne prit aucune photo d’eux. L’un des hommes avait relevé la tête et l’avait regardée. Elle avait eu l’impression de le connaître, sans savoir d’où. C’était impossible. Elle se trouvait à des centaines de kilomètres, plus un océan, de là où elle avait toujours vécu. C’était un homme plutôt grand, aux épaules larges, mais la maigreur de son visage indiquait qu’il ne mangeait pas tous les jours à sa faim. Il avait les pommettes saillantes, des yeux sombres très vifs, un nez droit et court, des lèvres fines et la mâchoire découpée avec une courte barbe. Il n’y avait pas assez de lumière pour qu’elle puisse en deviner la couleur et ses cheveux étaient cachés par un bonnet noir. S’inquiétait-il de sa présence sur ce pont ? Se demandait-il si elle avait l’intention de sauter ?
Cela n’entrait aucunement dans ses projets. Dans sa liste imaginaire, c’était une des méthodes qu’elle avait rayée. Trop risquée et d’un résultat incertain. Combien de temps mettrait-elle à mourir, et dans quelles souffrances ? Elle ne tenait pas à finir l’autre moitié, voire un peu plus, de sa vie dans un fauteuil roulant ou pire pour s’être rompu la colonne vertébrale dans sa chute.

Elle avait tout planifié depuis des semaines, se répétant mentalement chaque geste qu’elle aurait à faire. Elle avait déjà écrit ses lettres, à ses parents, à chacun de ses frères, et à son ex-fiancé qu’elle aurait dû épouser l’été dernier. Elle voulait qu’ils la comprennent et lui pardonnent.

Elle ne doutait pas du bien-fondé de sa décision. Ils la comprendraient. De la même manière qu’ils avaient compris son besoin de fuir, de traverser un océan pour mettre de la distance entre ce qu’elle était avant, ce qui lui était arrivé, et ce qu’elle était devenue après.

"Avant"… C’était lorsque ce forcené avait sorti son arme, dans la librairie bondée de monde où elle effectuait ses derniers achats avant Noël, et avait tiré à l’aveugle dans la foule compacte. C’était juste avant Noël, il y avait un an et quelques jours. Elle ne se souvenait pas de grand-chose, mais les impressions qu’elle avait ressenties ce jour-là, à cet instant précis, étaient inscrites en elle, tatouées dans sa chair et dans son âme, jusqu’au plus profond de ses souvenirs.

En réalité, les images restaient floues, mais elle les imaginait comme celles du film Terminator : Le cyborg est dans la discothèque à la recherche de Sarah Connor. À l'instant où il la trouve, il pointe son arme sur elle et commence à tirer pour la tuer sans s’occuper des dommages collatéraux.

Elle se souvenait bien avoir remarqué cet homme qui avait l’air de chercher quelque chose, ou quelqu’un, mais elle ne souvenait pas qu’il ait posé son regard sur elle en particulier. D’ailleurs, ce n’était pas sur elle qu’il avait tiré en premier. Elle en était certaine. Pourtant, elle s’était sentie visée, ciblée…

Elle avait reçu quatre balles, l’une dans le bras, une autre dans la poitrine, une troisième dans le ventre, et la dernière dans la cuisse. Une cinquième lui avait traversé la main pour achever sa trajectoire dans le corps d’une autre personne… Elle avait ressenti la douleur insoutenable, elle avait entendu la foule hurler, prise de panique. Quelqu’un l’avait bousculée avant de tomber sur elle. Elle avait senti le goût du sang dans sa gorge. Ensuite, elle avait perdu connaissance.

Elle s’était réveillée trois mois plus tard dans une clinique. On lui avait expliqué que sa survie tenait du miracle. Le forcené avait abattu quatorze personnes avant d’en prendre une vingtaine d’autres en otage. Au total, trois personnes seulement avaient survécu. Elle était l’une d’entre eux. Le meurtrier avait été tué par l’une des victimes qui avait réussi, au cours d’une brève lutte, à retourner son arme contre lui.

Pour sa part, elle s’en tirait plutôt bien, lui avait dit un infirmier. Elle n'avait pas trop su comment prendre ses paroles. L'une des balles était logée trop près de son cœur pour pouvoir être retirée, et son bras était fichu pour le tennis, ou l’escalade. Elle avait aussi quelques problèmes de mémoire. Il lui arrivait parfois d’oublier ce qu’elle avait fait quelques jours plus tôt, ou les visages et les noms des personnes qu’elle rencontrait…

Elle était restée plusieurs semaines en convalescence. Elle avait supporté la rééducation et les médicaments qui l’assommaient sans rechigner. Le plus difficile avait été les séances avec le psychologue. Elle avait l’impression de passer chaque séance à lui expliquer que tout allait autant que cela pouvait aller, qu’elle se remettait paisiblement de ses blessures, et qu’elle reprendrait bientôt le cours de sa vie. Elle l’avait toujours senti sceptique, au point qu’elle se demandait si ce n’était pas lui qui voulait qu’elle n’aille pas bien, et que, quelque part, il l’influençait. Il avait surtout deviné qu’elle ne lui disait pas tout.

Comment aurait-elle pu lui parler de ce rêve ? De cet homme dont elle parvenait avec peine à retenir le visage malgré tous ses efforts… Un visage torturé de douleurs… Ce rêve revenait sans cesse, mais toujours avec des détails plus précis. Il lui arrivait même de sentir des odeurs de souffre, de chair brûlée et la puanteur de la mort. L’homme était prisonnier d’un monstre à plusieurs têtes et à plusieurs bras. Les mythologies regorgeaient de ce genre de monstres. Elle avait sans doute lu des choses à ce sujet, et son esprit avait fait le reste. Sauf que ces rêves paraissaient réels, surtout celui où elle avait aimé cet homme, cet inconnu, corps et âme, et celui où elle avait rencontré la créature pour la première fois. Le monstre l’avait capturée et allait la tuer lorsqu’elle s’était réveillée.

Elle était sortie du coma avec une telle violence que, les jours suivants, elle avait eu peur de s’endormir et d’y retomber. On lui avait donné alors des médicaments propres à faire dormir un troupeau d’éléphants. Au psychologue, elle avait raconté ses autres cauchemars, ceux qui la réveillaient en sursaut chaque fois que retentissaient les coups de feu fatals. Elle revoyait sans cesse une ombre tirer sur elle. Elle ressentait la douleur, le saut dans le vide, le choc, l’obscurité… Cela la rendait folle. Autant que l’impression de vide insupportable laissé par cet amour onirique et la colère envers ceux qui n’avaient pas vu combien cet homme était dangereux et n’avaient rien tenté pour le faire enfermer.

Elle avait quitté le service de convalescence, mais n’avait pas pu reprendre son travail à l’ATIDC. Peu après, elle s’était séparée de l’homme qui était son compagnon depuis trois ans, alors qu’elle avait accepté sa demande en mariage, avant encore... Elle avait fini par se rendre compte que cette union serait au-dessus de ses forces.

Une de ses amies lui avait proposé un job dans la maison d’édition située dans le sud-ouest de la France. Elle avait accepté en pensant que cela ne pourrait lui faire que du bien. Elle avait emménagé à Toulouse et avait essayé, à défaut de pouvoir reprendre sa vie d’autrefois, d’en changer. Elle s’était étourdie de fêtes qu’elle quittait très vite au bras d’un inconnu avec lequel elle passait la nuit et qui, à l'aube, s’éclipsait lorsqu’elle ne le congédiait pas poliment. Cela n’avait duré qu’un temps parce que cela ne lui donnait pas plus l’envie de vivre que n’importe quel autre expédient.

Elle était retournée à sa solitude. Elle avait essayé de faire revenir le rêve, sans le monstre, mais elle n’y était jamais parvenue. Les cauchemars, eux, avaient continué. Elle ne savait plus ce qui lui faisait le plus mal : eux, ou l’absence, toujours présente, de son fantôme. Elle avait l’impression qu’il avait été assassiné dans cette librairie.

Sa vie avait changé de manière irrémédiable. Elle avait aussi changé physiquement. Elle avait perdu une dizaine de kilos. Elle ne teignait plus ses cheveux. Ils étaient redevenus bruns, et mi-longs, alors qu’elle les avait toujours eus longs. Ses yeux, de couleur marron, avaient perdu de leur éclat. L’absence de maquillage et le manque de sommeil la faisaient paraître plus âgée. A trente ans, elle en faisait dix de plus. Son visage était beaucoup trop pâle, trop triste, et ne semblait plus savoir ni rire, ni sourire.

Que pouvait-elle faire ? Que pouvait-elle devenir ? Parviendrait-elle à retrouver un sens à sa vie ? Elle avait l’impression que son âme était morte. Son cœur aussi. Aucun des hommes qu’elle avait rencontrés durant sa période « d’étourdissement » n’avait su trouver la clé qui lui ouvrirait les portes d’un nouvel avenir. Un ou deux avaient essayé. Elle les avait oubliés comme les autres. Ce qui n’était pas compliqué avec sa mémoire en dentelle. Elle n’avait aucune réponse à ses questions. Sa vie était détruite, anéantie.

Elle avait décidé de tenter une dernière chose : partir encore plus loin. L’ATIDC ne l’avait pas totalement oubliée et lui avait fait une proposition pour un poste à Montréal. Elle avait refusé, mais l’idée de changer de continent, au moins pour une année, se révèlerait peut-être salutaire.

Elle avait traversé l’Atlantique et trouvé un travail dans une agence qui s’occupait de protéger des témoins. C’était une petite agence, et les cas dont elle s’occupait étaient toujours très simples, sans imprévu. Il n’y avait que trois employés, Nora Calinko, Byron Rankins et elle.

Nora passait plus de temps dans les boutiques, soi-disant pour trouver des idées de garde-robe pour leurs futurs protégés, qu’au bureau, et il fallait sans cesse retenir Byron pour qu’il ne donne pas des noms et des vies de super héros aux personnes dont il avait la charge. A eux trois, ils formaient une belle brochette de fêlés.

L’agence était dirigée par Jessé Bolt, un homme assez taciturne et plutôt droit dans ses bottes. D'ailleurs, avec ses bottes, son énorme moustache et ses favoris, il n’aurait pas du tout été déplacé dans le décor de l’Ouest de la seconde moitié du XIXe siècle. Il aurait probablement fait un bon Marshall. Il l'avait embauchée sans poser de question, mais elle savait très bien qu'il avait fait une enquête à son sujet.

Et elle était là, ce soir. Elle avait pris un bus qui l’avait ramenée au pied de son immeuble, salué le concierge, pris l’ascenseur, et s’était calfeutrée chez elle dans son appartement tellement impersonnel.
Elle avait tout planifié.

Elle avait fait ses trois heures de sport pour épuiser son organisme, le vider de toutes ses forces. Elle n’avait pas eu besoin de ranger quoi que ce soit dans son appartement quasiment vide et totalement impersonnel. A part son ordinateur, quelques livres, la télévision, les lecteurs et leurs CD et DVD, elle ne touchait à rien d’autre dans son appartement Il n’y avait aucune plante verte, aucune photographie, pas de chat, de chien, de hamster ou de poisson rouge.

Elle avait mis une chanson qu’elle aimait bien sur le lecteur de CD. Elle avait ensuite vidé l’armoire à pharmacie, pris tous les flacons de médicaments qu’elle avait achetés sur ordonnance, la veille, et d'autres tout au long de l'année…

Elle aligna dix-sept flacons les uns à côtés des autres et sortit cinq cachets de chacun d'entre eux. Inutile d’en prendre plus. Elle n’était même pas certaine de rester consciente jusqu’au quatre-vingt cinquième. Elle remit ensuite les flacons à leur place, pour le cas où on chercherait avec quoi elle s’était empoisonnée. Elle n’allait pas faciliter la tâche des secours.

Elle avait consciencieusement séparés les cachets, sur la table basse du salon, en fonction de leur couleur, de leur forme et de leur taille. Elle allait commencer par les plus petits, les plus difficiles à ingurgiter parce qu’on les sentait à peine sur la langue. Si elle commençait à se sentir malade, ou un peu partie, elle ne parviendrait plus à les avaler, contrairement aux plus gros. Le risque de ces derniers était qu’ils la fassent vomir si jamais ils restaient coincés dans sa gorge. Elle avait prévu cela.

Pour les faire passer, rien de mieux que du rhum, de la vodka, et une crème de whisky. Elle ne voulait pas d’un coma éthylique. Elle boirait modérément, juste assez pour faire passer les pilules. Elle avait sortit un verre à whisky qu’elle avait posé sur la table basse à côté des comprimés. Elle avait l’impression d’avoir l’esprit clair… Cela ne lui était pas arrivé depuis si longtemps. Elle monta le son de la musique pour l’entendre sous sa douche. Les murs et le sol étaient insonorisés.

Après la douche, elle revint dans le salon, les yeux rougis par l’eau et les larmes. Elle avait pleuré en pensant à ceux qu’elle allait laisser, abandonner. Ils comprendraient. Elle se raccrochait à cette idée. Elle s’installa devant la table et commença son mortel dîner. Une petite gorgée d’alcool par comprimé, cela lui paraissait être un bon équilibre. Au bout du vingtième, la tête commençait à lui tourner un peu, mais c’était trop long. Elle avait même envie de danser. Elle se releva, avala cinq cachets d'un coup et fit quelques pas de danse, son verre à la main, reprit cinq comprimés et ainsi de suite.

Elle se sentait de plus en plus légère, ivre. Les rares meubles de son appartement avaient pris des contours flous et mouvants. La lumière ondulait comme une vague. Elle s’approcha de la fenêtre pour regarder le monde dans lequel elle avait vécu, une dernière fois. Un mouvement dans l’immeuble en face du sien attira son attention. Était-ce vraiment un mouvement ? Une lumière peut-être… ou bien un reflet… Nouvellement construit à la place d’un garage et d’un supermarché de proximité, l’immeuble était censé être désert.
Elle chercha en tâtonnant la paire de jumelles qui devait se trouver près de la baie vitrée. Elle n’eut aucun mal à la retrouver, un peu plus à se débrouiller avec la sangle. Dans le brouillard qui l’envahissait de plus en plus, elle crut distinguer la silhouette familière d’un homme qui l’observait. L'homme du pont ? Son esprit devait encore lui jouer des tours… Quelle raison aurait cet inconnu de l’observer de l’immeuble d’en face ? Cela ne pouvait être qu’une illusion provoquée par l’absorption des médicaments. Elle leva son verre en direction de l’illusion.

« Santé ! » fit-elle la langue empâtée, avant d’avaler une nouvelle rasade de vodka accompagnée de cinq autres pilules.

Les hommes dangereux ne pourraient plus l’atteindre. Et si celui-là n’avait pas une paire d’ailes avec des plumes blanches, elle ne risquait pas de le revoir. Elle en avait fini avec la peur, et avec une vie qui n’en était pas une.

La douleur, d’abord lancinante, dans son estomac, se fit sentir avec plus douloureusement qu'elle l'avait imaginé. Elle allait vomir. Elle ravala son envie avec deux nouvelles gorgées d’alcool, et laissa tomber la bouteille vide sur le parquet. Elle prit les derniers cachets, et la bouteille de crème de whisky. Elle peinait à se tenir debout. Son corps tanguait dangereusement. Son esprit s’endormait et la musique s’éloignait, de plus en plus. Elle aurait aimé savoir jouer du violoncelle… ou du piano.

Ses jambes se dérobèrent sous elle.

Elle se retrouva sous l’eau, comme si elle venait d’y plonger, les pieds en premier. Elle coulait à pic. Il y avait beaucoup de bulles, minuscules autour d’elle. On aurait dit des perles de nacre et d’argent. Elle se regardait, l’esprit dissocié de son corps. Elle ne cherchait pas à remonter à la surface. Elle n’en éprouvait aucune crainte, au contraire. Son visage respirait la sérénité. Elle se sentait bien. Elle souriait. Elle était libre. Sa lourde robe de velours vert l’entrainait vers les profondeurs. D’où lui venait ce vêtement ? Elle regarda sa main droite. La cicatrice laissée par la balle de passage était bien visible. Les perles de nacres, microscopiques, s’en échappaient comme un essaim d’abeilles s’échapperait de leur ruche condamnée, par un minuscule trou, pour aller créer une nouvelle colonie, ou au moins survivre quelques heures de plus…

Était-ce cela la mort ?

Au loin, il lui sembla entendre des coups frappés sur du bois, assourdis par l’eau. Quelqu’un essayait d’entrer. Où ? Quand ? Pourquoi ? Qui ? Est-ce qu’on se posait autant de questions lorsqu’on mourrait ? Juste pour voir ce que cela donnerait, elle battit des pieds, mais rien n’y fit. Elle continuait à descendre. Il était trop tard pour revenir en arrière. Étrangement, elle n’éprouvait aucune difficulté pour respirer. En fait, elle ne respirait probablement plus, et n’avait donc plus besoin d’air…

Sans regret, elle acceptait sa mort. Non parce qu’elle ne pouvait faire autrement, mais parce que c’était dans l’ordre des choses. Il n’y avait plus de place pour Rheya Alluedol dans ce monde où des hommes tiraient à l’aveugle au milieu d’une foule, où des femmes venaient faire exploser des bombes dans les salles de concert et où des enfants étaient dressés, ou programmés, pour tuer leur prochain.

Note de l'auteur : en jaune = modifications opérées après la publication de l'INTERLUDE 3.

(A suivre : Esmélia DANATESS-EVIHELIAS (Part. I - 01))


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MessageSujet: L'Ombre du passé   Jeu 24 Mar 2011 - 10:55

Esmélia DANATESS-EVIHELIAS (Part. I - 01)

Frissonnante, Esmélia Evihelias ajusta son bonnet noir et le col de sa veste, noire sur sa nuque. Dans le désert du Nevada, les nuits étaient fraîches. Elle ne s’était toujours pas habituée au climat, au vent chargé de silice et d’odeurs qu’elle ne parvenait pas à identifier, à l’air trop sec, au soleil brûlant de la journée, à la lumière intense. Sous ses yeux, en contrebas de la colline où ils avaient établis leur base d’observation, une trentaine de hangars de tailles différentes s’alignaient les uns à côtés des autres, et formaient des colonnes régulières.

Tous les bâtiments étaient tôlés, peints du même blanc jaunâtre virant à la couleur rouille, notamment sur les toits, qui se confondait avec celle du désert environnant. Un désert au sable compact, parcouru de rares touffes d’herbes sèches et de maigres buissons. A part quelques charognards, les rares animaux à y vivre étaient plutôt reptiliens. Il fallait aussi compter avec quelques insectes dont la principale occupation était de trouver quelque chose de suffisamment vivant pour y pomper leur nourriture.

Son compagnon et elle s’étaient installés à moins d’un kilomètre de la zone qu’ils surveillaient depuis quatre jours. Il y avait assez peu d’activité à l’extérieur des hangars. Beaucoup d'entre eux étaient plus grands que celui sur lequel portait leur attention. Le plus petit aurait pu contenir deux Airbus A380.

Celui qu'ils surveillaient était excentré, sans être totalement à l’écart des autres toutefois. Il était cerné par une clôture électrique qui comptait onze fils barbelés distants les uns des autres de vingt centimètres. Ce qui, à moins de ressembler à une allumette, ne lui permettait pas de se glisser entre deux. Encore moins à son compagnon. De plus, ils devaient être électrifiés en permanence. Cela dit, cette mesure de sécurité n’était pas un problème pour elle. En tous les cas, dans cet univers, et sûrement dans aucun autre.

Tous les bâtiments étaient surveillés, et celui-ci l’était excessivement. Des caméras couvraient tous les angles. Elles fonctionnaient de jour comme de nuit. Celui qu’elle était venue chercher dans cet endroit ne serait pas facile à faire sortir. Dès que le soleil disparaissait de l’horizon, des spots s’allumaient et éclairaient le site comme un sapin de Noël. Il y en avait de différentes sortes pour couvrir tous les types de spectres ou de radiations existants, et de toutes les couleurs. Vu du ciel, et de l’espace, cela devait donner l’impression d’une fiesta à tout casser. Ceux qui pensaient que cette zone pouvait rester secrète avaient essuyé leurs lunettes avec de la peau de saucisson.

Dans son univers, de simples satinelles auraient pu repérer leurs activités illicites. Sur cette Terre, on les appelait "satellites". Des objets archaïques que les hommes de ce monde envoyaient dans l’espace. Les satinelles avaient beaucoup plus de fonctions que leurs "satellites". Elles pouvaient, par exemple, détruire une cible sur Terre depuis l’espace, espionner des conversations ou intercepter n'importe quel signal en plus de prévenir les arrivées extraterrestres impromptues. Pourtant, ici, leur calendrier avait cent ans d’avance sur celui de son monde.

Le revers de la médaille, c’était que, depuis quarante ans, l’utilisation intensive des satinelles avait mis fin aux libertés individuelles et collectives. Sur SA Terre, ils étaient nombreux à trouver le prix élevé sans pouvoir le dire ouvertement. Se sachant en permanence sur écoute, les hommes et les femmes de son monde se méfiaient les uns et des autres… et obéissaient strictement aux lois édictées par le Haut-Gouvernement. Le risque était grand de disparaître du jour au lendemain, ou bien d’être interné pour suivre un programme de remise en phase.

Cela avait au moins évité une guerre qui aurait embrasé tout le continent européen, des soulèvements coloniaux, des prises de pouvoirs intempestives… et ils n’avaient plus eu à craindre tout ce qui venait de l’espace... Du moins, le pensaient-ils jusqu’à...

Ce monde n’avait officiellement pas connu d’invasion extraterrestre. Son compagnon et elle avaient cependant appris que les autorités militaires et scientifiques avaient passé sous silence une offensive qui s’était soldée par un échec pour les extraterrestres. Ceux-ci avaient dû rebrousser chemin et retourner dans leurs gigantesques vaisseaux. Ce qui lui fit penser que ses compagnons et elle n’en avaient toujours pas pour quitter cette planète. Un problème qu’il faudrait régler plus tard, et ailleurs, parce qu’à moins de voler une navette spatiale américaine nommée Challenger, ils ne trouveraient rien qui puissent leur faire quitter cette Terre. Et combien même, il serait étonnant qu’ils puissent aller bien loin avec…

Ce monde était aussi différent de celui de Carson. Selon lui, si une Première Guerre Mondiale et une Seconde avaient bien eu lieu, un grand nombre d’évènements historiques, et d’autres qui l’étaient beaucoup moins, n’avaient pas existé. Ainsi, selon lui, ici, la guerre entre l'Est et l'Ouest étaient toujours d'actualité, le Mur de Berlin n'était jamais tombé, et le Rideau de Fer ne s'était jamais levé, les armes étaient en vente libre, et les publicités pour les abris antiatomiques et les protections antiradiations envahissait la presse. Ni Michael Jackson, ni Madonna n’étaient des stars internationales, contrairement à Queen et à son leader Freddy Mercury, ou à Cyndie Lauper et Jeff Buckley. Un acteur qui s'appelait George Clooney avait survécu au naufrage de Star Wars et à sa suite calamiteuse, et personne ne savait que « dans l’espace, on ne vous entend pas crier ». La science-fiction était un genre moribond, voire carrément mort sans Jules Verne, Lovecraft, et Huxley.

Les références de Carson ne lui disaient absolument rien. Par contre, dans son monde, elle avait eu l’occasion de rencontrer un inventeur du nom de Jules Verne, mais il n’avait jamais écrit, sinon pour lui, de romans d’aventures ou de "science-fiction". En tous les cas, ici, il était bien inexistant dans les librairies généralistes. Il n'avait rien inventé non plus. Le seul Verne nationalement connu se prénommait Paul, et avait été architecte au cours de la seconde partie du dix-neuvième siècle. Bref, ce ne serait vraiment pas dans cet univers qu’ils trouveraient un vaisseau spatial digne de les conduire dans une autre galaxie.
Le réveil allait être dur pour ces terriens le jour où les extraterrestres les attaqueraient pour les assimiler ou les exterminer. Elle ignorait d'où lui venait cette certitude mais cela n’allait pas manquer de leur arriver. Elle ne tenait pas à être encore là.

Esmélia reporta son attention sur le bâtiment tout en replaçant une mèche de cheveux, blond roux, échappée de son bonnet. Elle ne craignait pas qu’on la reconnaisse sous ces vêtements masculins, des pantalons et un pull noirs, et sous ce bonnet qui ne laissait voir que son visage. Elle comptait mettre une écharpe pour cacher le bas de son visage. Ce ne serait pas son double dans ce monde, si elle en avait un, qui serait arrêté pour infraction à diverses lois de "territoire américain". A commencer par une entrée illégale. De toutes les façons, même le meilleur des avocats serait en peine de le prouver. Toutefois, elle ne tenait pas à entendre à la radio ou à voir sur des affiches, ou sur ce qu'ils appelaient "télévision" des messages du genre : "Recherchée : femme blanche, entre vingt-cinq et trente ans, approximativement un mètre soixante-quinze pour cinquante kilos, cheveux blond roux, grands yeux marrons en amande, pommettes saillantes, taches de rousseurs sur le visage, nez étroit, mâchoire découpée et lèvres fines…".

S’ils parvenaient à la capturer, ils la remettraient entre les mains d’un médecin spécialisé dans l’étude psychologique qui ajouterait en note : "le sujet pense venir d’un autre univers et avoir des pouvoirs paranormaux". Elle aurait préféré le terme "supra-normaux", comme on disait dans son univers, mais personne ne lui demanderait son avis.

L'un de ses "pouvoirs" était l’empathie. Il avait évolué au cours de ses passages successifs par les Portes des Étoiles. Il lui fallait se concentrer davantage pour percevoir non de véritables pensées, mais des sensations. Ce pouvoir avait toujours fait partie d’elle. Enfant, puis adolescente, elle avait détesté cette hypersensibilité qui lui faisait lire dans le cœur et l’âme de ses amis comme dans un livre ouvert, et parfois ceux de personnes qui lui étaient étrangères. Elle captait les émotions et les ressentis. Elle pouvait ainsi ressentir la bonté d’une personne ou la méchanceté d’une autre, la colère, la joie, le mensonge… Elle pouvait tout percevoir à condition de n’être pas impliquée d'un point de vue émotionnel.

Cela l’effrayait autant que les personnes qu’elle côtoyait, et qui savaient ce qu'elle était. Aussi avait-elle peu d’amis. Elle évitait les lieux publics et les foules. Elle craignait ces endroits comme ces moments où elle devait sans cesse continuer à regarder derrière elle pour voir si elle n’était pas suivie par quelqu’un qui voulait la voir aussi morte que le reste de sa famille, ou qui souhaitait utiliser ses pouvoirs pour ses propres bénéfices. Il n'était pas rare dans son monde de posséder un pouvoir ou des dons particuliers, mais mieux valait ne pas en faire étalage.

En grandissant, elle avait fini par considérer ce don comme quelque chose qui n’était ni une tare, ni un fardeau, mais une sorte d’instinct ancestral lui permettant d’éviter les "accidents". Elle était née avec ce don, elle vivait avec ce don, et il s’éteindrait avec elle. Il fallait faire avec. Elle l’avait même étudié pour mieux le comprendre et découvrir comment elle pouvait s’en protéger, se préserver de ce qu’elle "ramenait" en elle, à cause de lui.
Elle ne parlait jamais de son don. Ce que les personnes qu’elle côtoyait habituellement n’avaient pas remarqué, un étranger, est un extraterrestre, l’avait vu dès l’instant où elle en avait fait usage sur lui. Il l’avait menacée des pires représailles si elle recommençait. Pourtant, elle était sur le point de le secourir.

Elle vérifia son équipement. Sous sa veste noire qui épousait étroitement les courbes de son corps, elle portait bustier rigide censé être une protection, une sorte d'armure. Esmélia n’avait pas encore pu en définir les matières. L’eau n’y pénétrait pas plus qu’une arme de jet. Elle avait constaté que les crocs et les griffes ne l’entamaient pas plus. Cela devait la protéger contre les balles d’un fusil et les décharges électriques. Elle ne voyait pas très bien comment un vêtement pourrait empêcher les projectiles d’une arme à feu de la tuer, mais celui qui avait inventé cela était quand même bien inspiré.

Au début, elle avait trouvé ces vêtements plutôt laids mais elle avait fini par s’y faire. Elle avait déjà porté des pantalons durant ses expéditions. A vrai dire, elle ne s'y sentait pas plus à l'étroit que dans une de ces longues jupes que les femmes étaient obligée de porter. Elle avait toujours trouvé les vêtements masculins très pratiques lors des expéditions et peu encombrants dans les valises. Elle avait d'abord craint que ces nouveaux vêtements soient inconvenants pour une femme, mais personne ne semblait s’en offusquer, ou le remarquer, dans ce monde. Elle avait beau sonder les esprits, elle n’y trouvait pas la moindre allusion. Et puis, ici, les femmes portaient des pantalons, et des jupes très courtes qui laissaient voir leurs jambes nues, et ce que Carson appelait des "shorts". Elle poursuivit son inspection.

Le couteau de chasse était dans sa botte droite, son arc magnétique fixé sur son avant-bras gauche se dépliait en moins d’une seconde. Il lui fallait juste exercer une légère pression sous le poignet. Elle avait récupéré une winchester qu’elle portait en bandoulière dans son dos et dont elle espérait ne pas avoir à se servir, ainsi que deux pistolets à fléchettes hypodermiques dans leurs holsters sanglés au-dessus des genoux. Elle les avait trouvés récemment, et même si cela jurait un avec le reste, cela pouvait lui être utile.

Elle avait l’impression de ressembler à la Reine des Elfes. Sauf qu’elle n’avait aucune idée de ce que lui réservait l’avenir, et aucune idée du chemin qui la ramènerait dans son univers s’il existait encore. Carson ne possédait que les codes des portes par lesquelles ils étaient passés, pas ceux des portes qui la ramèneraient chez elle. Il n'y avait qu'une personne de sa connaissance susceptible de les posséder : Ba'al.

Elle chercha autour d’elle un dernier objet. Il était posé à l’ombre d’un buisson. Elle vit d'abord la lance-serpent. Une fois tiré de sa prison, Ba’al serait sans doute heureux de la retrouver. C’était l’un des rares objets personnels qu’il avait confié à Carson. Mais ce n’était pas ce qu’elle cherchait. Son regard se posa enfin sur la miséricorde, une sorte de dague, dans son étui ouvragé. Comme à chaque fois qu’elle les voyait, elle se demandait lequel des deux était le plus précieux : l’étui de fer forgé serti de pierres précieuses, ou la dague, à la fois véritable objet d’art et arme de précision ? C’était le seul objet de son passé phénicien auquel l’ancien dieu tenait particulièrement.

Esmélia reprit sa place derrière le rocher. Le soleil regagnait l’horizon. La relève des gardes allait avoir lieu juste avant que la lumière artificielle des spots éclipse celle du soleil. Carson n’allait pas tarder à arriver. Elle appréciait beaucoup le médecin. Il était de ces hommes que l’on remarquait davantage pour leur caractère que pour leur physique. Un physique qui correspondait exactement à son caractère : en rondeur et en douceur. Il avait aussi de la prestance. Mais ce que l’on voyait en premier chez lui, c’était la bonté qui émanait de ses yeux bleus, la sagesse qui découlait de ses paroles, et l’intelligence qui résultait de ses actes, même s’il réfutait cette dernière qualité. Esmélia ignorait quels secrets il portait mais à chaque fois qu’il y songeait, elle ressentait une tristesse abyssale l’envahir. Elle savait qu’il était un "clone". Elle connaissait ce terme. Dans son monde, c’était une chose interdite. Le seul fait d'évoquer cette "forme de vie" pouvait vous conduire en prison, ou à nouveau conditionnement.

Elle avait senti ses incertitudes quant à son existence légitime. Il était un Carson Beckett, mais pas le vrai, l’original. Et il ne savait parfois pas quoi faire de cette identité qui n’était pas vraiment la sienne. Chez les goa’ulds et les Tok’ra, deux consciences cohabitaient dans le même corps. Chez Carson, il n’y avait qu’une seule conscience, mais cette conscience aurait souhaité être divisée. Le Carson "cloné" aurait voulu avoir sa vie et ses souvenirs propres, et pouvoir renvoyer tout le reste au véritable Carson Beckett. Esmélia savait que c’était impossible. D’abord parce que le Carson Beckett originel était mort. Ensuite parce que c’était la manière dont vivait une personne et ce qu’elle avait vécu qui la déterminait, la construisait, et cela s’appliquait à lui aussi.

A part qu’il était un homme en qui elle pouvait avoir confiance, elle savait peu de choses à son sujet. Elle se refusait à fouiller dans son esprit. Elle devinait qu’il avait des parents, ou plutôt que le Carson originel avait des parents. Étaient-ils encore en vie ? Savaient-ils que leur véritable fils était mort ? Et si oui, qu’une part de lui avait survécu. Avait-il des frères et sœurs ? Beaucoup ? L’acceptaient-ils ou l’accepteraient-ils pour ce qu’il était ? Était-il l’aîné ou le benjamin de la fratrie ? Était-il marié ? Avait-il des enfants ? Elle l’avait supposé durant un temps. Le sexe n'était pas une de ses préoccupations. A peine avait-il levé les yeux sur les nombreuses lot'aurs en jupes courtes dont leur "hôte" aimait s’entourer lorsqu’il avait encore son ha’tak. Elle avait remarqué un vague intérêt, certes, du style : « Pas mal », « Plutôt mignonne », « J’aime bien ses jambes », ou des choses du même genre. Mais, dès que la fille ne se trouvait plus dans son champ de vision, il l’oubliait.

Elle ignorait si "sa famille" lui manquait. Si c’était le cas, il cachait le vide profond que cela devait créer en lui, ou le désespoir de les avoir perdus, peut-être pour toujours. Elle aurait dû le lui demander. Quand on appréciait quelqu’un, on s’intéressait à lui. On lui posait des questions sur sa vie, quitte à passer pour trop curieux. Il lui avait bien demandé si elle avait de la famille. Elle aurait pu lui répondre qu’elle avait eu des parents, décédés alors qu’elle avait quatre ans, un frère et une sœur morts, très jeunes, de maladie, qu’elle avait été mariée au plus gentil des hommes, un veuf qui avait déjà un fils, un merveilleux petit garçon, et qu’elle les avait perdus à jamais. Elle s’était contentée de lui dire qu’elle avait été adoptée lorsqu’elle était enfant par un couple de scientifiques.

Elle soupira. C’était étrange d’y penser aujourd’hui sans verser la moindre larme, ou se demander pourquoi elle était encore en vie alors que tous ceux qu’elle avait aimés étaient morts. Elle n’y avait pas pensé depuis un long moment. Ce n’était pas effacé de sa mémoire, ni très loin, mais cela semblait appartenir à une autre vie. Toutes ses larmes s’étaient taries. Elle avait l’impression de ne plus craindre quoi ou qui que ce soit. Même les pires situations dans lesquelles elle s’était trouvée depuis ces dernières semaines, l’éventualité de sa mort, la presque certitude de ne plus retrouver son univers d’origine, et l’absence de ses repères habituels n’avaient plus aucun impact sur elle. Elle avait pire à craindre, comme cette ombre qui était en elle et ne demandait qu’à éclore, l'envahir toute entière, devenir elle…

Elle devait retrouver L'Occultus, et son inventeur était le seul à savoir où il se trouvait et comment il fonctionnait. Cet appareil était censé rendre toute une planète invisible et indétectable au regard d'un ennemi en lui faisant croire qu'elle avait été détruite, désintégrée. D'après la rumeur, un Arpenteur, un être qui pouvait aller d'un endroit à l'autre de la planète, voire de l'univers, pour peu qu'il sache atterrir dans un endroit respirable, sans se retrouver encastré dans un arbre ou dans un mur, avait assisté à l'occultation d'une planète, dans une autre galaxie, des années plus tôt. Une autre rumeur disait que l'Arpenteur en question avait disparu et, donc, il était impossible de savoir si la rumeur disait vrai. En bref, tout cela relevait de l'hypothétique jusqu'à ce qu'elle se retrouve à fuir à travers les bois ces envahisseurs sans âme dont ils avaient tellement craint le retour...

Comme tant de fois auparavant, elle tenta de suivre le fil de ce souvenir qui finissait toujours par se casser et lui échapper : elle courait sans savoir où elle allait. Tout ce qui importait c'était de leur échapper pour ne pas devenir comme eux... Elle avait été bien imprudente de s'aventurer dans une forêt qu’elle ne connaissait pas très bien. Les forêts et les bois étaient pourtant quelques uns des rares endroits où elle se sentait en paix. Elle adorait sentir l’odeur de la mousse des bois, toucher l’écorce rugueuse d'arbres si gigantesques que ses bras ne parvenaient pas à en faire le tour, observer le jeu de leurs branches, au-dessus de sa tête, sur fond de ciel bleu, tels des chemins possibles, et les reflets de la lumière sur les feuilles rousses, entendre les craquements du bois et écouter le chant des chouettes bleues ou le brame des grands cervidés se répercutant comme une multitude d'échos entre les arbres.

Dans sa fuite, elle avait senti le goût de la nature sur sa langue jusque dans sa gorge, sa chaleur et sa quiétude jusqu’au fond du cœur et de l’âme. Elle avait eu le sentiment que la forêt la protégerait, et la sauverait. Elle se souvenait d'autres goûts dans sa bouche, inhabituels en ces lieux, ceux de la mer et de l’orage. Elle avait encore senti un vent parfumé de fleurs d’oranger. Il y avait aussi cette chose qui grandissait dans sa poitrine, cette force sombre qui croissait au rythme de sa course et dont elle avait l’impression de tirer sa force, aussi étrange que cela puisse paraître. Elle n'avait pas eu le temps d'y prêter une plus grande attention. Elle s'était soudain retrouvée avec un sac en toile sur la tête, et emballée comme un saucisson. Elle avait juste eu le temps de remarquer que les arbres étaient plus petits, plus clairsemés dans cette partie de la forêt. Elle s’était débattue autant qu’elle avait pu pour ne pas faciliter la tâche de ses agresseurs. Ce n’était pas seulement par instinct de survie. Si elle devait mourir, ce serait elle qui choisirait sa mort. Ils avaient fini par l’assommer.

A suivre…


Dernière édition par Ihriae le Mar 5 Juil 2011 - 9:14, édité 4 fois
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MessageSujet: Re: L'Ombre du passé / The shadow of the past   Jeu 24 Mar 2011 - 22:51

Intriguant.

Intriguant, et étrange. Voilà ce que je me suis dit après avoir lu ce premier passage... Univers parallèles, individus aux troubles communs et inhabituels, mais surtout, un très bon style d'écriture, plaisant à lire et transmettant bien les sentiments, les émotions. J'ignore où tu veux aller, mais, si ce que tu as posté augure de la suite, alors je sais que je vais suivre ce texte. D'ailleurs, je vais même aller de suite lire le transcript de Vegas pour ne pas être perdu, ce qui est un exploit de ta part (c'est comme me donner envie d'aller à un concert de Justin Bieber, pour dire).

Citation :
Alors, ça y est, c’est parti, et pour un bon petit moment.
Au bas mot, 400 pages sur mon ordinateur, alors il va falloir vous armer de patience pour connaître la fin, à raison de 20 pages en moyenne, par semaine (si je tiens le rythme entre les congés, les petits problèmes informatiques et Internet, et les aléas de la vie… de mes multiples vies). Alors si vous avez une préférence pour les vignettes ou les fanfics courtes, mieux vaut passer votre chemin. Toutefois, faites quand même un petit essai…
SQUEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEE !

Je crois qu'on va être copains, là ! J'adore les fics longues, et je n'ai que rarement, pour ne pas dire très très rarement l'occasion d'en lire en français qui soient de qualité (pour faire simple, presque toutes étaient celles présentes sur ce forum). Si, en plus, il s'agit d'une fic centrée sur des personnages davantage que sur l'action ou sur des décors, alors je vais probablement devenir un de tes fans très, mais alors très vite. Ne serait-ce que parce que ça m'aidera énormément pour écrire moi-même.

Juste une petite question : combien de temps as-tu mis pour écrire ces quatre cent pages ? Je pose la question, parce que tu as posté le prologue, qui n'était apparemment pas rattaché à un texte plus large, il y a relativement peu de temps.

Si tu me réponds "entre ce post-là et maintenant", je crois que tu vas entendre un concert de hurlements, mélange subtil de jalousie, de rage et de joie. Hé hé !

Enfin, quoi qu'il en soit, beau boulot. J'ai hâte de voir ce que va donner ce texte... Il y a longtemps que je n'ai pas été aussi intéressé par le début d'une fic francophone.

_________________

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MessageSujet: Re: L'Ombre du passé / The shadow of the past   Ven 25 Mar 2011 - 12:56

Merci, Rufus

"Ne serait-ce que parce que ça m'aidera énormément pour écrire moi-même" : et ravie de pouvoir apporter ma (toute) petite contribution à ton travail.


Pour répondre à ta question.

9 mois, environ.


Dans le cas de ce texte :

Etape 1 : Mise en place de la structure (juillet).

Etape 2 : Premier jet (brouillon), 2ème jet (rédaction sur l'ordi). A ce stade, je ne tiens pas compte de l'orthographe, de la grammaire, du vocabulaire (le langage goa'uld, ...)... et je laisse pas mal de blancs lorsque je sens qu'il manque quelque chose.
Un travail qui s'est traduit (de septembre à décembre, environ) par une première écriture des quatre grands ensembles qui forment ce texte.
Le premier : Esmélia DANATESS-EVIHELIAS.

Etape 3 : je remplis les blancs, je reprends mes notes, et j'ouvre mes dictionnaires thématiques.
Pour remplir les blancs, je crée de nouveaux personnages. C'est le cas de Rheya et de Ciaran qui n'étaient pas dans les premier et deuxième jets, et dont on découvrira l'apport, au reste du récit, vers son milieu.
Ou bien, je vais chercher des personnages dans mes anciens textes, et si besoin je ramène même les textes et les intégre au récit.
C'est ce qui s'est passé (en janvier) avec "L'enfant et le Dragon", sauf que c'est moins les personnages que j'ai amenés, que le récit. L'avantage était que la petite fille n'avait pas de prénom, et heureuse coïncidence, s'il en est, celui du personnage masculin de la nouvelle, Adad, est aussi associé à celui de Ba'al dans la mythologie... Il ne suffisait plus qu'à établir les liens. J'ai apporté des modifications dans la nouvelle d'origine, et intégré certains petits détails faisant référence à la nouvelle, dans le texte (L'Occultus en est un exemple, et la "nature" de la petite fille m'a permis de remplir un blanc concernant Esmélia... On pourrait appeler cela "le comment du pourquoi").

Un seul impératif à ces apports : ne pas modifier la trame générale, conduisant à la réécriture de pans entiers du récit au risque de rendre celui-ci nébuleux pour le lecteur.

Etape 4 : Une "relecture distante". Je prends mon texte comme si ce n'était pas le mien et je corrige les fautes, raye ce qui me parait inutile, essaie de supprimer les tics de langage et d'écriture, je renforce les couleurs de chaque personnages (descriptions physiques, manières de s'exprimer...), les décors, etc. et je donne le tout à ma fidèle relectrice. (janvier à mars, et même un peu plus...)

Etape 5 : En parallèle, une ultime correction avant de vous l'envoyer.


Cela dit, je suis consciente qu'il reste encore beaucoup d'imperfections...


En espérant avoir répondu à ta question...


Dernière édition par Ihriae le Mar 5 Juil 2011 - 9:35, édité 1 fois
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MessageSujet: L’ombre du passé / The shadow of the past (Envoi n°3)   Lun 28 Mar 2011 - 17:24

L’ombre du passé / The shadow of the past
(Envoi n°3)



Esmélia DANATESS-EVIHELIAS (Part. I - Suite. 02)

Pour une autre personne qu’elle le réveil aurait pu relever du cauchemar. Elle avait d’abord senti une forte odeur de pisse et d’excréments, puis de bile, de sueur et de sang. Elle avait entendu des voix basses, craintives, et d’autres plus impérieuses. Elle ne comprenait aucune de leurs paroles, sauf parfois quelques termes vaguement empruntés à l'italien dont elle ne pouvait être certaine du sens. Quant aux autres mots, elle ne parvenait pas à en déterminer l’origine. Pourtant, elle avait beaucoup voyagé. Elle parlait quatre langues, en comprenait plus ou moins trois autres, sans compter quelques mots et expressions de patois français et canadien, le langage des signes, l’espéranto et une des langues elfiques découvertes par l'éminent professeur Tolkien qu’elle avait apprise très jeune, par jeu. Lorsqu’elle avait des difficultés de compréhension, il lui suffisait d’observer son interlocuteur, et de faire confiance au contexte. Son don faisait le reste.

Soudain, il y avait eu la douche froide. Quelqu’un lui avait jeté un seau d’eau glacé sur la tête et lui avait aboyé dessus jusqu’à ce qu’elle ouvre les yeux. On l’avait ensuite relevée sans ménagement pour la sortir d'une charrette à barreaux de bois dans laquelle elle se trouvait avec d’autres hommes et femmes. Le type qui lui avait crié dessus l’avait traînée par les cheveux jusqu’à une tente rouge et verte et jetée entre les mains de deux femmes vêtues de blouses blanches. Elles l’avaient déshabillée sans s’occuper de ses protestations.

Autour d’elles, la scène était répétée des dizaines de fois. Des hommes, des femmes, et des enfants, de tous les âges, tailles, couleurs, types, étaient lavés, auscultés, par d’autres femmes en blouses blanches. Elles les habillaient ensuite de vêtements propres, locaux, et pour autant qu’elle avait pu en juger, moyenâgeux.

De toute évidence, avec leurs couleurs chatoyantes et leurs matières semi précieuses, il s’agissait de vêtements d’apparat. Les hommes, les plus jeunes et les plus musclés, étaient les seuls à porter des tenues minimalistes que n’auraient pas reniées les statues grecques. Certaines femmes adoptaient des poses lascives qui ne laissaient pas beaucoup de place à l’imagination quant à leurs mœurs. Leur visage était excessivement fardé. On avait essayé de la maquiller, mais elle avait tout enlevé, discrètement. Pas si discrètement que cela. Un garde l’avait vue faire. Il l’avait regardé un moment avec une insistance mêlée d’étonnement et de curiosité. Un court instant, elle s’était demandé si elle pourrait s’en faire un allié.

Elle avait l’impression de se trouver dans les coulisses d’une pièce de théâtre. Peut-être une pièce shakespearienne. Mais, elle n’avait jamais entendu dire qu’on réveillât les acteurs avec des seaux d’eau, même lorsqu’ils étaient ivres. Elle était sortie de la tente, mais elle n’avait pas fait trois pas dehors, le temps d’apercevoir les maisons et les rues d'une ville qui ne lui en rappelaient aucune, qu’un autre garde l’avait attrapée par le bras et l’avait conduite au pied d'une estrade. Il l’avait placée à la fin d’une file d'attente, juste derrière deux vieillards. Au ton qu’il avait utilisé, le garde voulait qu’elle les suive. Ce qu’elle fit, et quand son tour vint, elle grimpa les quatre marches et se retrouva sur l'estrade face à une quarantaine de personnes. Tout en défilant à la suite des autres, elle avait compris qu’il ne s’agissait pas d’une pièce, mais d’une vente d’esclaves. Loin de céder à la panique, elle analysa sa situation avec un peu plus d’acuité.

Était-elle dans un de ces rêves qui semblaient si réels ? Que pouvait-elle faire pour se sortir de là ? Elle était certaine que ceux qui l'avaient capturée n'étaient pas les poursuivants auxquels elle avait essayé d'échapper dans la forêt, mais elle ne savait ni où elle était, ni quelles pouvaient être les conséquences d’une évasion. Ces gens ne savaient rien d'elle. Ils n'imaginaient pas qu'un danger plus grand que tout ce qu'ils auraient pu concevoir menaçait l'univers... Tous les univers. Ils étaient bien peu à pouvoir en sauver quelques infimes parcelles. Elle pouvait être l'un de ceux-là, si elle parvenait à retrouver L'Occulteur de Mondes et son propriétaire... Cette pensée était comme ne lumière au fond de son esprit, même si elle la trouvait quelque peu abracadabrante. Mais elle s’était toujours fiée à son instinct.

Elle aurait pu s’enfuir. Pour aller où ? Il y avait toujours un garde qui avait l’œil sur elle. Lorsqu’elle était redescendue de l’estrade, elle avait tenté de s’éloigner discrètement du groupe, mais le garde qui l’avait observée après la séance de maquillage l’y avait reconduite, sans violence, mais fermement. Elle n’était pas restée longtemps avec les autres. Elle n’avait aucune envie d’être associée à ces tristes compagnons. Elle n’avait rien contre eux. Elle ne les connaissait pas. Elle n’avait même pas essayé de leur parler. Ils ne lui auraient pas répondu. Ils ne se parlaient pas entre eux.

Les gardes l’observaient, méfiants, comme s’ils avaient remarqué qu’elle était différente. Ils gardaient un œil sur elle et toléraient qu'elle s'éloigne du groupe, tant qu’elle restait près de l’estrade. Elle avait observé son environnement avec attention pendant que les autres défilaient sur l’estrade, un par un, sous les cris de la foule. Elle avait beau ne pas comprendre ce qui se disait, elle se doutait que la vente allait commencer. Elle devait réfléchir, trouver une solution et vite.

Le premier homme de son groupe qui monta sur l’estrade était plutôt agréable à regarder, grand et athlétique, brun aux yeux bleus, la peau bronzée par le soleil et le travail en extérieur. Le négociant ou propriétaire des esclaves, un homme peu ragoutant avec ses courtes pattes, son ventre bedonnant, le haut du crâne dégarni et de longues mèches de cheveux jaunâtres pendantes à l’arrière, le fit tourner sur lui-même, et l’obligea à montrer ses dents à la foule. La mise aux enchères commença dès que celui qui devait être le négociateur des différentes ventes, une sorte d’arbitre encaisseur aux allures de vieillard timide tout rabougri, installé dans un coin de l’estrade, tapa, avec la force de ses maigres poings, sur la table derrière laquelle il était assis,.

Quelques hommes, et surtout des femmes, commencèrent à gesticuler en jappant des mots brefs qui devaient être un prix. Une femme toute maigrelette, assez âgée pour être la grand-mère du jeune esclave, et dont la somptueuse robe de velours bleu roi et le lourd collier argent, qu’elle portait accroché d’une épaule à l’autre, ne cachaient pas qu’elle bavait sur son opulent poitrine, parvint à l’acquérir au terme d’un âpre duel chiffré

L’esclave suivant ressemblait à un viking qui aurait été trop porté sur le lancer de troncs d’arbres : des jambes aux mollets aussi robustes que les cuisses, les muscles hypertrophiés de son buste faisaient paraître sa tête minuscule sur son cou massif et ses larges épaules. Il eut toutefois plus de chance que son prédécesseur. La femme qui l’acheta était d’âge mur et prenait visiblement grand soin de son physique. Elle n’avait rien de la sorcière, ou alors elle cachait bien son jeu. Esmélia s’intéressa à la foule d’acheteurs potentiels, et en particulier aux hommes. La nature humaine était ainsi faite que les femmes s’intéressaient davantage à la testostérone sur pattes, tandis que les hommes avaient, une nette inclination pour les paires de seins pigeonnants. Ce dont, si elle les remontait, et redressait le buste, elle n’était pas totalement dépourvue.

Justement, ce fut au tour d’une jeune femme blonde de monter sur l’estrade. Esmélia sut immédiatement qu’elle ne s’était pas trompée. Un rapide tour d’horizon sur la foule, et un petit sondage des visages et des attitudes pendant que la femme "défilait" lui donnèrent un aperçu de la nature nauséabonde de certains acheteurs. Elle était la dernière à passer sur la scène pour la vente. Avec de la chance, ceux-là ne seraient pas du genre à attendre la fin. Néanmoins, les ventes ne traînaient pas, et ils n’étaient que quinze dans son groupe.

Plus les choses, autour d’elle, se précisaient, moins elle avait le sentiment d’être dans un rêve. Alors dans quoi se trouvait-elle ? Dans un monde parallèle ? Une planète différente de la terre ? Avait-elle remonté le temps ? Était-ce possible ? Comment ? De nombreux scientifiques travaillaient sur la théorie des mondes parallèles et des voyages temporels sans jamais être parvenus à la prouver. Quant à la thèse de planètes semblables à la Terre avec des civilisations humaines… L’existence de l’être humain sur sa propre planète relevait de tellement de hasards qu’il paraissait impossible que cela se produise ailleurs dans l’univers. La présence d’humains sur des planètes dont les conditions de vies étaient proches de celles de la Terre pouvait avoir d’autres origines qu’une simple évolution hasardeuse. Le hasard n'existait pas, selon elle.

Qui étaient ses poursuivants ? Elle ne se souvenait pas avoir ressenti la peur, celle que toute créature normalement constituée devait percevoir lorsque sa vie ne tenait plus qu’à un fil, ou à quelques pas… Était-elle vraiment poursuivie ou n’était-ce qu’une impression ? Elle aurait su se défendre contre des êtres humains. Dans les pires moments, elle avait toujours eu de la ressource. Avoir plus d’un tour dans son sac suffisait-il si ces êtres qui la poursuivaient n'avaient rien d'humain ?

Une seule fois seulement, elle avait rencontré un… "Étranger". Une créature qui n’était pas née sur la Terre, mais cette créature avait une physionomie parfaitement humaine, des réactions… et des sentiments. Elle s’était faite à l’idée qu’il existe d’autres formes de vie, dans d’autres mondes. Que l’univers était bien plus vaste que ne l’imaginaient les scientifiques qu’elle connaissait. Mais toutes les créatures intelligentes qui peuplaient l’espace, ou les univers parallèles, ne pouvaient pas avoir une apparence aussi humaine, ni posséder un mode de pensée proche de celui de l’Être Humain. C’était hautement improbable. Pourtant, ces gens qui se trouvaient autour d’elle étaient humains tout en étant différents comme si leur Histoire s’était arrêtée ou avait pris un chemin différent.

Avec les acquisitions suivantes, les enchères montèrent. Au premier rang de la foule, elle remarqua un homme d’une quarantaine d’années, aux cheveux courts, châtain foncé, à la bouille un peu ronde avec une barbe de trois jours, et au regard très bleu. Un bleu si lumineux qu’il aurait pu éclairer un square en pleine nuit. Sa présence en ces lieux était totalement déplacée. Il avait l’air si craintif qu’on aurait pu croire qu’une menace se cachait dans chaque ombre de ce monde. Il portait des vêtements différents des autres. Cela ressemblait à un uniforme. Elle n’avait pas une excellente connaissance des tenues de l’armée, mais quand un homme portait un uniforme bleu marine, il y avait pas mal de chances pour qu’il s’agisse d’un militaire. Il avait un écusson en haut de sa manche gauche, et si ses références étaient encore exactes, c’était le drapeau écossais. Les écossais avaient leur propre drapeau maintenant ? A quand un parlement, et pourquoi pas un gouvernement, et l’indépendance de l'Écosse ? Que faisait un écossais, en ces lieux ?

Elle réfléchissait à la vitesse d’une locomotive lancée à pleine vapeur. Il ne semblait pas avoir d’armes sur lui, ce qui contredisait sa théorie du militaire. A moins qu’il ne soit qu'un observateur. Le bon côté de la chose, c’était qu’il ne devait pas être seul. Sauf s’il avait pris son uniforme sur quelqu’un d'autre, et si ce quelqu’un d'autre était mort. C'était une autre possibilité.

Cela ne changeait pas le problème. S’ils étaient en mission d’observation, ses collègues n’interviendraient pas plus que lui, quoi qu’ils puissent voir ou penser. C’était les ordres que l’on donnait normalement au militaire en terrain étranger, et une façon de ne pas aggraver une situation qui pourrait leur échapper et les conduire à la mort, et des innocents avec eux. Peut-être que cela ne les empêcherait pas, par la suite, d’écrire un rapport bien senti et fortement dirigé pour une intervention en bonne et due forme, et en multiples exemplaires. Question de bureaucratie. Il ne fallait pas parier le contraire.

Elle remarqua que l’écossais essayait de quitter le premier rang pour disparaître dans la foule. Avait-il remarqué qu’elle l’observait ? Probablement pas. Il avait peur, mais pas d'elle. Pour une raison ou pour une autre, il était renvoyé à sa place à chacune de ses tentatives. Un homme au port élégant, portant une cape marron foncé sur un pourpoint de cuir noir, se pencha à son oreille et lui murmura quelque chose qui le fit pâlir comme si La Mort, en personne, venait de lui parler. Il ouvrit la bouche pour répondre, avant de la refermer sans  rien dire.

Esmélia ressentit autant la peur glaciale du militaire que la haine vibrante de l’homme sombre. Le militaire ne cessait de jeter des coups d’œil obliques de chaque côté, confirmant qu’il n’était pas seul, mais surtout qu’il n’avait aucune idée de l’endroit où se trouvaient ses compagnons. Elle remarqua que l'autre affichait l’assurance tranquille de l’homme qui avait toutes les cartes en main, et le pouvoir. Lorsqu'il releva la tête, faisant glisser la capuche qui lui couvrait la tête vers l'arrière, elle frémit et comprit la raison de sa présence en ces lieux. Tout lui sembla même soudain très clair. En même temps, elle eut l’impression que l’on venait de l’assommer une nouvelle fois. Elle respira profondément, mais son cœur refusait de reprendre un rythme normal juste parce qu’elle le lui demandait. Son émotion était trop forte.

Elle l’aurait reconnu entre mille, ou un milliard d’individus s’il l’avait fallu. Il avait vieilli, mais pas autant qu’un humain ordinaire. Il n’avait pas l’air de d’avoir plus d’un demi-siècle. Pourtant, il n'aurait pas dû vieillir... Les êtres comme lui ne vieillissaient pas. Pas à ce rythme... A deux mille et quelques années, il en paraissait trente, et une vingtaine d’années plus tard, il en paraissait… vingt de plus. Quelque chose n'allait pas de toute évidence. Le temps était-il aussi corruptible que l’espace ? Avait-il renié son immortalité ? Quel pacte avait-il conclu ?

Il était différent de son souvenir. Moins grand, moins fort, moins arrogants. Il était de belle taille et large d’épaules. Se tenant bien droit, le menton fier, et les bras croisés sur sa poitrine, il avait l’attitude d’un homme formé au commandement. Il se dégageait de son physique une véritable puissance musculaire propre aux grands fauves. Il n’était pas uniquement bel homme, il avait l’air d’être dangereux, et le militaire le savait. Se connaissaient-ils ? Sans doute.

Les traits de son visage anguleux étaient ceux d’un homme habitué à vivre au grand air. Il avait toujours la peau hâlée. Son visages étaient marqués de quelques rides profondes, et par une souffrance qu’elle ne lui reconnaissait pas. Ses cheveux sombres étaient désormais coupés courts et parsemés de fils gris, comme son bouc qui épousait les lignes de sa mâchoire inférieure et sa moustache.

Même vieillissant, il conservait son élégance naturelle. Son côté ténébreux devait attirer de nombreuses femmes dans ses bras, et dans son lit, bien qu’il lui semblât être le genre d’homme à préférer les étreintes furtives ou clandestines. N’importe qui aurait été ébloui par son charme, sa sensualité, ou sa virilité. Mais elle, elle ressentait surtout, chez lui, une soif intense de pouvoir qui dépassait le simple désir d’assouvir un seul, ou un millier d’êtres vivants. Ce qu’il désirait ardemment, c’était gouverner des univers entiers… Non… Il voulait qu’on le croie, seulement… Il y avait autre chose… Tout cela, c’était l’arbre qui cachait la forêt… De l’esbroufe…

Elle ressentit un choc assez violent au fond de son crâne, comme si on venait d'y craquer une allumette, qui lui fit claquer des dents. Dans le même temps, elle aurait juré avoir vu les yeux de l’homme s’illuminer brièvement. Il avait baissé la tête. Il ne souhaitait pas que les gens autour de lui le remarquent. Sa main droite, gantée de cuir, avait fermement saisi l’épaule de son infortuné voisin écossais qui grimaça de douleur.

Lorsqu’il redressa la tête, son regard était aussi normal que celui de n’importe quel autre homme, quoique plus fiévreux. Il cherchait quelque chose autour de lui. Il LA cherchait. Il l’avait sentie. Elle l’aurait juré. C’était lui qui l’avait sortie de sa tête avec une force et une facilité dont elle ne l’aurait jamais cru capable, et au prix d’un effort intense. Il avait bien appris la leçon des jours passés au contact de la petite fille qu’elle avait été, et avait dû s’entraîner ardemment durant toutes ces années qui les avaient séparés. Il pouvait contrer des gens comme elle, entraînés, et possédant force finesse pour pénétrer les esprits et s’y agripper.

Il n’y avait pas de hasard dans leurs retrouvailles.

Un garde la saisit par le bras. Les deux vieillards qui la précédaient venaient d’être adjugés sans grande conviction. Beaucoup d’acheteurs avaient quitté les lieux pour aller voir s’il n’y avait pas mieux ailleurs. Le garde lui fit monter les quatre marches de l’estrade. Occupée par ses pensées, elle buta sur la dernière. Il l’empêcha de tomber et la secoua pour lui faire reprendre ses esprits. Il devait la prendre pour une idiote.

Son geste n’était pas passé inaperçu. Quelques rires avaient fusé dans l’assistance encore  trop comble à son goût. Ce n’était pas ce qu’elle voulait. Elle espéra avoir attiré l’attention du militaire, mais, au lieu de cela, elle croisa le regard aussi perçant qu’une dague de son compagnon. Elle en fut saisie et mit toute son énergie à fermer son esprit, au cas où il aurait aussi appris à y entrer. Il s’attarda à peine dans ses yeux, et sur le reste de sa personne. Pourtant, durant ces quelques secondes, elle avait eu l’impression d’être transpercée par ce regard aussi sombre que les ténèbres. Elle n’avait pas ce souvenir de lui. Elle commença à douter. Vingt-cinq ans, c’était très long… Beaucoup de choses avaient pu lui arriver et le corrompre.

Elle revint à sa situation actuelle. Elle devait se concentre là-dessus, et uniquement là-dessus. Ce n’était pas un rêve. Cela n’avait rien de comparable à un rêve. Dans les rêves, on ne distinguait ni couleurs, ni odeurs, et les sons y étaient limités. On n’imaginait pas, non plus, les gens plus âgés que la dernière fois où on les avait vus. Elle se trouvait donc ailleurs, et ailleurs que sur sa planète, c’était certain. Était-elle dans un autre espace temps ? Wells disait que c’était possible. Combien d’années ou de siècles étaient passés ?

Il n’était plus celui qu’elle pensait retrouver… Elle ressentit sa souffrance. Il la portait en lui comme un talisman rassurant. Sans elle, il serait mort depuis longtemps. Quel genre de créature pouvait vivre ainsi ? Était-ce seulement une vie ? Sans le vouloir, attirée comme un aimant, elle était retournée aux abords de son esprit.

Il ne la voyait plus. Elle se sentit presque autant soulagée que déçue de n’être plus qu’une simple idée dans son esprit, quelque chose dont il aurait fallu qu’il se souvienne sans savoir pourquoi… Elle se retira avant qu’il la surprenne. Elle ignorait ce qu’un tel homme pouvait lui faire…

Les enchères sur sa personne commencèrent. Elle se sentit mal à l'aise d'en être l'objet, et en colère aussi. Dire qu'elle avait milité pour l'abolition de l'esclavage... Pour autant qu’elle put en juger, seuls étaient restés les acheteurs les moins fortunés, ceux qui n’avaient pas encore décidé s’ils achèteraient ou non une esclave, et ceux qui disposaient de leur temps. Elle les observait tour à tour sans perdre de vue le militaire et celui qu’elle surnommait autrefois "l'Étranger".

Parmi les enchérisseurs, tous n’étaient pas fondamentalement antipathiques. Il y en avait un qui, en plus d’avoir une belle tête de menteur, semblait être un comique. Un autre avait l’air plus bête que méchant. Un troisième était impatient d’aller épancher sa soif, mais sa femme lui avait demandé de ramener une domestique. Il y en avait un, néanmoins, qui se détachait du lot. Elle ne lui trouva aucun vice particulier. Mais elle sentit chez lui tellement de tristesse et de résignation… Le genre à rendre un télépathe dépressif… "L'Étranger" fit un mouvement sur le côté, entraînant de force le militaire qui tentait de résister.

Il était temps de jouer ce tour qu’elle avait appris, elle ne savait plus où, ni quand, ni comment, mais il lui apparaissait clairement à l’esprit comme une chose qu'elle devait absolument faire, maintenant. Elle cria un chiffre, du moins elle l’espérait, au hasard, et pointa aussitôt du doigt "l'Étranger" qui se retourna et lui jeta un regard encore plus noir que le précédent. Toutes les têtes présentes se tournèrent dans sa direction. Elle avait instinctivement insufflé, dans tous les esprits, l’idée qu’il avait bien annoncé cette somme. Elle se dit que côté chiffres, elle y était sans doute allée un peu fort. C’était peut-être le prix équivalent à un château. Après tout, toute femme était un havre pour l’homme. Un château c’était plutôt bien.

De toutes les personnes présentes, seul, le militaire ne semblait pas avoir compris ce qui venait de se passer. Il n’était pas stupide, mais il avait surtout autre chose en tête.

Qu’y avait-il donc à comprendre ? Qu’une somme probablement astronomique venait d’être proposée ? Que la "marchandise" venait de fixer son propre prix de vente ? Si seulement il pouvait comprendre à un moment ou à un autre qu’elle n’était pas de ce monde. Peut-être qu’il déciderait de la ramener dans le sien, quel qu’il fut. S’il avait des amis dans les parages, ce serait pas mal qu’ils s’intéressent aussi à "l'Étranger" et le fasse prisonnier parce qu’elle avait besoin d'avoir une conversation avec lui.

Demander la lune pour obtenir les étoiles ? Elle voulait vraiment la lune, histoire de lui faciliter la vie.

Dans la foule, plus personne ne parlait. Le regard du marchand d’esclaves allait de l’homme avec la cape marron à Esmélia, et vice versa. Cette gymnastique lui demandait tellement d’efforts qu’il en vint à cligner des yeux. Il dut prendre une décision et, en parfait hypocrite, il déclara dans sa langue, que "l'Étranger" avait bien décrété le prix annoncé. Celui-ci ouvrit la bouche pour protester. Son regard ne révélait rien de bon à venir.

Esmélia sentit combien "l'Étranger" était plus que dangereux : mortel. Son esprit était une fosse abyssale. Malgré cela, elle hésita à peine un instant. Elle redressa le buste et remonta légèrement le jupon de la robe qu’on l’avait forcée à endosser. Elle lui adressa une œillade qui se voulait provocante, mais qui, elle le sentit aussitôt, fut aussi maladroite que tout le reste. Les avances, cela n’avait jamais été à son avantage. Elle n’était pas farouche, mais ce n’était pas parce qu’un homme vous détaillait des pieds à la tête, vous souriait, puis venait vous dire : « J’aime beaucoup vos yeux », tout en pensant « J’aime beaucoup vos seins » ou autre chose, qu’elle en tombait amoureuse, ou qu’elle se sentait pousser des ailes au point de lui sauter au cou, ou directement dans un lit.

Un autre homme surenchérit. C’était l’Homme Triste. "L'Étranger" la regarda alors avec le sourire mauvais de celui qui s’en sort aux dépends d’un médiocre adversaire mais qui se souviendrait longtemps du sale tour qu'on venait de lui jouer publiquement. Le militaire n’allait pas passer les meilleurs moments de sa vie dans les heures, ou les jours, à venir. Surtout s’il savait, ou possédait, ce que l’autre voulait. Et si c’était L’Occulteur de mondes ?

"L'Étranger" eut une brève hésitation. Il secoua la tête, comme pour en chasser une mouche. Elle se retira aussitôt de son esprit. Encore une fois, elle était allée plus loin qu’elle ne l’avait souhaité. Cela avait été si facile. Elle avait été si rapide qu’il n’avait pas eu le temps de l’éjecter hors de sa tête, cette fois. Elle l'avait vraiment déstabilisé…

"L'Étranger" et le soldat quittèrent le premier rang. Esmélia reporta son attention sur l’Homme Triste. Un troisième homme surenchérit. La voix avait des intonations pointues et brutales qui firent s’arrêter net l'Étranger. Il se retourna, cherchant d'un regard meurtrier le propriétaire de cette voix plutôt désagréable. Il revint sur ses pas, entraînant son prisonnier avec lui.

Ce brusque revirement n’échappa pas au marchand d’esclaves qui devina immédiatement le parti qu’il pouvait tirer de cette nouvelle situation. Son instinct de maquignon lui hurlait aux oreilles, comme la sirène d’un paquebot, que la fin de la journée s’annonçait plus que bonne. Sur sa face rubiconde, son sourire à moitié édenté s’élargit jusqu’à chacune de ses oreilles. Loin de s’arrêter devant l’estrade, "l'Étranger" en fit le tour et grimpa les marches en deux bonds. Son prisonnier qui n’en demandait pas tant fut contraint de le suivre sur le même pas de course. "L'Étranger" se dirigea vers le négociateur qui en les voyant arriver s'était vivement levé de sa chaise et tentait vainement de la garder comme rempart entre lui et cet homme à l'allure fort peu engageante pour les gens de son espèce. L'homme planta le militaire sur place, non sans le prévenir, sur un ton sans appel :

«  N’essayez surtout pas de vous enfuir ! Mes hommes vous rattraperaient aussitôt. »

Esmélia était suffisamment près pour l’entendre et le comprendre. "L'Étranger" parlait toujours avec cet accent que la jeune femme ne pouvait définir. Il avait une voix très profonde, comme si elle venait du fond de sa cage thoracique. Si elle avait été douée de parole, une pierre tombale se serait sûrement exprimée avec une voix identique. Esmélia vit "l'Étranger" s’approcher d’elle. Il ne la quittait pas des yeux et commença à tourner autour d’elle avec l’air d’un homme gravitant autour d’une marchandise de luxe à la recherche du premier défaut qui en ferait baisser considérablement le prix, ou qui ne pouvait se résoudre à l’acheter à cause de l’absence de certaines options. Elle se sentait de moins en moins à son aise, et il le savait. Il avait une drôle de façon de la regarder. Elle n’osait plus fouiller dans son esprit. Avait-il le souvenir de cela ? L’avait-il reconnue ? C’était impossible. Qui serait capable de reconnaître une petite fille de quatre ans en regardant une femme une vingtaine d'année plus tard ? De plus, elle n’avait aucune raison de se trouver ici, ni aucune possibilité, théoriquement.

Il s’interrogeait, mais son regard semblait aussi se moquer d’elle. Tout au plus, lui rappelait-elle quelqu’un, se disait-elle. En attendant, il lui donnait l’impression d’être la dernière des gourdes. Il y avait tellement d’incertitudes dans cette histoire, et dans sa situation. Il allait lui falloir être une fine mouche pour échapper aux toiles et autres pièges tendus.

«  Dites, on n’est plus sur la Terre, n’est-ce pas ? » tenta-t-elle.

Pas très douée non plus pour la subtilité.

Il eut l’air de trouver la question amusante. Un léger sourire étira ses lèvres. Ce n’était pas vraiment un sourire. C’était plutôt une sorte de rictus. Il se détourna d’elle, et rejoignit le marchand d’esclaves avec lequel il commença à discuter à voix basse.

Elle en profita pour se rapprocher du militaire qui sembla assez heureux d’avoir de la compagnie.
«  Vous ne savez vraiment pas où vous vous trouvez ? » lui demanda-t-il avec une once de timidité et une autre de réelle curiosité qui prenaient le dessus sur son inquiétude..

Il devait se dire qu’elle avait quelques cases de vides. Vu sa situation, c’était confirmé, elle n’avait pas gagné au jeu de la chance. Elle répondit à voix basse :
«  Je vous le confirme. J’ignore comment je me suis retrouvée dans… ici. Et vous ? Vous n’avez pas l’air d’être du coin non plus.
─ Pas vraiment.
─ Dites-moi si je me trompe, mais j’ai l’impression que votre situation n’est guère plus enviable que la mienne.
─ C’est rien de le dire, » soupira-t-il.
D’un mouvement de tête, elle désigna "l'Étranger".
«  Et lui, c’est qui ?
─ Ba’al, un goa’uld.
─ Un quoi ?
─ Un extraterrestre. »

Elle faillit lui dire qu'elle savait qu'il était un extraterrestre, mais cela aurait soulevé des questions auxquelles elle n'avait pas envie de répondre, pour l'instant.
« Ce serait trop long à expliquer. On le croyait mort. Enfin, on l’a cru mort… au moins une vingtaine de fois. »
Esmélia jeta un coup d’œil à l’homme qui discutait avec le marchand d’esclaves. Ainsi, La Mort lui courait après... Voilà qui ne l'étonnait guère.

«  Il me semble bien vivant, pourtant…
─ Ce sont ses clones qui ont été tués.
─ Ses... clones... Il serait donc "l’original" ?
─ Si vous avez un moyen de le savoir, dites-le moi.
─ Il a un autre nom ?
─ Pourquoi en aurait-il un autre ?
─ Pour rien. C'était juste une ques... »  

Le négociateur cracha un mot dans leur direction. Sans doute leur intimait-il l’ordre de se taire. Un garde qui attendait au fond de l’estrade fit un pas dans leur direction mais Ba’al l’arrêta d’un geste de la main, tout en échangeant encore quelques mots à voix basse avec le marchand d'esclaves. A un moment, celui-ci jeta des regards méfiants à la foule, puis au courtier occupé à compter les bons que les acheteurs précédents avaient posé sur sa table pour prendre possession de leurs biens, avant d’éclater de rire. Il avait exactement le rire d’un homme qui n’était pas particulièrement rassuré par ce que venait de lui raconter son interlocuteur mais qui tenait à donner le change. De toute évidence, il se sentait menacé. Quelques personnes qui savaient qu’il n’était pas du genre à rire aussi facilement, voire à rire tout court, commencèrent à quitter discrètement la place. D’instinct, elles craignaient d’être prises à partie dans un conflit qui ne les concernait pas.

Lorsque l'échange à voix basse, et à sens unique, fut enfin terminé, Ba’al lâcha trois mots à haute voix. Le marchand écarquilla les yeux et ouvrit la bouche, mais une petite voix dans sa tête avait dû lui souffler un truc du genre : « La chance, c’est comme la foudre, il y a peu de chance qu’elle tombe deux fois au même endroit. » Il referma la bouche, et se recomposa un air impassible pour répéter au public les trois mots prononcés par l’Homme à la cape.

Une onde de stupeur parcourut la foule. Quelques témoins se regardèrent avec incrédulité, d’autres reportèrent leur attention sur la femme à côté du militaire en se demandant ce qui provoquait l’intérêt de cet homme qui devait pouvoir s’acheter toutes les esclaves qu’il souhaitait sans avoir à y mettre un prix exorbitant. La voix aux intonations pointues et brutales aboya quatre syllabes cette fois. Une femme tomba à la renverse au second rang, tandis qu’une rumeur faisait accourir, de part et d’autres de la place, quelques curieux plus téméraires.

Ba’al affichait un sourire tranquille, mais faux, estima Esmélia. Il discuta de nouveau avec le marchand d’esclaves. Le militaire regardait autour de lui, à la recherche d’un appui logistique au cas où les choses tourneraient mal, et il était intimement persuadé qu’avec la proximité d’un seigneur goa’uld, cela ne pouvait qu’arriver, mais sa mine inquiète indiquait qu’il se sentait bien seul en ces instants. Il reporta donc son toute attention sur sa compagne.

« Je m’appelle Carson Beckett. Je suis médecin, lâcha-t-il d'une traite.
─ Esmélia Danatess Evihelias.
─ Joli nom... Le prénom aussi... Comment êtes-vous arrivée ici… Je veux dire… Vous faisiez quoi avant de vous rendre compte… »

Il avait une voix douce et apaisante, malgré les circonstances, celle d’un homme en qui elle pouvait avoir confiance, mais il ne savait visiblement pas comment s’y prendre, soit avec les inconnus en général, soit avec les femmes en particulier, ou bien tout simplement pour lui demander si elle avait utilisé un moyen spécifique pour voyager d'une planète à une autre. Elle le sentait sincèrement inquiet. Elle ne l'était pas moins. Elle décida de lui répondre franchement.  

« Je ne me souviens plus… Je me rappelle que je courais… comme si j’étais poursuivie par quelque chose… comme si ma vie en dépendait… Non… pas seulement ma vie... Et puis, il y eu le changement d'air…
─ Le "changement d'air" ? »

Il n’avait pas l’air très convaincu. Elle s’interrompit. De toutes les façons, les détails ne l’intéressaient pas. Comment lui expliquer qu'elle avait senti les odeurs de la mer et de l'orage, et le parfum de la fleur d'oranger ? Comment lui dire qu’elle était convaincue qu'ils n'étaient pas du même univers, et que c'était elle qui se trouvait dans le sien ? Elle n’était certaine de rien. C’était encore une de ses intuitions.

Mieux valait ne pas trop développer dans l'immédiat. Ils auraient tout le temps sur la Terre. Elle reporta son regard sur Ba'al.
« Il peut nous ramener sur… la Terre ?
─ La Terre ? Votre planète s’appelle aussi la Terre ?
─ Peut-il nous ramener ? insista-t-elle.
─ Je pense qu’il le pourrait, mais ce n’est sûrement pas dans ses intentions. Et donc… ce "changement d'air" ? »
Il ne lâcherait pas l’affaire si facilement.
« Je… Rien. Disons que je me suis réveillée, ce matin, à quelques pas d’ici dans une charrette qui puait plus qu’un terrier de putois, alors que la veille, je me trouvais encore à... Paris.
─ Paris ? En France ? »

Elle hocha la tête. Il la regarda, béat, durant un court moment.
« Vous n’avez pas traversé de porte ? » finit-il par lui demander.

Elle lui adressa un regard torve.
« Vous voulez dire une ouverture pratiquée dans un mur pour permettre le passage, un assemblage mobile de bois, de métal, de verre, servant à fermer cette ouverture ? Une porte d'entrée ou une porte de sortie ? Une porte de devant ou une porte de derrière ? Une porte cochère ? Une porte charretière ? Une porte fenêtre ? Une porte coulissante ? Une porte à tambours ? Une porte quadrangulaire ? Une porte centrée ? Une porte ogivale ? »

Elle aurait pu continuer encore un moment. Les portes, ça l'inspirait. Mais à la façon dont il la regardait, elle comprit qu'il était temps d'arrêter, et de le laisser poursuivre.

« Une sorte d’anneau assez grand, peut-être recouvert de végétation, avec quelque chose qui ressemble à de l’eau à l’intérieur. Généralement, ils sont dressés, mais s’il était couché, il pouvait évoquer un bassin, une mare ou un trou d’eau… pure. Il émet un léger vrombissement. A proximité, on trouve une sorte de console, un DHD, ou si vous préférez, un tableau de bord circulaire qui commande l’ouverture de ce que nous appelons La Porte des Étoiles.

─ Un anneau ? La Porte des Étoiles ? Le genre d’anneau qui les commande… tous ? ne put-elle s’empêcher de dire sans savoir d’où lui venait cette idée.
─ Plus d'énumération, s'il vous plait ! »  

Tellement tordu, avec son histoire de Porte des Etoiles qu’il aurait pu servir de ressors à un trampoline. Il n’en avait pourtant pas l’air. Au moins, elle n’était plus toute seule au pays d’Alice. Elle le regarda un moment sans pouvoir exprimer une seule expression adéquate. Son cas à elle ne valait guère mieux que le sien. Il dut comprendre qu’elle doutait de sa santé mentale.

« Pas de Porte des Étoiles ? Ce n’est pas banal. Vous devez vous poser de nombreuses questions, mais je vous assure que ni vous, ni moi, ne sommes fous. Je suppose que vous n’avez jamais entendu parler du Programme Stargate ?
─ Je devrais ?
─ Bah, il a été rendu public, il y a quelques années. Vous auriez dû en entendre parler... Sans compter que nous avons eu quelques visites… du troisième type au cours de ces quinze dernières années. Mais, si vous venez d’une autre planète, cela peut expliquer que tout cela n’ait aucun sens pour vous. »

Il fit une pause, essayant de déchiffrer l’expression — qui n’était ni de la surprise, ni de la peur, encore moins de l'incrédulité — de la jeune femme,  puis il continua :
« C’est curieux que votre planète s’appelle La Terre… Peut-être… Peut-être que sans le savoir vous avez traversé un autre genre de porte… donnant sur une autre galaxie… Ou sur un autre univers… Cela expliquerait que votre planète porte le même nom que… la mienne. D’une manière ou d’une autre, vous êtes arrivée ici.
─ J'en arrive à la même conclusion. Comment fait-on pour en repartir ? Est-ce que c’est possible ?
─ Il faudrait trouver votre porte. »

Les portes. C’était une bonne théorie. Elle connaissait aussi les Portes d’Avalon, celles du Paradis, celles des Enfers, celles de la folie, celles du futur et celles du passé, celles des esprit, et celles de la mort. Bref, tout homme, à divers moments de sa vie, franchissait des portes. La science admettait que des portes ouvrant sur d’autres dimensions existent, même si elle n’en avait pas encore la preuve effective, même s’il ne s’agissait que d’une spéculation. Alors pourquoi pas des portes sur des univers… parallèles. Sauf qu’il y avait un os, du genre os de T-Rex.

« J’ignore où elle se trouve… Je serai incapable de la retrouver. »

Un mouvement de foule la sortit de ses réflexions. Deux hommes et une femme, tous les trois âgés d’une vingtaine d’années, tous les trois vêtus de kimonos, se frayaient un chemin à travers la foule. Ils étaient asiatiques et d’une beauté époustouflante. A eux trois, ils formaient une véritable accumulation de puissance. Carson Beckett avait pâli.

« Oh, oh… On dirait que ça se corse. Ma main à couper que ces trois-là sont des goa’ulds et qu’ils sont prêts à en découdre avec un Grand Maître… »

Encore gagné sur un point. "l'Étranger" était bien un homme de pouvoir, et Carson Beckett… un détecteur de goa’ulds en puissance.

Les trois jeunes gens montèrent sur l’estrade l'un après l'autre, la jeune femme en tête, comme si elle souhaitait que nul ne cache sa beauté inhumaine. Ba’al ne la quittait pas des yeux. Il admirait sa beauté et sa grâce tout en se méfiant d’elle au plus haut point. Elle le salua d’un signe de tête auquel il répondit poliment. L’un de ses compagnons la dépassa et fit face au grand maître et, sans préambule, engagea une vive discussion avec ce dernier. Le marchand d’esclaves, qui en avait été exclu, tenta de s’approcher mais un regard de Ba’al, et un sifflement du troisième membre du trio, le firent reculer. Il préféra, pour sa sécurité, rester à distance des quatre étrangers durant toute leur conversation.

Esmélia observa les trois jeunes gens avec attention. Celui qui semblait être le chef du trio était un jeune homme aux traits fins, bien dessinés, et de très longs cheveux noirs, maintenus au sommet de la tête. Il était plus grand que les deux autres, et paraissait plus âgé. En tous les cas, il était le plus expérimenté en matière de négociations. Ses vêtements étaient foncés, et signe particulier, il portait une grande épée dans son dos, une claymore.

L’autre avait les traits plus épais, et les cheveux courts. Il n’avait pas l’air d’être armé, mais il était difficile de le confirmer. Que pouvaient receler les plis de son kimono aux couleurs automnales, ou les larges manches dans lesquelles il cachait ses mains ? Chacun de ses gestes était mesuré. Il restait légèrement en retrait par rapport aux deux autres. Son regard était aux aguets. En dehors de leur beauté, il n’y avait rien d’agréable chez ces deux hommes. Esmélia avait l’impression que ces êtres étaient faits d’un marbre aussi parfait que glacial et impénétrable.

La femme était une poupée de porcelaine, une apparition divine dans son kimono rose. Son visage, parfait ovale, était peu maquillé. Esmélia s’étonna de ne pas l’avoir aperçue plus tôt dans la foule tant elle illuminait la scène. Ses cheveux étaient ramassés en trois chignons, l’un, simple, au sommet de sa tête, était maintenu par une barrette de nacre rose, l’autre, double, reposait sur sa nuque et, de part et d’autre, de grosses perles blanches ressortaient dans le noir profond de sa chevelure comme les étoiles d’un ciel nocturne. Tout, dans son attitude, laissait paraître une jeune femme douce et effacée, mais Esmélia sentit qu’il n’en était rien. Des trois, en réalité, c’était elle qui était la tête du groupe. Et si les deux autres donnaient l’impression d’être des faces lisses et impénétrables, la sienne était hérissée de pointes effilées et d’arêtes tranchantes. Elle était infiniment plus dangereuse que les deux autres réunis. Esmélia croisa son regard et y lut de la convoitise. La "goa’uld" s’interrogeait aussi sur son compagnon d’infortune, et elle craignait le "Grand Maître".  
   
« Les mots "goa’uld" ou "Grand Maître" ne vous disent absolument rien, n’est-ce pas ? »

Dans le mille Toto, pensa-t-elle en reportant son regard sur Carson Beckett, mais pas son attention. L’idée qu’il ait lu dans ses pensées l’effleura un instant, mais il n’avait pas cette faculté. Ce n’était qu’une coïncidence.

« Sous leur forme naturelle, les goa’ulds sont des sortes de serpents. L’image la plus proche que je puisse vous en donner est celle du protée anguillard, la salamandre des grottes si vous préférez, les pattes en moins et des branchies en forme d’éventail. Comme eux, sous cette forme, ils sont aveugles mais leurs autres sens sont très développés, et ils sont très rapides que ce soit dans l’eau, l’air, ou la terre. La plupart sont de couleur foncée, mais j’ai entendu dire qu’il y en avait qui étaient de couleurs différentes… Je ne sais pas si cela change quelque chose à ce qu’ils sont… et je doute que quelqu’un le sache, à part eux. En vérité, nous savons peu de choses à leur sujet… Sauf qu’ils sont des parasites, et qu’ils ont besoin d’un hôte pour devenir "adultes". Ils ont donc créés les Jaffas, des humains génétiquement modifiés, dotés d’une poche ventrale, pour leur servir d’incubateurs. Devenus matures, ils investissent des corps humanoïdes… Ils les choisissent…
─ Plutôt beaux, jeunes, et en pleine santé, » acheva-t-elle.

Carson acquiesça.
« La plupart du temps, quand ils investissent un corps humain, ils le font contre sa volonté. Ils pénètrent par la nuque et se fixent sur la moelle épinière ce qui leur permet de contrôler le système nerveux de leur victime.
─ C'est carrément démoniaque. Et que deviennent les hôtes ?
─ Ils ne peuvent pas s’exprimer. Ils sont spectateurs dans leur propre corps, et je suppose qu’ils… que leur âme finit par s’éteindre au bout d’un certain temps. Lorsque les parasites ont pris le contrôle d'un corps, celui-ci peut vivre quelques milliers d’années. Le plus ancien goa’uld que nous ayons rencontré se nommait Râ et a vécu plus de dix mille ans dans le corps de son hôte. C'est ce qui se dit. Nous ignorons combien de temps il aurait pu encore y vivre s’il n’avait pas été… atomisé avec son vaisseau-mère.
─ Atomisé ? Vous voulez dire que ses atomes ont été détruits ? Ils sont si résistants que cela… Ah, oui, c’est vrai… Ba’al, vous l’avez tué une bonne vingtaine de fois…
─ Ils n’ont pas pris que des hôtes humains. Les Grands Maîtres sont des seigneurs qui règnent sur des domaines. Les goa’ulds ont adapté à leurs besoins, ou à leur nature, un système social qui se rapprocherait de celui qui était en cours en Europe à la fin du Moyen-âge, si cela vous dit quelque chose.
─ Du XIe jusqu’au milieu du XVe, des occupations franques en Terre Sainte jusqu’à l’avènement de Constantinople en 1453.
─ Je n’ai pas tout à fait les mêmes dates en tête, et il me semblait au contraire que l’Empire de Byzantin…
─ Je n’ai jamais entendu dire non plus que l’Ecosse était libre et indépendante de l’Angleterre, le coupa-t-elle sans animosité. Dans mon monde, on appelle plutôt cette période : le bas Moyen-âge. C’est une période qui a marqué la fin de l’obscurantisme en Europe. Il y en a d’autres comme lui ?
─ A ma connaissance, il est le dernier Grand Maître encore existant. Pour ce qui est de ressusciter… Il y en a un précédent… Anubis… qui est revenu d’entre les morts… Enfin quelque chose comme cela.
─ Anubis ? Comme l’enfant non désiré d’Osiris et de Nephtys ? Celui qui avait une tête de chacal et qui était considéré comme le dieu de la mort et de l’embaumement ? Ils portent tous des noms de dieux ?  
─ Vous vous y connaissez en mythologie égyptienne.
─ Je ne sais pas peut-être pas comment je suis arrivée ici, mais je n’ai pas tout oublié... Et, oui, j'ai beaucoup étudié la mythologie. Vous aussi, j'imagine ? »

Elle n’attendait pas de réponse. Elle craignait d’avoir été un peu rude à son égard. Elle décida de calmer un peu le jeu, à défaut de se calmer elle-même. Elle tenta de lui sourire gentiment.

« Tous les goa’ulds portent-ils aussi bien leur nom ?
─ Désolé, je ne suis pas un spécialiste en goa’uld… J’ai plutôt eu affaire à une autre espèce d’extraterrestre.
─ Parce qu’il y en a d’autres ?
─ Oh, oui. Pas toutes pacifiques, malheureusement… »

Elle digéra l’information. Elle savait déjà qu’il existait au moins une espèce extraterrestre, alors pourquoi pas plusieurs. Elle avait tant d’autres questions à lui poser, et comme il avait l’air disposé à y répondre…
« Lorsque les goa’ulds prennent un hôte, ils deviennent humains ?
─ Physiquement, oui. A part, qu’ils prolongent la vie de leur hôte, et que leurs blessures guérissent plus rapidement que celles d’un humain normal. Mais n’y voyez aucune bienveillance de leur part, c’est probablement parce que cela les arrange. Ils gagnent aussi des yeux qui s’illuminent lorsqu’ils veulent impressionner leurs adversaires, mais ils perdent l’acuité de leurs autres sens.
─ Et Ba’al, quel âge a-t-il ?
─ Difficile à dire. Il y a eu plusieurs dieux portant ce nom. D’après un tok’ra… une sorte de résistant goa’uld, pour faire court, lui, il aurait autour de deux mille ans. »

Elle ne put s’empêcher de pencher la tête pour l’observer à nouveau. Il leur tournait le dos.
« Un âge qui vous coûte plus cher en bougies qu’en gâteau », lâcha-t-elle avec un léger sourire en se souvenant de cette phrase qu'avait dite son père adoptif lors de son dernier anniversaire.

Ba’al se retourna vers eux comme s’il l’avait entendue. Leurs regards se croisèrent. Elle y vit une lueur moqueuse qui l’inquiéta. Il n’ignorait pas que le militaire l’informait à son sujet. Elle brava son regard. Après tout, il n’était qu’un vulgaire parasite dans un corps humain dont il avait annihilé l’âme. C'était donc cela "la créature" qu'elle avait sentie, enfant. Une sorte de monstre reptilien. Elle ne craignait pas les monstres. Un sourire encore plus carnassier que les précédents se dessina sur les lèvres du Grand Maître. Elle réprima un frisson tandis qu’il  retournait à sa transaction.

« Plutôt bien conservé pour un vestige archéologique mais du genre à garder enfermé dans une chambre froide, ironisa-t-elle en revenant à Carson Beckett.
─ Ne le prenez pas à la légère, la prévint-il. Ba’al est un fervent ennemi de l’Humanité, et des civilisations évoluées en général. Il en a déjà exterminé quelques-unes. Mais c’est une attitude ou, plus exactement, une aptitude, propre à tous les goa’ulds. »

Son regard bleu se posa un instant, songeur, sur les quatre goa’ulds en pleine discussion. Visiblement, ils étaient en parfait désaccord. C’était du trois contre un.

« Nous ne savons pas jusqu’à quel âge peut vivre un goa’uld dans le même hôte. En général, une fois mort, un goa’uld le reste. Mais, on dit que leurs sarcophages peuvent les ressusciter peu de temps après leur mort. Ba’al, lui, a trouvé un moyen "parallèle". Il s’est fait cloner. Comme je vous l’ai dit, on a découvert, et tué une vingtaine de ses clones. Lui-même… enfin le Ba’al originel a aussi fait le ménage dans ses rangs… Ce qui est assez incompréhensible à bien y réfléchir… Pourquoi détruire un travail… parfait ? Il y a cinq ans, l’une de nos équipes a cru avoir mis la main sur le Ba’al originel. La tok’ra a procédé à une extraction sur l’hôte, et le symbiote… le parasite a été exécuté.
─ Qu’est-il arrivé à l’hôte ?
─ Il est mort quelques jours plus tard… d’une dégénérescence cellulaire. Vieillissement accéléré, si vous préférez.
─ Il ressemblait à celui-ci ?
─ Traits pour traits.
─  Et vous en concluez quoi, docteur ? »

Carson Beckett prit un temps de réflexion avant de répondre.
« Soit celui-ci est un clone qui a su se faire oublier jusqu'à aujourd'hui, soit nous avons affaire à l’original qui a tout autant su se faire oublier ?
─ Ou bien, comme vous le présumez pour moi, il vient d’un autre univers. »


L'écossais acquiesça, et pour la première fois, il sembla se détendre. Il se força à sourire, mais une autre idée assombrit soudain son regard.
« Ou encore il voyage dans le temps. Dans ce cas précis, il viendrait du passé. Cela impliquerait des changements, et pas des moindres. Cela expliquerait, en partie, que vous veniez de la Terre sans connaître le programme Stargate… et pourquoi mes… mes amis… ne sont pas encore intervenus. Je devrais aussi en être affecté… normalement. Pourquoi ne le suis-je pas ?
─ Peut-être que vous l’êtes mais que vous ne vous en rendez pas compte. Revenons-en à nos moutons, s’il vous plaît. Donc lui, c’est Ba’al, l’autre c’est Râ. Il y en a d’autres que je devrais connaître ? Tous les dieux connus sont-ils des goa'ulds ? »

Il voyait où elle souhaitait en venir.
« Tous les goa’ulds ont des noms de dieux, mais cela ne signifie pas pour autant que tous ceux qui ont des noms de dieux soient des goa’ulds. Il existe des théories, dont celle du docteur Jackson, prétendant qu’ils pourraient néanmoins être à l’origine des croyances terriennes, et donc des civilisations.
─ Ils ne sont donc pas totalement mauvais.
─ Ou bien, ils ne l’étaient pas, au début, et quelque chose les a corrompus. Le pouvoir, un virus, un autre parasite ou le temps… Selon un de mes amis, Rodney McKay, la thèse de Jackson serait erronée. Pour lui, les goa’ulds sont des conquérants qui ont profité des croyances des humains en leur donnant une réalité. Pour ce qui est des conquérants, il faut reconnaître que les goa’ulds ne sont pas très partageurs. Pourtant, à un moment, ils se seraient partagés la Terre, d’où cette multitude de croyances sur notre planète. Mais à un autre, ils en auraient tous été chassés et bannis.
─ Qui les en aurait bannis ?
─ A mon avis, plus d’une civilisation devait faire la queue pour cela. Plus sérieusement… une autre religion, je suppose.
─ Et aujourd’hui, que sont-ils devenus ?
─ L’empire goa’uld s’est totalement effondré, il y a dix ans environ. Aux dernières nouvelles, il est aussi éteint que les derniers Grands Maîtres.
─ Ah, oui ? Il se trouve que nous en avons un, juste devant nous… »

La discussion entre les goa’ulds cessa subitement. Ba’al cracha un mot bref qui ressemblait à un juron. Visiblement, le conflit persistait, mais l’un des asiatiques venait de trouver une solution pour y mettre fin. Il lâcha quelques mots secs au marchand d’esclaves qui le regarda avec des yeux ronds avant d’interroger Ba’al du regard. Celui-ci inclina brièvement la tête. Le marchand courba alors l’échine, un peu trop bas, en signe d’assentiment en direction des trois goa’ulds.

Le Grand Maître revint vers Carson et elle. Il était visiblement mécontent de la tournure que prenaient les évènements. Le regard qu’il posa sur eux était glacial. L’une des veines de son cou palpitait méchamment, et ses mâchoires étaient contractées. Son attitude devenait de plus en plus inquiétante. L’un des hommes du négociateur vint à lui et lui tendit une plaque de schiste et un morceau de craie. Ba'al les prit sans y poser son regard. Un autre homme donna la même chose au chef du trio. Alors que le Grand Maître inscrivait une série de signes sur son ardoise, les membres du trio entrèrent dans une rude discussion, à voix basse. Ils n’étaient pas d’accord entre eux.


(À suivre…)


Dernière édition par Ihriae le Mar 18 Juin 2013 - 11:35, édité 8 fois
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MessageSujet: Re: L'Ombre du passé / The shadow of the past   Mar 29 Mar 2011 - 0:25

Ton style est toujours particulièrement différent de ce qu'on trouve habituellement dans les textes sur SG, et c'est très rafraichissant. Les personnes les plus proches en termes de narration, ici, seraient Phénix Noir et Mat Vador, ce qui, en soit, n'est pas un mince compliment. Tu fais un rappel bien amené, qui permet à quelqu'un n'ayant pas vu la série de connaitre le nécessaire, mais avec le dynamisme qu'il faut pour garder ça vivant.

L'ambiance, l'atmosphère que tu insuffles à cette fic est particulièrement intrigante, et, juste pour ça, je continuerai sans le moindre doute à la suivre (sans même parler du scénario en lui-même). Très joli boulot, donc, et toutes mes félicitations pour la vitesse à laquelle tu as écrit un tel texte. Bonne manière de me rappeler que je devrais essayer de perdre moins de temps avec le mien. ^_^;

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MessageSujet: Re: L'Ombre du passé / The shadow of the past   Mar 29 Mar 2011 - 8:35

Oh.

Je ne sais vraiment pas quoi dire, c'est tellement inhabituel comme style.

Ça ne veux pas dire que c'est pas bien, hein, au contraire, j'aime beaucoup, ça change.
Comme l'a dit Rufus, c'est intriguant. Tu poses plein de questions, mais donne tellement peu de réponses... On a tout de suite envie de connaitre la suite !


Citation :
Alors, ça y est, c’est parti, et pour un bon petit moment.
Au bas mot, 400 pages sur mon ordinateur, alors il va falloir vous armer de patience pour connaître la fin, à raison de 20 pages en moyenne, par semaine (si je tiens le rythme entre les congés, les petits problèmes informatiques et Internet, et les aléas de la vie… de mes multiples vies). Alors si vous avez une préférence pour les vignettes ou les fanfics courtes, mieux vaut passer votre chemin. Toutefois, faites quand même un petit essai…

Hé hé hé... Pas de problèmes... Au contraire, même !


En conclusion, je dirait juste Félicitations !
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MessageSujet: L’ombre du passé / The shadow of the past (envoi n°4)   Lun 4 Avr 2011 - 19:29


L’ombre du passé / The shadow of the past


(envoi n°4)



Esmelia DANATESS-EVIHELIAS (Part. I - Suite. 03)

Après une dizaine de minutes d'attente silencieuse, Ba’al ne se gêna pas pour faire connaître son agacement haut et fort. Il reçut l’assentiment de la foule qui s’impatientait elle aussi.

« Vous savez qui sont ces trois-là ? » demanda Esmelia à Carson.
« Aucune idée. Excepté que ce sont… »
Ba’al le coupa net pour répondre à sa place.
« Celui qui tient la craie, c’est Susanoo, le jeune frère de la déesse Amaterasu. Il est connu pour semer le chaos partout où il passe. L’autre, c’est Omoïkané. On le dit intelligent et rusé. Et elle, c’est Ame-No-Uzume. Elle n’a rien à envier aux deux autres.
─ Des amis à vous ? » demanda Carson Beckett sur un ton qui se voulait ironique.
Ba’al posa sur lui un regard dédaigneux. La simple idée de l’associer avec ces trois-là lui hérissait les poils de son menton.

Esmelia ne quittait pas la femme du regard. Elle la sentait comme on sentait une mygale ou un autre animal insidieusement dangereux s’approcher de vous.
«  La femme est la plus dangereuse des trois. Elle les mène par le bout du nez. Ce qu’elle veut, ils le veulent, et, ensemble, ils le détruisent ».

Elle avait dit cela sur un ton monocorde, dénué d’émotion. Les regards de Carson Beckett et de Ba’al se posèrent sur elle. Elle sentit leur étonnement, l’un visible sur son visage et dans son regard, l’autre caché mais pourtant bien présent.

Ba’al la jaugea quelques instants :
« Vous êtes plus intelligente que vous en avez l’air. Vous pourriez m’être utile finalement, autrement qu’en "hjà’kô", finit-il par dire après ce bref examen.

Elle l’ignora superbement en s’adressant  à Carson Beckett :
« Ça veut dire quoi "hjà’kô" ?
─ Je crois que c’est une servante, mais cela pourrait aussi être un animal de compagnie, ou une plante d’intérieur. Je ne sais plus si je vous l’ai dit : je ne suis pas spécialiste en goa’uld, encore moins en langage goa’uld.
─ Pour quelqu’un qui n’est pas spécialiste, vous en savez beaucoup sur eux. »    

Peu émue d’avoir été traitée de plante d’apparat, elle planta son regard dans celui du seigneur goa’uld qui continuait à l’observer.
« Plante d’apparat ? Cela me convient parfaitement. Les hommes ne couchent pas avec leurs plantes vertes normalement. J’ai déjà du mal à comprendre ceux qui couchent avec des potiches. »

Carson Beckett eut un défaut de respiration subit qui le fit tousser.
Ba’al comprit le sens général de l’allusion. Il en avait une autre ne réserve beaucoup plus explicite :
« En ce qui me concerne, je leur coupe la tête lorsqu’elles deviennent trop envahissantes. »
Avec un sourire mi-figue, mi-raisin qui laissait à penser qu’il le faisait vraiment, il reporta son regard sur les membres du trio.

Ceux-ci s’étaient enfin décidés. Susanoo inscrivit quelque chose sur son ardoise qu’il donna à Ame-No-Uzume. Celle-ci regarda le prix, tiqua, mais la rendit à l’homme de main du négociateur qui la montra au marchand d'esclaves. Un second homme de main vint chercher celle de Ba’al et la porta aux maquignons. Ils comparèrent les deux chiffres, et se regardèrent, peu sûr d'eux, et blêmes. Le négociateur autorisa les deux parties à s’approcher. Esmelia et Carson voulurent en faire de même mais un mouvement de l’un des hommes de main du négociateur les incitèrent à rester à leurs places.

D’où elle se trouvait, Esmelia ne pouvait pas voir ce qui était inscrit sur les ardoises. Elle reporta alors son attention sur les visages des trois asiatiques et du Grand Maître. Il y eut un moment de flottement. Puis Ba'al revint vers eux, le visage fermé, le regard plus sombre qu’il ne l’était déjà. Esmelia sentit sa tête tourner. Elle avait les nerfs à fleur de peau, et l’estomac au bord des lèvres. Quitte à choisir, elle préférait un goa’uld plutôt que trois. Paradoxalement, les membres du trio n’affichaient pas la joie des vainqueurs.

Le marchand d’esclaves annonça le vainqueur à la foule et se tourna vers Ba’al avec son large sourire. La foule applaudit poliment. Esmelia comprit que Ba’al avait gagné l’enchère. Le maquignon montra les deux ardoises à la foule. Un long frisson de "Ho", "Hein" de différentes longueurs, ainsi que des mots assez divers, parcoururent celle-ci. Esmelia tendit le cou pour essayer de voir ce qui était inscrit sur les ardoises, tout en sachant que cela ne signifierait pas grand-chose pour elle. En vain.
« C’est à peine sorti de leur marécage, et ça croit jouer dans un océan », râla le Grand Maître à mi-voix.  
Elle ne connaissait pas cette expression, mais l’image ne laissait aucun doute sur le sens.

Un homme, bâti comme un lutteur, surgit devant l’estrade. Ba’al lui fit un discret signe de  tête. Moins d’une minute plus tard, un autre, du même modèle, grimpa les marches de l’estrade avec un petit coffre en bois sous le bras. Elle remarqua que les deux hommes avaient, au milieu du front, un tatouage identique qui évoquait une tête de taureau stylisée. Ce qui, quelque part, était normal. Dans la mythologie mésopotamienne, Ba’al était représenté en taureau, ou accompagné de cet animal. Le Grand Maître portait son propre symbole au dos de sa cape.

Elle ne connaissait pas très bien l’histoire du dieu Ba’al, mais elle se souvenait que c’était l’une des plus complexes de la mythologie, d’une part parce qu’il était confondu avec d’autres dieux, d’autre part parce que le mot "baal" était devenu d’un usage très courant dans la région de son culte, et signifiait quelque chose comme "maître", "roi" ou "seigneur", ou les trois à la fois. Elle n’était pas certaine de l’orthographe du nom entre "Baal", "Ba’al", et "Ba’al". À la manière de prononcer de Carson Beckett, cela semblait être la troisième, mais il était écossais, alors ce n’était peut-être qu’une histoire d’accent. Elle se souvenait néanmoins qu’il y avait eu trois "Baal" reconnus : Baal, L’Ancien, Baal-Samain et Baal-Chamon. Elle ne savait rien du premier. Le second pouvait être un équivalent d’Adonis qui était considéré comme quelqu'un d'aimable et dont le destin était marqué par la tragédie. Quant au troisième, c’était celui de Moloch, un dieu fort peu sympathique.

Une fois encore, elle se reprocha son manque d’intérêt pour les religions autres que celles de l’Égypte et de la Grèce antiques. Elle s’était intéressée aux mythes celtiques et nordiques, sans plus. Ceux de l’Asie ou de l’orient, plus encore de l’extrême Orient lui étaient quasiment étrangers. Son vague intérêt pour la mythologie datait des leçons d’histoire auxquelles elle avait pu assister à l'université pendant que son "père" donnait ses cours dans un amphithéâtre voisin. Elle avait une assez bonne mémoire pour se souvenir de quelques détails, et pour se demander de laquelle de ces trois déclinaisons celui qui se faisait aujourd’hui appeler Ba’al pouvait être le plus proche.

En tous les cas, le seigneur goa’uld avait une inclination pour les serviteurs aux muscles hypertrophiés, à l’allure bovine, et harnachés de cuir.  
L’homme au coffre, précédé de Ba’al, s’approcha du marchand d’esclaves. Le Grand Maître sortit une clé de l’une de ses poches. Il se contenta de la placer dans la serrure, laissant au vendeur le soin de l’ouvrir lui-même, avant de les rejoindre, Carson et elle.

« Oh, oh... On devrait peut être reculer… »
Carson paniqua, soudain, sans raison apparente. Elle pensa alors aux valises abandonnées dans les cafés, les restaurants ou encore les gares. Il tenta de prendre la tangente. Elle faillit faire pareil. Ba’al, lui, ne bougea pas d’un cran, même lorsque, d’une main ferme posée sur son épaule, il obligea Carson à rester à ses côtés.

Esmelia ravala sa salive et se rassura en pensant qu’il n’allait pas commettre un attentat à visage découvert. Il fallait être totalement cinglé. Cela dit, sous les angles que lui avait dépeints Beckett, les goa’ulds ne lui apparaissaient pas très sains d’esprit. D’un autre côté, elle ne sentait pas le Grand Maître sur le point de passer de vie à trépas.

Le négociateur ouvrit la cassette, avec d’infinies précaution, comme si, lui aussi, craignait un mauvais coup. Rien n’arriva. Il commença à compter les pièces qui se trouvaient à l’intérieur du petit coffre avec la ferme intention de prélever sa commission et de mettre les voiles le plus vite possible. Lorsqu’il fut assuré que la somme intégrale de la vente se trouvait  dans le coffre, le négociateur fit un signe d’assentiment en direction du marchand d'esclaves qui prit aussitôt possession de son dû moins la part de son collègue. Puis à l’intention de Ba’al qui ne sembla pas le voir. Son attention était dirigée sur le trio qui se trouvait à l’autre bout de l’estrade, et dont la conversation était de plus en plus animée.

Soudain, un hurlement de femme déchira le silence impressionné de l’assistance. Esmelia vit un géant fendre la foule à coups de sabre et se ruer dans leur direction. Un sceau en forme d’étoile était tatoué au milieu de son front. Il avait sauté sur l’estrade avec une facilité que sa taille et son poids ne laissaient pas soupçonner avant de foncer sur Ba’al. Esmelia sentit l’effroi de Carson. Il aurait été blessé, ou pire, si le goa’uld ne l’avait poussé sur le côté. L’espace d’un instant, Esmelia croisa du dernier Grand Maître. Elle y lut tour à tour de la colère, de l’inquiétude, et de la détermination.

Il y eut soudain une série de claquements secs. Le colosse s’arrêta brusquement, hésita, et rebroussa chemin pour se mettre à l’abri de la pluie de projectiles qui venait de s’abattre sur eux.

Quelqu’un les mitraillait. Alors qu’elle réalisait cela, Esmelia sentit quelque chose lui éclabousser le visage. Carson l’avait poussée à terre. Il y eut alors une monstrueuse panique autour d’eux. Elle s’essuya machinalement le visage, et se rendit compte que ses doigts maculés de sang. Pourtant, elle ne ressentait aucune douleur. En une fraction de seconde, elle comprit. Si elle n'avait pas été blessée, alors cela ne pouvait être que Carson ou Ba’al qui se trouvaient devant elle. D’autres costauds étaient montés sur l’estrade et se battaient entre eux. Elle avait l’impression d’être un ballon de rugby sous la mêlée. Elle se fraya un chemin en rampant à travers une forêt de pieds et de mollets.

Arrivée au bord de l’estrade, elle chercha Carson du regard. Elle vit Ame-No-Uzume, au milieu de la scène, qui tentait de se frayer un chemin, pour la rejoindre, parmi les combattants qu’une nouvelle salve éparpilla hors de l’estrade. Ame-No-Uzume s’était arrêtée, et regardait fleurir en accéléré une tache rouge sur son kimono rose pâle, au niveau de la poitrine. Esmelia la vit plier les genoux lentement, et tomber au sol sur le côté. Elle avait l’air d’une jeune fille endormie. Une goutte de sang perla entre ses lèvres, et de l’une de ses narines s’écoula un liquide blanc et, épais qui se mêla au sang en se répandant sur le plancher. Susanoo et Omoïkané tentèrent de se précipiter vers elle, mais les balles qui continuaient à pleuvoir autour d’eux les en empêchèrent.

Esmelia secoua sa tête qui lui faisait un mal de chien. Elle se releva. Il fallait qu’elle retrouve Carson Beckett. Lui seul pouvait l'aider... Elle ne devait surtout plus le perdre de vue. Lui ou Ba'al. De toutes les façons, les destins de ces deux hommes étaient liés. Elle ignorait en quoi, et comment elle le savait, mais aussi certaine que sa tête la faisait horriblement souffrir, elle en était persuadée. Elle entendait la foule hurler. Quelqu’un lui cria dans les oreilles. Elle ne parvint pas à comprendre. Un des costauds de Ba’al se tenait devant elle. Effrayée autant que surprise, elle recula jusqu’à l’extrême bord de l’estrade. Elle perdit l’équilibre et tomba dans le vide. Il lui agrippa le poignet et la tira vivement vers lui. Sans dire un mot, il la souleva et la balança sur son épaule comme si elle n’était rien de plus qu’un sac de patates.

Il descendit de l’estrade au pas de course. Ba’al les suivait, entouré d’autres de ses jaffas. Il tenait Carson Beckett par le col. Loin de s’en servir comme bouclier, il cherchait à l’entraîner hors du champ de tirs. Elle remarqua la tache luisante sur l’épaule gauche du Grand Maître et comprit qu’une des balles l’avait atteint. Le sang qui lui maculait encore le visage et les mains était le sien. Carson, lui, n’avait pas l’air de souffrir de quoi que ce soit. Il n’y avait aucune trace de peur ou de panique sur son visage. Elle n’y voyait que la résignation. Elle en fut soulagée pour lui. Soudain, elle entrevit Susanoo qui se trouvait encore sur l’estrade. Il regardait autour de lui comme s'il était perdu. Elle pensa qu’il cherchait à se mettre à l’abri. Lorsqu’il vit Ba’al qui s’enfuyait à travers la foule, son visage se transforma en masque de haine. Sa lourde épée entre ses mains, il bondit de l’estrade en direction sur Ba’al et Carson. Quelques mètres le séparaient d’eux. Son saut fut prodigieux. Elle en fut effarée.

Ba'al l’avait senti plus qu’il ne l’avait vu. Il aboya un ordre à l’un de ses gardes en lui confiant Carson, et se retourna au moment où l’autre arrivait sur lui. Le Jaffa qui l’avait enlevée la reposa au sol. Il était inquiet pour son maître. Autour d’eux, les gens couraient dans tous les sens en criant et en les bousculant. Les tirs meurtriers avaient cessé depuis un moment.

Elle concentra son attention autant qu’elle le put sur Ba’al qui avait désarmé son adversaire. Elle n’avait pas pu voir comment, mais, malgré sa blessure, c’était lui qui avait l’épée entre les mains à présent. Encore sonné, l’autre se jeta sur lui sans comprendre qu'il n'avait aucune chance. Ba’al mania la lourde épée avec facilité et faucha l'air d'un geste net et précis. Susanoo recula et alla se cogner le dos contre un homme qui le repoussa vers l’estrade. Sa tête se détacha et roula les planches jusqu’à Omoïkané qui était agenouillé près d’Ame-No-Uzume, tandis que son corps décapité s’effondrait sur le sol.

Lorsqu’il vit la tête arriver vers lui et y reconnut dans le même temps celle de son compagnon, Omoïkané fit un bond en arrière. Son regard croisa celui de Ba’al. Celui-ci glissait tranquillement l’épée dans le fourreau qu’il avait pris sur le corps de son adversaire avant de le fixer dans son dos. Esmelia sentit des courants abyssaux se déchaîner entre les deux hommes en quelques secondes, puis le Grand Maître lui tourna le dos sans plus s’occuper du seul survivant du trio.

Il y avait un défi évident dans ce geste. Un défi qu’il lançait à Omoïkané. S’il voulait le bien de son ami, ou la vengeance, il lui faudrait venir les chercher.

Ici et aujourd’hui…
Elle sentit un frémissement dans l’air, une présence. Une ombre s’allongea à côté d’elle, apportant une discrète odeur d’after-shave à flagrance de bois de rose. Pantalon noir, pull noir, veste noire et bonnet noir, Carson Beckett venait de la rejoindre. Elle appréciait sa compagnie en toutes circonstances. Ses vêtements sombres lui donnaient l’air mystérieux d’un homme qui avait beaucoup de secrets à son actif, et ses yeux bleus étincelaient comme une mer calme au soleil. C’était agréable de plonger dans les yeux de quelqu’un qui n’avait vraiment rien de mauvais en lui. Rien de ce qu’il faisait ou disait n’était calculé pour blesser quelqu’un.

Plus encore. Tout ce qu’il faisait, il le faisait autant avec son cœur qu’avec son âme. Il aurait pu refuser d’extraire le projectile que Ba’al avait reçu dans l’épaule, ou négocier sa liberté contre ses soins. Apparemment, tout puissants qu’ils soient, les goa’ulds n’étaient pas insensibles à la douleur, ou aux infections. Même aujourd’hui, il aurait pu refuser de l’aider à sortir Ba’al de ce bâtiment. Non. Il agissait sans demander quoi que ce soit en retour, et sans rechigner. C’était tout cela qui faisait son charme. Sans lui, sans le réconfort et le soutien qu’il lui apportait, elle se demandait comment elle aurait pu survivre jusqu’à aujourd’hui, et à faire taire le démon qui grandissait en elle. Elle ne lui en avait jamais parlé car, si sa présence l’aidait à lutter contre ce mal, il y avait des choses auxquelles elle devait faire face seule.

Comme d’habitude, elle chassa cette impression qu’il pouvait y avoir plus qu’une simple amitié entre eux. Elle ne voulait pas y penser. Elle était mariée et aimait son époux. Mais c’était difficile ces derniers temps parce que lui, il y pensait.  
« Vous pensez vraiment qu’il est ici ? » lui demanda-t-il.
Puis, après un court silence :
« Sheppard nous a peut-être menti », suggéra-t-il.

Elle sentit le poids de la tristesse dans sa voix. Ce Sheppard dont il parlait n’était pas celui qu’il avait connu. Plus encore, il était déçu par le Sheppard de cet univers.

Le goa’uld devait forcément se trouver dans ce bâtiment. Cela dit, ce flic minable leur aurait garanti n’importe quoi pour récupérer ses trois millions de dollars. Que Carson et elle l’aient sauvé d’une mort assurée ne comptait pas aux yeux de cet homme dont la vie ne tenait plus qu’à un fil longtemps avant qu’une caravane lui explose littéralement à la figure. Néanmoins, il n’avait pas été stupide au point de croire qu’ils étaient tombés sur lui par hasard.

Carson lui avait expliqué qui ils étaient, en omettant quelques détails, comme le nom de celui qu'ils recherchaient et pouvait les aider à quitter cet univers. Elle s’attendait à ce qu’il leur rie au nez. Il n’en avait rien fait. Il avait accepté l’existence d’univers parallèles sans les traiter de malades mentaux ou d’autres noms d’oiseaux. Carson n'en avait évoqué qu'un seul. Il ne lui avait pas dit qu’Esmelia venait d’un univers différent du sien, ni que l’univers qu’ils avaient quitté juste avant d’arriver jusqu’au sien n’était pas le premier, ou le seul, par lequel ils étaient passés.

Il aurait sans doute demandé combien il existait d’univers. Elle aurait été bien en peine de lui répondre même si elle pensait maintenant qu’il en existait un nombre infini. Toutefois, elle avait la certitude que ce nombre était en nette diminution. Encore une de ses intuitions dont elle ignorait l'origine. C’était aussi à cause de toutes les adresses composées par Carson sur les DHD des Portes restées sans réponse. Les Portes ne réagissaient plus lorsqu’il entrait certaines coordonnées, et la seule explication était, selon lui, qu’il n’y avait plus de Porte de l’autre côté. Elles n’étaient pas seulement enterrées, bloquées ou bouchées. Elles n’existaient plus

Elle ignorait si d’autres Esmelia vivaient dans ces univers. Elles pouvaient avoir d’autres vies, être physiquement différentes ou n’avoir jamais existé. Les possibilités étaient vastes. Que se passerait-il si elle rencontrait son double et que celui-ci veuille prendre sa place ? Les clones de Ba'al s'étaient bagarrés entre eux pour prouver qu’ils étaient le Ba'al originel. Ils l'avaient payé de leur vie.

Elle n’enviait pas le goa’uld qui trouvait valorisant que sa tête vaille plus que celles de ses deux compagnons réunis. Il avait sûrement changé d’avis lorsque son Ha’tak avait été détruit par cette Vala Maldoran, une chasseuse de primes qui paraissait fort aimable jusqu’à ce qu’elle se mette à jurer comme un charretier et à les "ball-trapper".

Ce n’était pas la première fois qu’il manquait de se faire tuer mais, depuis qu’elle le connaissait, la liste de ses ennemis s’allongeait de façon exponentielle.

« Carson… Ceux qui nous poursuivent connaissent le système des portes ? »
Carson posa ses jumelles devant lui. Il prit une légère inspiration. Elle n’avait pas besoin d’en dire beaucoup plus. Il savait ce qu’elle voulait lui demander.
« Dans mon univers, nous ne maîtrisons pas les passages d’un univers à l’autre. On ne savait même pas que les goa’ulds le faisaient. Ils ont drôlement bien gardé le secret. On vient tout juste de comprendre comment passer d’une galaxie à une autre…
─ Peut-être qu’ils ne sont pas nombreux à le faire, suggéra-t-elle. Peut-être est-ce réservé à une  élite… Et Ba’al en ferait partie.
─ C’est plausible, en effet. Ba'al a travaillé pour Anubis, un goa’uld du même rang qu’Osiris, Hathor et … Râ. Il est lui-même devenu un Grand Maître…
─ Et ?
─ Peut-être que seuls les Grands Maîtres possèdent les codes ou la technologie pour ouvrir des portes sur des univers différents. Si c’est le cas, seul l'un d'entre eux a pu les fournir à ceux qui nous poursuivent. On peut en déduire que Râ, Osiris, Hathor et Anubis ont un bon alibi dans la mesure où ils sont morts. Le problème, c’est qu’on ignore qui sont les Grands Maîtres actuellement, et lequel d’entre eux tire les ficelles.
─ Ba’al pourrait nous le dire. On en profiterait pour lui demander s’il n'était pas en délicatesse avec Râ, Osiris, Hathor ou Anubis au point de faire revenir l'un d'eux d’entre les morts. »

Il lui adressa un léger sourire avant de récupérer ses jumelles et de reprendre la surveillance des bâtiments.
─ Si vous tenez à le lui demander… Personnellement, je n’ai pas très envie de m’y risquer. Pas tout de suite, du moins. Une fois sorti de sa boite, le diable risque d’être d’une humeur de chien. »

Esmelia fouilla dans le sac qu’il avait apporté et en sortit un sandwich qu’elle lui tendit, et un second pour elle.
« Il y a une autre possibilité, dit-il après un moment de silence. Peut-être nous méprenons-nous sur nos poursuivants… Si on émet l’hypothèse qu’il ne s’agit ni d’autres goa’ulds, ni de chasseurs de primes, ni de membres de l’Alliance luxienne… Peut-être que Ba'al fuit devant un tout autre ennemi qui aurait la faculté de traverser... ce qui sépare un univers d'un autre... et qu’il n’en sait pas suffisamment sur lui pour ne pas l’attaquer de front

─ Si c'est le cas, c'est son ennemi, ou celui des goa'ulds. Pourquoi nous entraîne-t-il avec lui ?
─ Peut-être parce que nous avons autant à le craindre que lui, ou qu’il a besoin de nous, ou les deux. Je ne connais pas Ba'al depuis très longtemps, mais j’ai remarqué au moins deux choses à son sujet : il ne fait rien sans en mesurer toutes les conséquences, et il ne s'encombre jamais d'un surplus de bagages.
─ C'est nous le surplus de bagages ?
─ Cela aurait dû. C'est ce qui m'intrigue le plus.
─ Moi, tant que nous sommes en vie, cela me convient. Alors s'il veut jouer les baby-sitters galactiques...
─ Que nous demandera-t-il en échange ?
─ On l'aide déjà pas mal, non ? Vous l'avez soigné à plusieurs reprises, et aujourd'hui, nous essayons de le sortir de la prison dans laquelle il s'est fait enfermer. Donnant-donnant. Il nous protège, nous sauve la vie, et nous faisons la même chose pour lui. Tout le monde y trouve son compte, il me semble. »

Elle se souvenait que quelques jours plus tôt, l’équipage du Ha’tak, Ba’al, Carson et elle n’avaient dû leur salut que grâce à une Porte des Étoiles que sa Seigneurie avait fini par acheter sur l’insistance de Carson sur une petite planète désertique où le négoce d’objets volés et le piratage en tout genre tenaient lieu de marchés officiels.

Ba’al avait toujours l’histoire du marché aux esclaves en travers de la gorge et, en d’autres circonstances, il aurait refusé d’accéder à la demande de Carson, mais celui-ci lui avait fait remarquer que le réseau de portes fonctionnait mal dans cette partie de l’univers. D’autres portes avaient encore été déplacées, ou détruites. Si quelqu'un ou quelque chose neutralisait les portes, cela signifiait que, tôt ou tard, il allait devoir faire face à de sérieux problèmes. La présence d’une petite porte dans les soutes de son ha’tak ne serait pas forcément inutile.

"Achetée" était un bien grand mot. La Porte n’était pas restée longtemps sur le marché. Son acquéreur ne savait pas à quoi elle servait réellement. Il avait surtout compris que de nombreuses personnes étaient intéressées par l’achat de cet objet, et il s’était empressé de la remettre sur le marché à un prix plus élevé.

L’ancien dieu phénicien avait proposé un échange, car il avait découvert que le vendeur était intéressé par une partie du naquadah que transportait le ha'tak, et des médicaments qu'il comptait probablement vendre au marché noir. Évidemment, il réclamait une quantité équivalente au prix de la porte, plus quelques autres petites compensations. Ba’al avait refusé net. Le marchand aurait pu la proposer à un autre acquéreur mais il n'avait rien trouvé de mieux que de provoquer l'ancien dieu en menaçant de le dénoncer à la Guilde des Chasseurs de Primes. Ce fut de cette manière qu’il apprirent la tête de Ba'al était mise à prix.
Il n'était plus question de croire que celle-ci était déjà tombée. La rumeur de son retour se faisait déjà bien persistante depuis l’affaire du Marché aux Esclaves. Avec son habituel sens de l'à-propos, Ba'al avait proposé une meilleure solution : jouer la Porte contre le naquadah.

Carson et elle avaient assisté à la partie. Elle n'y avait rien compris, mais elle avait senti que le seigneur goa’uld était dans son élément. Si son adversaire pensait qu’il n’était qu’un joueur ordinaire... Carson, quant à lui, avait supposé, un moment, avoir saisi les règles du jeu. Il s'était vite rendu compte qu'il y avait de nombreux accrocs aux règles, autant de la part de Ba'al que de son adversaire. Il y avait eu deux longues parties qui avaient vu chacun des deux adversaires gagner, puis une revanche qui avait semblé plus ardue. Celui qui le connaissait, un tant soit peu, aurait remarqué que l'ancien dieu phénicien s’était amusé, autant du jeu que de la manière dont il avait abusé les sens et l’intellect de son adversaire. Lorsqu’il en eut assez, après quelques heures, il gagna toutes les pièces du jeu de son adversaire d’un seul coup de maître que le vendeur de la porte ne vit pas arriver. Il ne lui restait plus qu'à prendre possession de la Porte. L'échange fut convenu pour le lendemain matin.

À l'aube, accompagné de Carson et de quelques jaffas, Ba'al avait amené deux caisses de naquadah au domicile du perdant. Celui-ci avait été plus que surpris, pour trois raisons au moins. La première : il ne s'attendait pas à être réveillé aux aurores alors que la partie s'était terminée tard dans la nuit, ou tôt le matin, selon le point de vue. En outre, il avait dû régler une autre affaire. La deuxième : il n'avait jamais donné son adresse à Ba'al. La troisième : il ne pensait pas que l'ancien Grand Maître goa'uld tiendrait sa parole en lui rapportant le naquadah. Les goa'ulds n'étaient pas connus pour respecter leurs engagements. Par contre, il pensait que Ba'al viendrait chercher la porte, et il avait réglé cette autre affaire. Il lui avait ainsi prévu un accueil spécial, mais il y avait eu comme… un problème de timing. Et quand on a encore la tête dans le brouillard, il y a des tas de choses auxquelles on ne pense pas forcément. Des choses telles que prévenir de nouveaux acolytes prêts à payer une grosse somme pour la tête d'un parasite. L'ancien dieu, et quelques hommes de sa toute aussi ancienne armée, accompagnés d’un Carson encore étonné d’avoir été le témoin de cet échange a priori parfaitement honnête, étaient donc repartis avec la petite porte.

Ba'al n'aimait pas qu'on lui tienne tête ou qu'on lui force la main. Ils avaient à peine quitté la ville qu'une gigantesque explosion avait fait trembler ses fondations, et, là où se trouvaient un entrepôt clandestin et, plus que moins, un repaire de crapules, ainsi qu’un bon quart de la ville, il ne restait désormais qu'un cratère béant. Sur le ha’tak, s'en était suivie une altercation entre Carson et Ba'al. Le médecin était prêt à retourner sur la planète pour soigner les éventuels blessés. Ba'al le lui avait formellement interdit et avait ordonné à son prima d'enfermer Carson dans ses appartements et de veiller personnellement à ce qu’il n’en sorte pas avant d'en recevoir l'autorisation. Et pour faire bonne mesure, il avait interdit à quiconque de quitter le vaisseau.

Elle n'appréciait pas du tout les méthodes de Ba'al en matière de négociation et, encore moins son non-respect des pactes. Toutefois, Esmelia ne pouvait lui donner tort quant à son refus de laisser Carson repartir sur la planète. Si quelqu'un le reconnaissait, il risquait d'être accusé, au mieux, de complicité d’assassinat, et, au pire, d’assassinat à la place du vrai coupable, et ce serait la mort qui l’attendrait. Qu'il ait sauvé des vies en soignant des blessés importerait peu sur une planète dont la seule loi en pratique était celle du plus fort. Elle en avait longuement discuté avec le scientifique qui avait fini par l'admettre.

Deux jours plus tard, les ordres de Ba'al étaient toujours appliqués à la lettre par son personnel de bord. La planète n'était plus en vue, et Carson tournait en rond dans ses quartiers comme un poisson dans son bocal. Esmelia était allée demander sa libération à l'ancien dieu. Elle l’avait trouvé sur la passerelle de commandement, où il passait le plus clair de son temps depuis leur départ de la "Planète des marchands d’esclaves".
En la voyant arriver, décidée à en découdre avec le maître des lieux, les deux Jaffas qui se tenaient à ses côtés, sur la passerelle, s’étaient regardés, sceptiques, avant de se décider à prendre le large comme si de rien n’était. Le Prima qui se trouvait à la console de pilotage avec les navigateurs sentit que quelque chose se tramait dans son dos. Il se retourna et roula tellement des yeux qu’ils auraient pu quitter leurs orbites. Pour lui, c’était avant tout une femme qui venait de pénétrer dans un lieu uniquement autorisé aux hommes. Qui plus était, aux hommes compétents comme son maître et lui, et quelques autres officiers de navigation qui se relayaient par quart.

Elle avait foncé droit sur Ba’al et l’avait abordé sans s’occuper du protocole. Il ne le lui fit cependant pas remarquer et, imperturbable, il écouta ses arguments. Elle s'aperçut trop tard qu'il n'avait toujours pas décoléré contre elle et que, loin d’arranger les choses, elle les avait aggravées. Elle comprit qu’il ne manquerait pas de lui faire payer son impertinence.

Il ne la fit pas attendre longtemps. Très calme, il lui répondit dans ce qui aurait pu passer pour un sourire si ses yeux ne reflétaient pas tout le contraire.

« En général, je n'accepte les femmes sur mon vaisseau que pour deux raisons : les tâches ménagères qu'il serait inconcevable de demander à mes hommes d'accomplir, et les distractions qu'elles peuvent m'apporter. Soyez heureuse d'avoir été exemptée de la première. Quant à la seconde... À moins que vous ne me prouviez le contraire dans les heures à venir, je doute que vous puissiez m'offrir le genre de "distraction" que je recherche habituellement. »

Il fit une pause, la laissant croire un trop instant qu’il en avait terminé, avant de poursuivre :
« Et soyez encore assurée d’une dernière chose : je n'accepterai ni de vous, une tau'ri, ni d’aucune autre femelle de quelque espèce que ce soit, que l’on me dicte ma conduite. »

Elle avait d’abord piqué un fard et serré les poings. À la fin de son discours, elle s’était rendue compte qu’il avait parlé d’une voix aussi dénuée d’émotion et aussi tranchante que la lame avec laquelle il avait coupé la tête de Susanoo. Elle avait alors craint pour sa vie et considéré que le mieux était de se retirer pendant qu’il en était encore temps. N’étant pas au fait des us et coutumes locales, elle ne tenait pas à ce qu’il prenne l’un de ses prochains gestes pour une nouvelle provocation. Elle amorça son retrait.

Il l’avait rappelée à l’ordre d’un claquement de langue. Apparemment, on ne se retirait pas sans son aval, et elle n’appréciait pas du tout d’être traitée de la sorte. Ils s’étaient affrontés un instant du regard. Elle avait fini par baisser les yeux la première, inévitablement. Elle le devinait adroit à ce genre de tour. Il aurait pu la garder des heures face à lui jusqu’à ce qu’elle finisse par céder, ou qu’il décide de lui couper la tête. Ce genre de jeu ne l’amusait pas autant que lui. Autant en finir rapidement et s’amender en abandonnant la première.
Il n’avait pas été dupe, mais il l’avait autorisée à se retirer.

Lorsqu’elle passa à côté de lui, il lui attrapa le bras, sans précipitation, ni violence, et le serra fermement en l'obligeant à se rapprocher de lui bien plus qu’elle ne l’aurait souhaité.
« Ceux qui ont essayé ne s’en sont jamais remis », lui murmura-t-il à l’oreille d’une voix étonnamment douce.

Elle l’avait sondé malgré elle. Encore aujourd’hui, elle se souvenait de son expression cruellement souriante, et de ses yeux sombres à l’intérieur desquels brillait cette farouche volonté propre aux hommes de pouvoirs qui n’admettaient pas que l’on remette leurs actes en cause, surtout devant leurs subordonnés. Elle aurait dû le savoir

Une journée plus tard, Carson était autorisé à quitter ses appartements et à aller où il le souhaitait dans le Ha’tak, à condition qu'il n'approche ni les pistes de décollage et les aires de stationnement des chasseurs et des tel’taks, ni la salle des anneaux de transfert.

Ba’al ne leur avait pas adressé la parole durant les quatre jours suivants. Déjà qu’il se montrait peu bavard en leur présence, même lors des repas en tête à tête… A chaque fois qu’ils le croisaient dans un couloir, il paraissait toujours pressé, occupé et inquiet.

Les jaffas montraient aussi des signes d’agitation et donnaient l'impression de se préparer à une attaque imminente. Carson avait essayé de se renseigner auprès de jaffas plus "sociables" que d’autres, mais ces derniers avaient prétendu ne rien savoir, excepté que leur dieu et maître avait demandé que son vaisseau personnel soit affrété pour un voyage de quelques jours. Il leur avait donné des ordres et ce n’étaient pas de rester seuls sans leur maître, sur un vaisseau de guerre, qui les inquiétait, mais de le savoir sans protection durant son voyage.

Carson fut donc le seul à protester lorsque Ba'al lui ordonna formellement de rester dans le Ha’tak quoi qu'il arrive. Elle, elle protesta vaguement lorsqu’il lui annonça qu’elle l’accompagnerait durant son voyage. Elle avait deviné qu’il ne l’emmenait avec lui que pour empêcher Carson de s’enfuir. Jamais le médecin n’oserait partir sans elle. Mais elle hurla lorsqu’elle découvrit la garde-robe qu’il lui avait fait préparer.

Les goûts des goa'ulds en matière de vêtements valaient exactement ceux qu'ils avaient en musique. Inexistants, ou alors beaucoup trop existants. En fait de musique, elle lui en avait fait entendre une autre : celle de la fanfare. Elle avait tempêté, grondé, sifflé, tambouriné, martelé sa porte jusqu'à ce qu'il finisse par l’ouvrir. Elle lui avait alors calmement expliqué qu’elle ne mettrait jamais un vêtement qui ne recouvrait que dix centimètres carré, peut-être quinze, mais guère plus, de sa peau. Même les femmes de harem auraient l’air plus habillées qu’elle. Sans parler des concubines de l’empereur de Chine. Elle lui donna quelques bons arguments destinés à flatter son égo. Du sur-mesure qui n’avaient pas été si facile à trouver.

Bizarrement, il n’avait pas cherché à discuter avec elle. Il lui avait concédé le droit de choisir ses propres tenues avec l’aide d’une lo’tauria qu’il avait mise à sa disposition. Évidemment, celle-ci avait reçu ses propres consignes. Néanmoins, elles parvinrent à un consensus et Esmelia eut le droit d’opter pour des tenues beaucoup plus sobres, c'est-à-dire nettement moins légères et transparentes que celles proposées initialement.

Il s’était, lui aussi, senti obligé de changer de tenue. Ce qui n'était pas un mal dans la mesure où elle aurait eu l’impression de voyager avec un lampadaire oriental sur pattes. Elle se demandait comment une civilisation si orgueilleuse, si tapageuse, et si immature avait pu survivre autant de temps. Leur chute avait dû être douloureuse.

Après avoir obtenu gain de cause, elle s'était abstenue de pérorer sur sa victoire et était restée en retrait comme il le lui avait recommandé. Tellement en retrait qu'elle avait dû se mettre en pilotage automatique, comme disait Carson, au point de ne plus se souvenir de ce qui s’était passé entre le franchissement d’une première Porte, lors de l’allée, et celui d’une deuxième, lors du retour. Elle ne se souvenait pas avoir bu ou mangé quoi que ce soit dans le vaisseau, et l’air semblait tout à fait normal.

Juste avant leur départ, Ba'al lui avait expliqué qu'il devait participer à plusieurs entrevues réunissant des seigneurs goa'ulds importants, et peut-être à un Conseil de Grands Maîtres. Il ne lui cacha pas son étonnement d'y avoir été invité alors qu'il n'était plus un Grand Maître depuis dix années terrestres. Il parlait peu, mais lorsqu’il s’y mettait, il était un vrai moulin à parole. Enfin, jusqu’à une certaine limite. Elle fut très surprise de la facilité avec laquelle il lui avoua ce fait. Cela ne semblait pas revêtir une grande importance pour lui. Ce qui l’étonna davantage. Ou alors, il jouait fort bien la comédie.

Il ne lui donna pas plus d'information à ce sujet. Elle aurait pourtant aimé savoir pourquoi il n'était plus un Grand Maître. Était-ce parce qu'on ne pouvait l'être qu'un certain temps, ou était-ce parce qu’on l'avait destitué de ce rang ? Si tel était le cas, pour quelle raison ? Elle ne se faisait pas une joie particulière d'assister à ce genre d'évènement car, à en croire Ba'al, cela en était un, et surtout, cela s’avérait d’un profond ennui. Si elle devait s'ennuyer durant ces quatre jours, au moins aurait-elle la possibilité de lui parler en tête à tête de L’Occulteur de Monde. Elle avait aussi d’autres questions à lui poser.

Notamment, pourquoi l'ancien Grand Maître et ses jaffas cachaient tant bien que mal leur inquiétude depuis que Carson et elle étaient à bord du vaisseau ? Pourquoi le faux dieu tenait tellement à les garder près de lui ? Pour Carson, elle supposait que cela avait un rapport soit avec les cartes qu'il avait découvertes, soit avec ses origines génétiques et avec celui qui était, d'une certaine manière, l'auteur de ses jours, Michael. Peut-être était-ce pour ces deux raisons. Pour elle, cela pouvait avoir un rapport avec la manière dont elle était arrivée sur la Planète aux Esclaves. Elle avait appris que cette planète se nommait Féloniacoupia. Elle avait trouvé que c'était un drôle de nom pour une planète qui ne l’était pas. Sauf si elle avait le sens de l’humour "cosmique", et que leur rencontre à tous les trois en soit la conséquence.

Cette réflexion était la dernière dont elle se souvenait. Entre le moment où le tel’tak de Ba’al avait passé la Porte des Etoiles pour se rendre dans l’univers où se trouvait Tur’in, la planète servant de lieu de rendez-vous aux goa’ulds qui devaient participer aux rencontres, et celui où il avait repassé la porte pour revenir à son vaisseau-mère, c’était le noir complet. C’était, avec la période qui avait précédé le "saut" qui l’avait conduite sur Féloniacoupia,  la seconde fois qu’elle avait une pareille absence. Sa seule consolation était que, cette fois, elle pouvait dire combien de temps avait duré cette absence : à peine vingt-quatre heures.

Cela dit, tout n’était pas totalement sombre. Elle se souvenait, dans le détail, comme s’ils avaient été réels, des deux rêves qu’elle avait fait durant la seule nuit qu’elle avait passé chez un goa’uld que Ba’al appelait Rhadamanthe.

Ces deux rêves n’avaient aucun rapport entre eux, excepté une chose : dans l’un comme l’autre, elle n’avait pas forme humaine, ni la moindre tangibilité. Pourtant, elle s’était sentie entière, vivante et libre, comme elle ne l’avait plus été depuis très longtemps.

Dans le premier rêve, elle s’était sentie de retour chez elle. Pas le "chez elle" de son enfance, mais quelque chose de plus fort, de plus lointain… Il y avait une autre présence auprès d’elle, comme elle, inhumaine, immatérielle et forte, et tellement plus sombre, plus lourde, plus masculine. Elle ne savait comment définir cette impression. Elles ne se parlaient pas et, pourtant, elles communiquaient. Elle n’arrivait pas à se souvenir du nom de "L’Autre".

Quelle importance ? Bientôt, il en aurait un autre, et celui-là, elle le connaissait : ‘Ran. Il aurait aussi un corps… un corps humain. C’était nécessaire pour la mission qu’il devait accomplir. Un corps qui serait dorénavant le sien jusqu’à sa mort, une véritable mort, dont il ne reviendrait pas. Ce serait à la fois sa punition et sa rédemption pour le crime dont il était accusé.

Jamais, en des milliers d’années d’existence, un membre de son espèce ne l’avait commis.
Quel crime ? Pourquoi lui ?
À cause de ce crime, la disparition de leur peuple était proche, autant que celle de tous les univers et de tout ce qui y vivait. Ce crime était comme un signal de départ à la guerre la plus dévastatrice n’ayant jamais existé quelque part. Une guerre dont l’issue serait l’extinction de la vie et la fin de l’expansion de l’univers. Le vide était un concept relatif. Rien n’était fondamentalement vide. Après le passage de la Horde, ce serait le cas. Un vide comme l’univers n’en avait connu que deux ou trois durant sa très longue existence. Une guerre perdue d’avance par ceux qui oseraient résister contre elle. Seul leur resterait un infime espoir de survie. Un espoir si ténu qu’il ne tenait qu’à quelques "fils".
‘Ran était l’un d’entre eux.

Elle éprouvait de la pitié pour ‘Ran, ou du moins quelque chose qui s’en approchait car elle ne pouvait pas réellement éprouver de sentiment. C’était plutôt la traduction d’un sentiment. Dans ce rêve, tout lui semblait être des traductions ou des interprétations : les odeurs, les environnements, les sons, et les paroles qu’ils échangeaient et qui résonnaient dans leurs esprits.

‘Ran ne comprenait pas ce qui lui arrivait, ni pourquoi il devait fuir. Elle ne pouvait lui dire qu’elle avait infléchi le cours du destin pour que cela arrive au plus insignifiant d’entre eux. Quelqu’un qu’ILS ne pourraient pas trouver facilement et les retarderaient suffisamment pour les empêcher d’atteindre leur véritable cible. Quelqu’un qui laisserait une possibilité, au prix de sa propre existence, à un autre destin de s’accomplir. Quelqu’un qui aurait coupé tous les liens psychiques avec son peuple, tous les liens physiques avec son passé pour ne pas subir les contraintes de l’assimilation à laquelle ils seraient bientôt soumis.

Les liens entre les membres de son peuple étaient indéfectibles, et seule une faute impardonnable pouvait les pousser à rompre les liens qui les unissaient. Tous les liens vers ‘Ran avaient été rompus. ILS affluaient autour d’eux comme s'ils ne le voyaient pas, ni ne l'entendaient guère plus. Ils évitaient de le regarder, de le toucher ou de le frôler. Ils ne pouvaient pas le condamner à mort, sinon leur faute serait encore plus conséquente que la sienne. Ils avaient donc décidé qu’il n’existait plus, ce qui était un bien pire châtiment. Rien ne leur était plus facile après avoir coupés les fils qui le liaient à eux. Elle en tenait encore un, le dernier.

Elle était ce dernier fil.
Elle sentait sa peur de la solitude et son incompréhension face à ce qui lui arrivait.

Pénétrer l’esprit simple d’une créature dont la seule préoccupation était de trouver de la nourriture et de dormir ne lui posait pas de difficulté. Lorsqu’il s’agissait d’un esprit plus complexe qui ordonnait non seulement de trouver de la nourriture, mais encore de la ramener à la maison pour la partager et la stoker, qui imposait de calculer la rentabilité d’un troc, de dormir dans un endroit confortable au chaud et à l’abri des intempéries et des prédateurs, et éprouvait toute une palette d’émotions complexes, cela s’avérait nettement plus compliqué. Mais s’introduire dans un esprit aussi délicat que celui d’un individu de son espèce, ou apparenté comme ‘Ran, c’était comme s’introduire dans un labyrinthe de brumes dont les plans changeaient à chaque instant. Avec quelques pièges en prime.

Sauf que dans l’esprit de ‘Ran, il n’y avait aucun piège. En était-il ainsi de toutes les Petites Mains ? Celles auxquelles les Grands Tisseurs confiaient les petits fils fragiles écheveaux. Le crime de ‘Ran était d’avoir laissé tous les fils qu’on lui avait confiés se rompre. Tous ces destins qu’il avait entre ses doigts étaient irrémédiablement brisés désormais. Un fil trop fragile qui se casse, passe encore. Mais tous…

Il ignorait qu’on lui avait confié des fils trop fragiles, impossibles à tisser, impossibles à filer entre ses doigts. Aucun Tisseur n’aurait pu y réussir, même le plus expérimenté. Et aucun Tisseur n’aurait pu concevoir que tous les fils fragiles avaient été réunis dans une seule main, et que l’intention était criminelle, préparée de longue date.

Elle tendit la main vers lui. Du moins, ce qui pouvait ressembler à une main. Dans son rêve, elle se définissait comme une créature luminescente. Quelque chose qui avait la transparence d’une méduse. Chaque être autour d’elle possédait cette luminescence tout en étant différent les uns des autres. Même les motifs qui parcouraient leur corps étaient de couleurs et de formes différentes.

Il ne comprenait pas. Comment avait-il pu commettre une telle atrocité ? Comment et pourquoi n’avait-il pas su remarquer leur extrême fragilité ?
« D’autres atrocités vont être commises. »
Elle s’exprimait sans ouvrir la bouche, ou bouger un seul muscle de ce qui pouvait être son visage. Il en allait de même pour lui.
« Aucun de nous ne peut choisir son destin, n’est-ce pas ? commença-t-il, faisant parler sa raison plus que son âme et son cœur, tous les deux déchirés, rendus muets par son acte inqualifiable.
─ Nous sommes ce que nous sommes, mais nous l’oublions parfois. Et nous ne pouvons faire ce que nous souhaitons, même si ce que nous souhaitons, ou ne souhaitons pas, semble être notre destin. Nous tissons les fils d’un nombre infini de créatures, mais qui tisse nos fils, à nous ?
─ Personne…
─ En êtes-vous certain, ‘Ran ? Pourquoi serions-nous plus libres que n’importe quelle autre créature existante ?
─ Peut-être les Grands Tisseurs… »

Il acceptait l’inconcevable plus vite qu’elle ne l’avait espéré. Elle poursuivit.
─ Qui tisse les fils des Grands Tisseurs ?
─ Personne. C’est une chose impossible. Sinon, il faudrait se demander qui tisse les fils de celui qui tisse les fils des Grands Tisseurs…
─ Qu’est-ce qu’il y a d’impossible dans cette idée ? Et est-ce que c’est impossible parce qu’on ne peut pas le concevoir ? »

Cinq interrogations en deux. Trois d’entre elles n’avaient pas été formulées. Pourtant, elles étaient claires dans l’esprit de l’un comme de l’autre.
Elle pouvait infléchir le destin, elle pouvait le sauver, elle pouvait lui faire intégrer un autre corps.

Comment pouvait-elle infléchir le destin ? Elle ne s’en souvenait pas. Comment pouvait-elle le sauver ? En l’éloignant d’eux le plus possible. Il suffisait qu’un seul d’entre eux survive pour que la mémoire de leur civilisation vive. Pour cela, non seulement il devait intégrer un corps, mais il devait oublier ce qu’il était et devenir corps et âme cet "Autre". Un autre crime dont il serait reconnu coupable s’il y parvenait, et s’il y survivait. Sa punition ? Il ne pourrait plus jamais revenir parmi les siens, et lorsqu’il mourrait, son âme serait perdue à jamais dans l’obscurité. Un lourd prix à payer. Il le savait, mais il devait le faire. Dut-elle l’y obliger.

Cela serait-il suffisant ? Bientôt, il ne resterait d’eux qu’une réminiscence  très vague de ce qu’ils avaient été. ‘Ran, lui, ne pourrait jamais s’en souvenir. Un esprit humain était trop fragile, insuffisamment élaborée pour concevoir un seul de leurs souvenirs, une seule de leurs visions. Il en deviendrait fou. Toutefois, il pouvait les distiller, indice après un indice, jusqu’à ce que cela prenne sens…
Elle allait l'envoyer aussi loin de l'ennemi qu'elle le pourrait, sans limite de temps ou d'espace. Elle ignorait de combien de temps il bénéficierait pour remplir la mission qu'elle allait lui confier : trouver la Clé, la Gardienne. Quelle clé-Gardienne, ou l’inverse ? Elle l'ignorait. Son rêve lui avait paru de plus en plus étrange. Comment pourrait-il trouver une Gardienne-Clé dont ils ignoraient tout ? Comment pourrait-elle l'envoyer au plus près de cette clé, de cette Gardienne ? Car c'était là un autre impératif. Il devait la trouver et la protéger quoi qu'il lui en coûte.

« Tu ne pourras avoir confiance à personne. Si tu dois tuer l'un d'entre nous pour qu'elle survive, alors n'aie aucun remords à le faire. Le plus important est que vous surviviez. Si tu meurs, elle meurt. Si elle meurt, tout ce qui vit mourra avec elle.

─ C'est ce qui m'inquiète... Quel bénéfice en retirerez-vous ?
─ Aucun. Selon toutes les probabilités étudiées, nous ne serons plus. Comme tout ce qui aura existé à ce jour. Et ceux d'entre nous qui survivront ne seront plus tels qu’ils sont aujourd'hui.
─ Je ne comprends pas.
─ C'est ainsi. »
Il devrait se contenter de cette réponse.
« Ils vont te chercher.
─ Ils ne me trouveront pas.
─ Tôt ou tard, ils te retrouveront. Espérons seulement que quelqu'un d'autre ait pris le relais et que la Gardienne-Clé soit à l'abri d'ici là.
─ Ils ne me trouveront pas, répéta 'Ran.
─ Ils te trouveront 'Ran, et ils te tortureront jusqu'à ce que tu leur dises où elle se trouve et avec qui.
─ Je ne leur dirai rien.
─ Ils découvriront ton point de rupture.
─ Je n'ai pas de point de rupture.
─ Tu es différent de nous, c'est la raison pour laquelle je t'ai choisi, mais tu n'es pas une créature différente des autres. Toutes les créatures vivantes ont un point de rupture.
─ Alors, arrangez-vous pour que je n'en ai pas.
─ Tu souffriras encore plus... inutilement.
─ Plus que maintenant ?
─ Tu es un leurre, ‘Ran. Toute ton existence, sera un leurre… destiné à les tromper… »

Elle avait senti sa colère monter comme une lame de fond. Elle envahissait tout son être. Il détestait ce qui prédestinait les individus et leur ôtait toute liberté, tout libre-arbitre. Il n'était pas loin de se révolter contre elle... Contre eux…
Elle s'était réveillée brutalement.

Du moins, c'était ce qu'elle avait d'abord cru, mais elle ne s'était pas retrouvée dans son lit, ni dans son corps. Un second rêve avait succédé au premier. Cette fois, elle avait eu l'impression d'être une ombre qui se déplaçait dans les coursives d’un vaisseau. Elle se déplaçait, rapide et légère, sans hésitation, dans les galeries à peine éclairées, vers une destination précise.
Elle se trouvait en territoire ennemi, elle le sentait, celui des goa’ulds.

La plupart des jaffas, qu'ils soient officiers ou serviteurs particuliers, hommes de troupe ou d'entretien, techniciens ou mécaniciens, dormait. Moins d'un quart d'entre eux essayait de tuer le temps comme il le pouvait. Tout était calme, même si chacun savait qu'à tout moment une attaque pouvait avoir lieu et mettre encore plus à mal ce qui restait de leur empire. Bien qu'après la désertion de la majorité d'entre eux, les jaffas restés au service des goa’ulds aient émis des doutes sur la notion "dieux", ils considéraient néanmoins ces derniers comme des "maîtres", car ils subvenaient à leurs besoins essentiels. Seulement, ils ne gouvernaient plus des empires. Ils ne guerroyaient plus les uns contre les autres.

Le seul endroit où régnait encore une véritable activité était la piste d’appontage. Neuf vaisseaux y étaient alignés. Chacun transportait des maîtres goa'ulds, les derniers, et des goa'ulds mineurs. Lorsqu'ils se croisaient, ils ne s'adressaient pas la parole, ni le moindre signe de reconnaissance. Ils se contentaient de s'observer à la dérobée. Ils s'éparpillaient dans le vaisseau, suivant, comme s'ils les connaissaient parfaitement, des couloirs dont les faibles lumières bourdonnaient comme les abeilles d'une ruche.

Elle percevait d’autres bruits qui emplissaient l'espace : des craquements, des grincements, des sifflements, des martèlements... Tous les sons d'une activité souterraine propre à un gros vaisseau spatial, qu'il soit de conception goa'uld ou non, et pour laquelle ceux qui y vivaient et y travaillaient n'avaient pas grand chose à voir. Les vaisseaux vivaient leur propre vie, en dehors de toute contrainte humaine, animale, végétale ou quelque soit son règne d'appartenance. Sauf celle qu'on leur imposait actuellement et qui était de rester immobiles et aussi invisibles les uns que les autres. Tous les ha'taks qui s’étaient regroupés au dessus de Tur’in étaient passés en mode furtif. Le moindre mouvement de l'un d'entre eux pouvait entraîner une collision en chaîne. Aucun goa'uld ne tenait à voir l'histoire de sa civilisation s'achever sur le premier carambolage de vaisseaux spatiaux de l'Histoire de la navigation spatiale, toutes espèces confondues, et personne ne tenait à être responsable d'une inscription au Livre des Toutes Premières Fois Peu Glorieuses.

Tout en suivant deux goa'ulds femelles, Esmelia se sentit investie par ces pensées qui lui venaient de partout dans le ha'tak, et au-delà. Sinon, comment aurait-elle deviné que les vaisseaux étaient en mode furtif ? Elle décida de s'intéresser aux deux goa'ulds femelles. L'une se nommait Perséphone, l'autre Ereshkigal. Elles étaient arrivées sur le vaisseau d'un troisième goa'uld, Enki, dont l'hôte avait la particularité d'appartenir à la famille de l’hôte de Ba'al. Il était effectivement un neveu, certes très lointain, mais ils partageaient bel et bien quelques gênes. Avant d'en changer, Enki et Ba'al avaient été frères par leurs hôtes. Contrairement à son aîné, Enki avait dû changer de "logeur".

Esmelia avait remarqué ce même regard qu'avaient posé sur elles les deux Grands Maîtres, Horus et Teutatès, lorsqu’elles étaient descendues du vaisseau d’Enki. Horus avait préalablement recommandé que les Grands Maîtres évitent de voyager, dans un même vaisseau, au cas où une attaque serait portée contre eux. Perséphone et Ereshkigal avaient dû en penser tout autrement. Peu désireuses de suivre les ordres de leurs semblables, les deux femmes goa'ulds ne s’étaient pas préoccupées des consignes. Elles devaient penser que si quelqu'un désirait les supprimer, il ne lui serait pas plus difficile de le faire en une seule fois sur le groupe au complet, plutôt que de manière isolée. Ce serait même un gain de temps pour l’assassin...

Une indépendance qui ne caractérisait pas forcément l'espèce, surtout lorsqu'elle était dotée d'une hiérarchie aussi présente que la leur, et qu’une menace mortelle pesait sur elle.
.
(À suivre…)


Dernière édition par Ihriae le Mar 18 Juin 2013 - 11:47, édité 9 fois
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MessageSujet: Re: L'Ombre du passé / The shadow of the past   Lun 4 Avr 2011 - 22:19

L'intrigue devient plus complexe, et l'on entre pleinement dans l'univers SG pour une fic qui grimpe très très vite les niveaux. Sérieusement, si ça reste aussi bien ou, si comme je m'en doute, ça ira en s'améliorant, on a des chances d'avoir une fic de premier plan, comme il y en a peu sur le web (francophone comme anglophone). Toutes mes félicitations, et encore merci de poster ça ici !

Pour le contenu en lui-même, well, le style est bon, sinon meilleur que lors des précédentes parties (en tout cas, ça m'a paru plus fluide). Les scènes d'actions sont très bien faites, tandis que la narration plus... éthérée est captivante. On a hâte de voir ce qui va arriver avec ces Goa'uld et ce duo d'humains égarés. Une recette idéale pour avoir des évènements... intéressants.

Encore bravo !

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MessageSujet: L’ombre du passé / The shadow of the past (suite 5-a)   Lun 11 Avr 2011 - 20:04

L’ombre du passé / The shadow of the past
(envoi n°5-a)


Esmelia DANATESS-EVIHELIAS (Part. I - Suite. 04 - 1/2)

Perséphone était une toute petite femme dont on pouvait rarement, oublier la présence sous sa cape noire. Sa capuche relevée cachait ses cheveux blonds aux reflets dorés, son front haut et don regard brillant d'intelligence.
Son vêtement évoquait une autre silhouette, bien qu'on lui eût normalement donné une cinquantaine de centimètres de hauteur en plus, mais guère plus d'épaisseur. Il ne lui manquait plus qu'un outil qu'elle aurait pu trouver dans certaines contrées agricoles archaïques. Cependant, on ne l'aurait jamais accompagnée dans un champ de blé pour y parfaire son art du fauchage... Elle n'était pas du genre à s'embarrasser de bijoux et autres rocailles dont se paraient habituellement les autres déesses. En fait, elle n'avait sur elle, en tout et pour tout, que sa lourde cape de bure noire. Son visage pouvait passer pour celui d'une jolie poupée avec ses grands yeux et son nez légèrement retroussé, mais il évoquait davantage la tête d'une musaraigne par sa vivacité. Elle avait encore une bouche aux lèvres fines. Son maquillage était son seul artifice, et elle faisait ce qu'il fallait pour qu'aucun défaut n'apparaisse sur son visage de poupée-musaraigne. Les couleurs étaient exactement là où elles le devaient, dans les bonnes proportions. Ce qui offrait un contraste flagrant avec celui d'Ereshkigal.

Ereshkigal n'avait pas vu la lumière depuis qu'elle avait parasité son dernier hôte. Elle semblait sortir d'un bain de formol dans lequel elle aurait passé de longues heures. Sa peau était d'un blanc si laiteux qu'on avait l'impression d'y percevoir, par endroit, une autre couleur, soit bleuâtre, soit verdâtre. Peut-être les deux. En taille, elle n'était guère beaucoup plus grande que Perséphone, ni plus épaisse, quoique plus charpentée, et plus osseuse. Nul ne savait si elle était pourvue de pilosité. Une lourde couronne d'ambre ouvragée couvrait sa tête du bas de son front jusqu'à l’arrière de sa nuque. Ses oreilles, qui auraient pu être pointues ou absentes, disparaissaient sous le lourd objet. Une partie de son petit visage ovale, notamment autour de ses yeux et sur les pommettes, était tatoué de motifs en arabesques. Elle avait le plus étrange des regards que l'on eut jamais vu chez un goa'uld. Ses pupilles étaient d'un noir d'encre, entourées d'un iris d'or mouvant baignant dans un fond rouge sang.

Dans certains univers, elle n'était qu'une déesse des enfers parmi d'autres. Dans celui qu'elle avait choisi, sur une petite planète obscure, dans tous les sens du terme, sur laquelle subsistaient des formes de vies étranges et incompréhensibles pour un être humain, elle était LA déesse incontestée des enfers. Un domaine qu'elle partageait avec Perséphone.

Parmi les goa'ulds, on préférait se trouver seul, dans une pièce vide, aux côtés de Perséphone plutôt qu'avec Ereshkigal. Elle les mettait mal à l'aise. L'austérité de son visage et ses yeux étranges y étaient pour beaucoup. En règle général, personne n'osait l'affronter du regard, ni la fixer trop longtemps. Elle ne souriait jamais. Les lèvres naturellement carmines de sa petite bouche ne se décollaient jamais l'une de l'autre, même pour parler. D'ailleurs, aucun goa'uld ne se souvenait avoir entendu sa voix, pas plus que ses lo’taurs, ou ses jaffas. Elle portait une longue robe de tulle et de dentelle blanche de coupe victorienne mettant en valeur sa taille très fine et ses longs bras qui se terminaient par des mains larges aux doigts longs comme des serres et aux ongles aussi rouges que ses lèvres.

L'enfer n'était pas la seule chose qu' Ereshkigal partageait avec Perséphone. Il y avait son frère. Cela ne se voyait pas au premier regard, ni au second, du reste, mais Ereshkigal était la jumelle d'Enki. Qui l'eût cru ? Ereshkigal venait du même œuf goa'uld qu’Enki. Pas seulement de la même matrice. Sa première hôte avait été l'épouse de celui de Ba'al. Mais ni Enki, ni elle ne partageaient le patrimoine génétique de son symbiote. Ils étaient des serpents, Ba'al était un dragon. Enki avait changé d'hôte, mais celui-ci restait l'un des parents les plus proches de celui du Grand Maître déchu.  

Enki les rejoignit d'un pas rapide et s'immisça entre elles, les attrapant l'une et l'autre par la taille. Il était plus grand qu'elles. Même en se hissant sur la pointe des pieds, elles ne lui arrivaient pas au niveau des épaules. Ce genre de familiarité, aucun goa'uld ne se le permettait en public, et lorsqu'il perçut des bruits de pas, devant eux, il s'écarta d'elles immédiatement. Elles le laissèrent prendre de l'avance. Il roulait tellement des épaules et du fessier — en deux mots : des mécaniques —  qu'elles furent obligées de baisser les yeux pour ne pas pouffer de rire.

Grand et athlétique, Enki avait la peau brunie par le soleil de la planète désertique sur laquelle il avait élu domicile. Ses cheveux, d'un brun soyeux, étaient longs et épais. Ses yeux, pupilles et iris, avaient une couleur aussi sombre que ceux de sa sœur. Sa barbe était plus courte que les poils qu'il avait sous les bras et sur le torse et qui apparaissant sous son gilet de cuir marron. Enki avait tout d'un dandy totalement décadent, du scientifique excentrique et du sportif casse-cou. Il était autant connu pour ses performances sportives risquées que pour ses inventions abracadabrantes. À la différence de son "frère d’hôte", malgré ses efforts, ses inventions avaient du mal à exploser.

Côté sagesse, les prêtres qui le vénéraient, ainsi que le temps, avaient enjolivé les choses. Enki, ou Éa, son autre nom, avait tout du chien fou. Le genre à se suspendre à un lustre si l'envie lui prenait et à fréquenter des gens ou des créatures peu recommandables, quitte à les arnaquer. Ce qui arrivait inévitablement après quelques semaines, quelques jours, voire quelques  heures de fréquentation.  

Les pas se rapprochèrent. Lentement et discrètement, la main droite d'Enki glissa vers la garde du poignard qu'il portait au côté, tandis que son autre main se refermait sur un petit objet censé la rendre lourde et solide comme de l'acier.

Au détour d'une coursive, apparurent trois autres goa'ulds : la lugubre Lara que avait été durant des siècles, la souveraine d'un peuple féodal vivant sur une minuscule planète forestière. Une souveraine particulièrement sanglante.

Elle était suivie de Priape dont on pouvait comprendre qu'il valait mieux parler d'un organe unique de son anatomie plutôt que d'une partie inexistante de sa figure. En effet, la peau de sa joue gauche était si fine, si tendue, qu'elle semblait prête à se déchirer. Elle laissait entrevoir une absence de chair dans son visage, quelques muscles, et une partie de la dentition que l’on ne voyait habituellement jamais chez un être humain autrement que sur une radiographie, ou bien des années après qu’il soit trépassé et que tous les agents de la nature aient effectué leur travail de nettoyage. Priape avait changé d'hôte de nombreuses fois et, bizarrement, la dégradation physique de celui-ci commençait toujours par cette partie du visage. Cela pouvait prendre quelques années avant que cela soit perceptible. Une fois que cela l'était, de mois en mois, puis de semaine en semaine, et enfin de jour en jour, cela devenait de plus en plus dérangeant à voir, et de moins en moins "pratique" pour lui. Pragmatique, il changeait d'hôte lorsque la nourriture prenait la direction de sa joue au lieu de celle de son œsophage, et lorsque son œil gauche menaçait de le faire ressembler à un personnage d'une toile de Picasso Pour l'heure, il n'en était pas encore là et pouvait encore conserver son hôte durant quelques semaines.

Le troisième était aussi jeune et beau que Priape était âgé et contrefait. Dans ses traits juvéniles transparaissaient une volonté de fer et un appétit féroce pour la bonne chair, la boisson, le sexe et le jeu. Il avait la réputation d'être insatiable dans ces domaines. Il se nommait Bacchus. Dieu sans royaume, il avait élu domicile chez Priape. On les voyait rarement l'un sans l'autre. Ils étaient même devenus l'objet de quolibets de la part de certains de leurs pairs.

Un quatrième goa'uld sortit à leur suite de l'obscurité comme un démon de son ombre. Sa présence les surprit tous. Il boitait d'une manière appuyée et ne suivait Lara, Priape et Bacchus que de quelques pas, silencieux comme un matou à la patte traînante. Entre deux âges, cinquante et soixante ans, entre deux poids, plume et lourd, et les cheveux, eux aussi, entre deux couleurs, le gris et le blanc, il avait des lèvres pincées, un regard dur, un front haut et un menton bas.

Sept goa'ulds, dont deux Grands Maîtres se trouvaient regroupés dans un étroit couloir à peine éclairé. Esmelia ne manqua pas de le noter mentalement. Il fut un temps où au moins quatre d'entre eux auraient tenté de supprimer les deux Grands Maîtres qui étaient sans leurs protections habituelles. Néanmoins, Enki pouvait se révéler être un redoutable combattant et aucun des quatre n'avait envie de savoir lequel mourrait pour avoir tenté de ravir une place qui ne lui revenait pas de manière plus naturelle.

Les goa'ulds ne se parlaient pas. D'ailleurs, il leur aurait été difficile de le faire sans crier à cause des martèlements, craquements et grincements ambiants. Ils préféraient être attentifs aux endroits où ils posaient leurs pieds. La faible lumière artificielle et la crainte qu'ils avaient des uns et des autres pouvaient à tout moment les précipiter, vers une fin prématurée, quelques mètres plus bas.

Plus elle les suivait à travers ce dédale d'acier qu'ils avaient l'air de connaître, plus Esmelia doutait d'être à l'intérieur d'un vaisseau spatial. Cet endroit était beaucoup plus grand qu'un ha’tak, plus profond, plus bruyant. Il évoquait une construction souterraine sur une planète, ou le cœur d'une gigantesque station spatiale, positionnée quelque part dans l'espace...  

Les goa'ulds s'arrêtèrent sur une passerelle qui offrait un accès sur trois voies. Ils hésitèrent un moment. Une quatrième porte, cachée des regards, même des plus attentifs, s'ouvrit dans un grincement lugubre. Un lo’taur portant le sceau d'Horus au milieu du front les invita à entrer. La porte était basse et petite. Même Perséphone dut baisser la tête pour passer sous le linteau. Les uns après les autres, les goa'ulds la suivirent. Ils avancèrent dans un couloir encore plus étroit que ceux par lesquels ils étaient déjà passés et au bout duquel ils pouvaient apercevoir une forte lumière. Avant d'y accéder, ils durent passer au travers d’un barrage de voiles colorés qui, lorsqu'ils les touchaient, leur laissaient une impression désagréable qui n’était pas sans rappeler celle d’un "gratte-langue", une plante invasive, urticante et collante qui foisonnaient sur les planètes humides.

Ce qu'ils découvrirent ensuite n'avaient rien à voir avec une salle des machines ou les cales d'un vaisseau spatial. Apparemment, aucun des goa'ulds présents n'était encore venu en ces lieux. Même la cénobitique Lara avait les yeux arrondis par la stupéfaction, tandis que le sombre Ishkur gardait la bouche ouverte en tournant sur lui-même sans savoir où arrêter son regard.

D’autres groupes de goa’ulds sortirent de l’obscurité. Chaque "divinité" affichait une expression de surprise. Sauf une, une jeune fille en robe et bottines noires que sa lo’tauria dirigeait avec précaution, car elle était aveugle. Sa jeunesse comme son handicape étaient encore des étrangetés de la part d’un goa’uld. Esmelia ne s'attarda pas sur elle et s’intéressa aux autres. Elle en compta jusqu’à vingt-cinq. Parmi eux, se trouvaient six des sept grands maîtres actuels. Ils étaient impressionnés par la puissance écrasante du lieu, ce qui n’était pas peu dire pour des goa’ulds.

Au-dessus d’eux, flottaient d’énormes globes phosphorescents de différentes tailles et de différentes couleurs. Ils se déplaçaient dans l’espace qu’ils éclairaient sans être reliés les uns aux autres, sans source d’énergie apparente. Des colonnes de pierres gravées de motifs très anciens, dont certains devaient être des écritures, d’autres des dessins, étaient disposés autour du cercle de lumière. Personne ne parvenait à les déchiffrer, encore moins à les comprendre. De lourds sièges de pierre et de bois, à l'évidence peu confortables, étaient installés devant chaque colonne. Au centre du cercle, il y avait une dalle amovible légèrement surélevée, destinée à l’orateur.

Esmelia reporta son attention sur les goa’ulds qui étaient arrivés après le groupe qu'elle avait suivi. Elle mit immédiatement un nom sur quatre d'entre eux : Rhadamanthe, Anat, Frey, et Teutatès. Elle avait l'impression de les connaître... Quatre autres lui parurent vaguement familiers. Trois groupes s’étaient formés. L’un détestait détestaient foncièrement l’autre. Du côté du ténébreux Rhadamanthe aux allures de sultan, s’étaient rangés Anat qui avait revêtu, pour l'occasion, un sari rose et or. Un voile de soie dans les mêmes couleurs lui couvrait la moitié du visage. Il laissait néanmoins deviner la très belle femme qu’elle était. Elle le savait et en jouait en se déplaçant avec grâce et nonchalance parmi les autres.

Métis, d’un tout autre genre, était une femme à la chevelure courte d'un roux incendiaire. Grande et élancée, elle portait une robe mauve dont la coupe évoquait la tenue d'une femme de la Rome Antique et valorisait ses attributs généreux. Ses doigts, longs et fins étaient couverts de bagues aux pierres colorées, et des bracelets dorés dansaient autour de ses poignets à chacun de ses mouvements. Les talons de ses chaussures étaient démesurément hauts et lui donnait une tête de plus que les autres goa’ulds. L’hôte de Métis devait approcher les quarante ans. Elle était d’apparence humaine, incontestablement, mais une autre espèce pointait le bout de son nez dans son génome, car pas une seule fois, depuis qu’elle était entrée en ces lieux, ses yeux d’un vert profond n’avaient cillé.

Teutatès et Shamash s’étaient aussi rangés du côté de Rhadamanthe. Le premier avait la réputation d’être un solitaire, une créature si secrète qu’il était impossible de connaître ses opinions, ou ses réactions. Son empire, s’il en avait eu un, n’avait jamais fait parler de lui. On le disait sage et avisé. C’était ce qui lui avait valu sa place au Conseil des Grands Maîtres. Son hôte avait l’âge de la maturité, même si sa chevelure sombre n’en portait pas encore la trace. Il n’était pas particulièrement grand, ni musclé. Son regard vert aux reflets bruns et or cherchait à percer les ténèbres qui les entouraient par-delà les colonnes de pierres. Il était nerveux et se demandait pourquoi lui et les autres avaient été réunis dans un tel lieu. Surtout, il imaginait les différents dangers susceptibles de les menacer.

Shamash paraissait beaucoup plus jeune que le "dieu sanglier". Plus grand, plus large d’épaules, plus insouciant... Il était d’une beauté beaucoup moins classique que celle de Bacchus ou d’Apollon, beaucoup moins exotique que celle de Rhadamanthe, et différente de celle, orientale, de Tsukuyomi. Mais il n’avait rien d’une créature non humaine comme Moccus. Esmelia devinait chez lui une ascendance à la fois européenne et africaine. Il était grand et athlétique et avait un visage tout en angles avec des pommettes saillantes, des cheveux longs et crépus qui lui tombaient dans le dos. Sa peau était claire, mais il était évident qu’un peu de soleil en changerait radicalement la couleur.
Sauf que dans l’espace, s’approcher du soleil équivalait à jouer le rôle de la brochette au-dessus d'un barbecue…
Les jaffas de son empire avaient été parmi les premiers à se soulever contre les goa’ulds. Sa tête avait été mise à prix dans l’univers sur lequel il avait régné. Aussi, évitait-il de rester trop longtemps au même endroit. Shamash avait été surpris par cette rébellion. Il n’était pas de ceux qui régnaient par la cruauté et la peur. Néanmoins il avait contre lui de n’avoir jamais caché ce qu’il était. Lorsque les temps étaient au raccourcissement, il en allait comme pour les rois et pour ceux qui évoluaient trop près d'eux : on ne perdait pas de temps à leur demander s’il voulaient garder leur tête entre leurs deux épaules.

Comme son nom l’indiquait, Tsukuyomi avait l’apparence d’un asiatique. Ses traits étaient fins et n’étaient pas sans rappeler ceux d’un autre personnage qu’elle avait rencontré quelques semaines plus tôt. Et pour cause, il était le frère de Susanoo. Comme lui, il avait un visage volontaire. Toutefois aucune trace d’un orgueil mal placé n’y transparaissait. Il avait des cheveux longs, tirés en arrière, excepté au niveau des oreilles où ils avaient été coupés ras jusqu’à la nuque. Il portait l’armure d’un guerrier.
Bacchus et Enki complétaient le groupe.

Face à eux, les membres du deuxième groupe inspiraient autant confiance qu’une tribu de cannibales affamés découvrant un groupe d’explorateurs perdus sur leur territoire de chasse. Ishkur, en plus d'avoir l'air d'un matou nonchalant, ressemblait à un gangster qui ne craignait ni dieu, ni le diable. Quant à Lara, le regard qu’elle portait sur ses congénères était plus glaçant que la banquise en Antarctique. Les deux goa’ulds listaient mentalement les différents moyens pouvant leur permettre de se débarrasser des autres sans passer pour les coupables évidents.

Frey, avec son allure de boucanier, était pareil à lui-même : hautain et calculateur.
Lui aussi se demandait comment nuire aux autres. Dans son regard gris acier brillaient la ruse, la jalousie et une méchanceté sans fond. Ce qui en était presque choquant pour un jeune homme qui ne paraissait pas avoir plus de trente ans.

Ésus, quant à lui, respirait la gentillesse. Son physique de bon professeur de littérature inspirait la confiance. Mais son regard indéchiffrable, trop volubile, évoquant celui d’un dangereux déséquilibré souffrant d’un dédoublement de la personnalité qui aurait des envies de meurtre sous une douche contredisait cette impression.

De tous, Erra semblait vraiment le plus sympathique, et le plus humain. C’est pour cela qu’il avait choisi son hôte avec soin. Un bel homme athlétique, d’une quarantaine d’années, aux cheveux châtains souples et ondulants, et à la barbe naissante qui lui donnait un genre mauvais garçon comme s’il voulait correspondre au critère dominant de son groupe, sans y parvenir. Dans son regard cohabitaient intelligence, ironie et méfiance, ainsi qu’une bonne dose de ruse. Il savait que la première impression était toujours celle qui comptait le plus. De plus, il était le genre de créature à laquelle on ne racontait pas deux fois des histoires. Il avait une beauté sauvage et naturelle que bien des goa'ulds lui avaient envié.  

Difficile de dire si Moccus était beau. Selon les critères humains, il ne l'était pas. Il n'était d'ailleurs pas humain. De type humanoïde, certes, mais pas humain. Sa peau était grise et donnait l'impression d'être rugueuse comme du granit. Si son visage comportait deux yeux, ronds et noirs, une bouche aux lèvres très fines à la pigmentation bleu marine, il était caractérisé par l'absence de nez. À la place, il y avait une sorte de bosse. Le reste de son visage était parcouru d'autres renflements plus discrets et de lignes qui n'appartenaient à aucune espèce connue. Il était une incongruité aux yeux des autres goa'ulds qui se demandaient comment et pourquoi l’un des leurs avait pu choisir un tel hôte. Pourtant, il existait bel et bien.

Celle qui portait toute la laideur de son âme sur son visage se nommait Scáthach, une jeune femme de taille moyenne, assez menue. Ses bras et ses jambes étaient si maigres qu'on pouvait craindre qu'ils se brisent. Elle n'avait ni cheveux, ni sourcils, ni cils. Ses arcades sourcilières étaient proéminentes. À chaque fois qu'elle reniflait, son nez se retroussait. Ses grands yeux bruns, horizontalement étirés, n'étaient pas ceux d'une asiatique. Ils étaient plutôt ceux d'un animal et lui donnaient, sinon un air de prédateur, celui de quelqu'un qui se réjouissait du mauvais coup qu'elle allait jouer et des bénéfices qu'elle allait pouvoir en tirer. Et c’était bien ce qui occupait ses pensées en permanence. Une ligne noire traversait, en son milieu, son front bas, longeait l'arrête de son nez mutin, coupait ses lèvres charnues et rouges comme une cerise, et glissait jusqu'au bas de son menton de petite fille boudeuse. Elle disparaissait pour réapparaître le long de son cou, avant de filer sous son vêtement, une robe vaporeuse de couleur pêche qui se confondait avec sa propre peau. Elle ne portait aucun bijou, aucune parure. Juste sa robe et une paire de chaussures rouge sang assortis à ses lèvres et à ses longs ongles, des pieds comme des mains, qu’elle avait taillés comme des griffes.  

C'est tout naturellement que les membres des deux groupes gagnèrent les sièges opposés les uns aux autres, obligeant le troisième groupe, qui semblait ne pas vouloir prendre partie, à faire scission pour marquer une frontière de part et d’autre du cercle, entre les deux clans.

D'un côté s'installèrent Taranis, Perséphone, Ereshkigal, Damona, Divona et Tsukuyomi. De l'autre, les deux grands maîtres Horus et Apollon, puis l'aveugle Circé, Boann et Priape. À la droite d'Horus restait une place vacante, ainsi qu'à la gauche de Priape, ce qui indiquait qu'il manquait encore deux goa'ulds à l'assemblée. Derrière Circé, la blonde Calliope, sa lo’tauria, gardait la tête haute, et observait les participants, ce qui était contraire au protocole concernant les serviteurs. Elle avait néanmoins une drôle de façon d'observer son entourage. Son regard ne fixait personne en particulier, et pourtant, elle ne perdait aucun détail de ce qui se passait autour d'elle. Elle ne donnait pas l’impression de bouger la tête. Les goa'ulds en éprouvaient une certaine gêne avant de s'habituer à sa présence, puis de l'oublier. Pour couronner le tout, elle mâchait régulièrement, sur le troisième temps d'une mesure imaginaire, quelque chose qui n’avait pas l’air de l’être autant tant elle s'y appliquait avec une énergie qui leur manquait à tous, en ces instants.

Le silence s'abattit durant de longues minutes sur l'assemblée. Soit personne n'osait prendre la parole, soit ils préféraient attendre les deux absents avant de commencer à discuter des sujets qui les préoccupaient. Ishkur et Erra dormaient. C'était du moins ce que l'on pouvait dire du premier. Ses ronflements résonnaient de plus en plus fort et commençaient à énerver quelques uns de ses pairs. De temps à autre, son voisin, Ésus, lui pinçait le coude pour le réveiller. Erra, lui, gardait les yeux fermés, les coudes posés sur les accoudoirs de son fauteuil, et les mains jointes en pyramides devant sa figure. Il ne dormait pas. Il analysait la situation, ses sens en alerte.

Un lo’taur sortit de l'ombre et vint servir une boisson de couleur dorée et de consistance épaisse à Horus. L’ancien dieu, dont le port restait aristocratique malgré les différents revers qu’il avait dû subir ces derniers temps, se pencha en avant pour apercevoir la très blonde et très ronde Boann, trois places plus loin sur sa gauche, et leva sa coupe à son intention. Il avait un petit faible pour les créatures bien en chair, sans pour autant dédaigner les autres, pourvu qu’il puisse y trouver son compte. Elle le remarqua et lui fit un sourire discret qu’il jugea rempli de perspectives alléchantes. Au moins, si l’ennui le prenait, il aurait de quoi faire travailler son imagination. Il lui rendit son sourire en portant son verre jusqu'à son nez aquilin qui ne déparait en rien l'harmonie de son visage. Il le vida en deux gorgées et fit signe au serviteur de le remplir à nouveau. Comme tous les Grands Maîtres présents, il n'appréciait pas de se trouver là. Toutefois, il était tout à fait conscient de sa chance et du fait que sa charge ne lui permettait pas d'éviter ce genre de rendez-vous. Encore moins les endroits dans lesquels ils avaient lieu.

Depuis quelques années, le Conseil avait connu une valse des Grands Maîtres conséquente. S'il avait été un palais, il aurait été celui des courants d'air. Entre les Grands Maîtres qui disparaissaient et réapparaissaient, ceux qui mourraient, définitivement, et ceux qui ressuscitaient, ceux qui perdaient leurs domaines et ceux qui parvenaient à en conquérir un nouveau, ceux qui étaient bannis... Ceux-là, on ne les réintégrait pas. Jusqu'ici, il n'y avait pas eu d'exception.

« On pourrait commencer. Si ça se trouve, ils ne viendront pas, suggéra Divona.
─ Hors de question, lâcha Taranis de sa voix grave. Cela pourrait être considéré comme inéquitable. Et puis, rien ne nous presse, n'est-ce pas ? »  
C'était un « n'est-ce pas ? » qui signifiait « Vous avez quelque chose de plus important à faire ? ». Évidemment, personne n’osa lui faire remarquer qu’il avait effectivement autre chose à faire, à une seule exception.
Taranis ne cessait de passer ses doigts fins dans sa barbe grise qui cachait le bas d'un visage dur. Celui d'un homme qui avait toujours eu le goût des batailles sanglantes, claires et nettes, mais pas celui des intrigues de Conseil.
« Rien en dehors de notre vie et de notre temps », murmura Erra suffisamment fort pour être entendu de tous, pas assez pour que cela soit relevé au point de devenir un motif de discussion.

Contrairement à Taranis, Divona, elle, avait le chic pour repérer les intrigues, attendre qu’elles soient suffisamment mûres pour les démonter publiquement, et cela, dans une optique et un langage qui lui étaient propres.
Traduit du goa'uld, cela donnait quelque chose comme :
« C'est vrai. Il ne pleut pas des éléphants. Seulement, ce serait encore mieux si la lo’tauria de Circé cessait de remuer des maxillaires comme une chèvre qui aurait des troubles du comportement. »
L'hôte de Divona était une femme sèche au profil grec et aux pommettes saillantes. Malgré ses longs cheveux bruns parcourus de rares fils gris, son visage accusait ses nombreuses années de règne despotique. Ce n'était pas qu'elle tenait particulièrement à être un tyran, mais elle voulait encore moins à se faire expulser de sa planète comme l'avaient été d'autres goa'ulds.

Sa remarque n'eut aucun effet sur Calliope qui posa sur Divona son regard absent sans cesser ses mastications. Divona dût se contenter de soupirer en songeant qu'avec un tel comportement son propre lo’taur serait déjà entrain de mâcher sa propre langues. La sienne à lui, cela s'entendait.

Moccus s'impatientait lui aussi. Il savait comme les autres qu'il ne pouvait pas quitter l'assemblée sans se faire remarquer ou se compromettre. En quoi pouvait-il être compromis ? Il ne le savait pas, mais il pouvait compter sur ses semblables pour le découvrir. Leur seule présence, aux uns comme aux autres, à cette réunion était déjà compromettante. Donc, personne ne pouvait quitter une réunion déjà compromettante, sans se compromettre davantage.

De l'obscurité qui entourait le cercle de lumière sortit soudain Dercéto, plus lumineuse que jamais. Ses cheveux blonds platines étaient tirés en arrière, noués très serrés dans un chignon planté au sommet de sa tête. Elle avait forcé sur le bistre autour de ses yeux bleu gris pour mieux les faire ressortir. Une combinaison blanche aux reflets irisés, évoquant le latex, la moulait étroitement et elle portait des bottes à talons si hauts qu’ils la grandissaient d'au moins quinze centimètres.

Elle passa devant Lara et Scáthach en leur adressant le plus large de sa gamme de sourires, et en les gratifiant simultanément d'un :
« Salut les thons ! » ou quelque chose d’équivalent en langue goa’uld.
Elle ajouta aussitôt :
« Loin de moi l'idée d'émettre une quelconque critique, mais vous devriez vous regarder dans une glace de temps en temps ou revoir vos critères de beauté. Ce n'est pas parce que la mer est d'huile qu'il faut vous laisser aller, les filles. »  
En guise de réponse, Scáthach émit un sifflement digne d'un crotale tandis que Lara la toisa de haut en bas avec un regard qui, si Dercéto avait été un papillon ou un autre insecte, l'aurait épinglé au mur, ou une variante du genre.
Sans plus s'occuper d'elles, la tête plus haute que d’habitude, Dercéto alla s'installer entre le divin Horus et le sage Rhadamanthe. Plus satisfaite qu'elle, en cet instant, cela ne pouvait pas exister.

« Si c'est pour entendre de pareilles évidences, moi, je retourne chez moi, les prévint Divona, revêche.
─ Tant que tu as encore un domaine, bougonna Priape visiblement de mauvaise humeur. »
La réponse de Divona ne se fit pas attendre.
« Mon cher Priape, quand on a autant de cervelle qu'un crustacé, on évite de l'ouvrir trop fort. Et je suis polie. »
L'intonation trop aimable de sa voix donna des frissons à plus d'un goa'uld.
Priape jugea inutile de répondre à pareille remarque, du moins pour un temps. En règle générale, les femmes, il se contentait de les regarder de loin, surtout lorsqu'elles étaient aussi peu vêtues que Divona. En les observant, il imaginait toujours les différentes manières auxquelles il pourrait avoir recours pour leur faire payer les regards emplis de pitié qu'elles posaient sur son visage ravagé.

« Cela dit, elles n'ont pas tort, en rajouta Bacchus plus moqueur que méchant. Elles font peur à voir. »
─ Bon, ça suffit ! » gronda Horus en frappant du poing sur l'accoudoir de son fauteuil.
Il avait une voix de ténor lorsqu’il l’élevait. Son regard fit le tour des membres du Conseil qui s'étaient immédiatement tus. Quand Horus ordonnait quelque chose, on obéissait. Autrement, il pouvait vous en coûter plus qu'une simple remise en place ou une tape sur les doigts.
Il attendit un moment avant de reprendre :  
« On baisse d'un ton et on se calme. Nous sommes loin de chez nous et cela nous rend nerveux. Il est temps de commencer. Je pense qu'on peut sauter les présentations. Nous nous connaissons. Faites simplement tourner le qa’mus. »
En tant que Grand Maître, le dieu-faucon ne craignait rien d'eux, car il exerçait encore une certaine autorité, celle d'un charmeur de serpents. Avec Teutatès, Apollon et Ereshkigal, il était l'un des Grands Maîtres actuels les plus puissants. Il fut un temps où cette puissance surpassait celle de ses prédécesseurs au Conseil. Aujourd’hui, ce n’était plus le cas, et il devait prendre garde à ne pas le laisser voir.

Un mouvement du côté du dieu grec de la beauté attira l'attention d'Esmelia. Apollon avait mis une cruche de terre ouvragée, avec des motifs  en forme de serpents, entre les mains de Circé, le fameux qa’mus, une cruche rituelle. Ils devaient tous y boire en signe de partage et de confiance les uns et les autres.
Circé tâta l’objet avant d’en essuyer le goulot du revers de l’une de ses manches. Alors qu’elle s’apprêtait à le porter à sa bouche, Boann, sa voisine, la lui retira des mains.
« Désolée chérie, les enfants n'ont pas le droit de boire ça. »
Il n'y avait aucune méchanceté, ni dans ses paroles, ni dans le ton qu'elle avait employé.
« Où est-il écrit que les "enfants" n'ont pas le droit de partager le qa’mus ? fit observer Apollon avec une certaine malice.
─ J'ai assisté à suffisamment de réunion où l'on passait la cruche pour savoir comment elles se terminent le plus souvent. Et d’après ce que j’ai pu remarquer, il y en a quelques uns auxquels cela ne réussit pas
─ Au nombre où nous sommes, elle ne fera pas plus de deux tours.
─ Possible, admit Boann. Quoi qu’il en soit, au moins, l'un d'entre nous gardera l'esprit parfaitement clair... à défaut d'y voir. »

Apollon se gratta le menton. Il n’irait pas contredire Boann l’avisée sur ce point.
Sa barbe naissante lui allait comme... à un dieu. Son corps n'avait rien à envier à ses représentations statuaires. En dehors d'un bout de tissu rouge qui lui ceignait les hanches et les cuisses, et des spartiates dont les lacets s'enroulaient autour de ses mollets tout en muscles, il ne portait rien d'autre. Il n'avait même pas pu garder son glaive et se sentait plus nu sans lui que si on lui avait ôté ses vêtements.
Circé avait écouté l'échange en silence.
« Je ne suis pas une enfant », finit-elle par dire posément d'une voix grave et trop sérieuse pour l’âge qu’elle paraissait avoir.
Boann eut un sourire bienveillant.
─ Je le sais, ma jolie, lui assura-t-elle en passant la cruche, à laquelle elle-même venait de boire, à son voisin, Priape. Mais tu en as la constitution et .... »
La voix d'Horus, sur sa droite, couvrit soudain la sienne.
« Mes amis, il est temps de commencer. Ishkur, c'est à vous que revient... l'honneur... de consigner nos paroles. »

Ishkur, encore vaguement ensommeillé, se redressa lentement sur son siège. Il savait que cette éventualité pouvait arriver à n'importe lequel des vingt six participants présents. Avec le nombre, il avait espéré pouvoir passer à travers les mailles. Il pensait s’être fait discret, voire invisible. Chez lui, lorsqu’il ne s’endormait pas, cela consistait surtout à rester immobile et silencieux. On ne prêtait pas attention aux choses ou aux êtres qui ne faisaient aucun bruit et qui ne bougeaient pas. Ainsi, on oubliait la présence d'un arbre, d'une pierre, ou d'un mort... Pour peu que l'on prenne un air éteint qui n'attire pas l'attention sur soi, et que l'on essaie de se fondre dans le décor, ou de ne faire qu'un avec le fauteuil sur lequel on est assis, il pouvait facilement se faire oublier. La plupart du temps, du moins... Il se demandait s’il n’avait tiqué sans s'en rendre compte en entendant le mot "amis" ?
Horus était doué pour remarquer les tire-au-flan.
« Bien, nous commencerons par faire le point sur … »

Un mouvement d'agitation et des éclats de voix le stoppèrent net et lui firent tourner la tête sur sa gauche. Tous les regards convergèrent vers le même endroit, excepté celui de Calliopée, mais il était difficile d'en être certain.
Amaterasu sortit de l'obscurité en se débattant avec les voiles, uniques remparts entre l’obscurité et la lumière, et, sans se laisser perturber par l’étrangeté des lieux, entra dans le cercle. Son visage habituellement très pâle avait pris les couleurs de la colère. Elle pestait contre un interlocuteur invisible. D'après ce que les autres goa'ulds devinèrent plus qu'ils ne le comprirent à travers ses jurons, elle acceptait mal d'avoir été séparée de sa suite et de n'avoir pas pu garder une seule arme sur elle.

Elle avait un visage tout en finesse. Ses longs cheveux noirs, relevés, étaient retenus par une barrette de jade. Elle portait un kimono imprimé bleu et or. De luxueuses boucles d'oreilles, des bagues et bracelets qui l’étaient tout autant, cliquetaient à chacun de ses mouvements. Esmelia sentit en elle une autre colère, plus profonde et plus viscérale que celle qu’elle leur montrait.

Avec un sourire moqueur, Apollon se pencha à l'oreille d'Horus qui venait de retenir un hoquet de surprise et fronçait maintenant les sourcils.
« Au cas où tu l'aurais oublié, Horus, je te rappelle que c'est toi qui a validé son retour au Conseil des Grands Maîtres. Ereshkigal, Perséphone et moi-même étions contre. Va savoir pourquoi Hafgan, Bodb et Nephthys, eux, étaient pour. Il a fallu que tu fasses pencher la balance en leur faveur.
─ Cela ne leur a pas porté chance puisqu'ils sont morts. Personnellement, je me suis toujours demandé ce que cela allait me coûter... et je pense que je ne vais pas tarder à le savoir.
─ Boann a raison à propos de la cruche. Ce jour-là, on aurait dû éviter de la faire tourner plus de deux fois.
─ J'admets que cela m'aurait évité de perdre de la tête. D'un autre côté, c'était elle ou... »
Il se tut un court instant, comme pour chasser un mauvais souvenir, avant de reprendre à voix basse, sans quitter Amaterasu du regard.
« Cette femme s'y connaît pour faire tourner la tête aux hommes. Enfin si seulement c'était une femme.
─ Si seulement nous étions des hommes », répondit Apollon songeur, sans remarquer le sourire carnassier d'Horus dont le regard ne parvenait pas à se détacher d’Amaterasu.

Au lieu de rejoindre son siège, entre Priape et Erra, elle s'approcha du centre et commença à tourner autour de la dalle centrale sans y poser un pied.
À son tour, Horus se pencha vers Apollon et lui glissa en grec :
« Cette femelle est du genre à vous aspirer toute votre énergie jusqu'à la moelle... Si elle ne vous dévore pas avant. »
En dehors du fait que cela pouvait se deviner en l'observant, Apollon s'abstint de lui demander comment il le savait.

Comme si elle l'avait entendu, Amaterasu s'arrêta en face d'Horus et le foudroya du regard.
« Pourquoi n'ai-je été prévenue de la tenue de cette réunion qu'au dernier moment ? Pensiez-vous que je serai trop occupée pour me joindre à vous ? »
Le "jeune" Bacchus fit une remarque en latin qu'elle ne prit pas la peine d'essayer de comprendre, ponctuée d'un petit rire sardonique. Il ne l'aimait pas, et elle non plus.
Rhadamanthe, lui, se fit encore moins discret, et marqua sa désapprobation en pouffant de dédain, tandis que d'autres se contentaient de froncer les sourcils.

Horus prit sur lui et fit un effort pour paraître aussi détaché que la situation le lui permettait.
« Je te trouve bien arrogante, Amaterasu, de prétendre que nous aurions préféré la tristesse de ton absence à la joie de ta présence. Sans doute quelqu'un, dans ton entourage, a-t-il voulu respecter le deuil qui t'a frappé.
─ Par "quelqu'un", tu veux parler de mon cher frère, Tsukuyomi, ici présent, le seul de mes frères encore en vie ? »
C'était moins une question qu'une affirmation dans laquelle perçait un faible regret. Autant celui de l’existence de Tsukuyomi que celui la perte de Susanoo, son allié. Tsukuyomi ne semblait guère atteint par cet état d’esprit. S'il l'était, il le cacha derrière un sourire humble.
Elle eut un rictus mauvais à son égard et une ombre menaçante accentua la profondeur obscure de ses pupilles.
« Toi, si je le pouvais, je t'arracherai ce stupide sourire de ton visage ! N'as-tu donc aucun honneur ? C'est notre frère, Susanoo, qui a lâchement été assassiné. »

(A suivre)


Dernière édition par Ihriae le Mar 18 Juin 2013 - 12:07, édité 7 fois
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MessageSujet: Re: L'Ombre du passé / The shadow of the past   Lun 11 Avr 2011 - 20:08

L’ombre du passé / The shadow of the past
(envoi n°5-b)



Esmélia DANATESS-EVIHELIAS (Part. I - Suite. 04 - 2/2)

Un frère comme celui-ci, Tsukuyomi s'en passait. Il n'avait eu que ce qu'il méritait.
« Pitié, Amaterasu. Nous savons tous que si Susanoo avait eu un empire, tu aurais tout fait pour le lui prendre, comme tu l'as fait avec d'autres... et avec moi. Il fut un temps où tu souhaitais ma mort. Si Horus ne t'avais pas fait réintégrer le Conseil en échange de ma... de ma vie, tu m'aurais dépecé sans la moindre hésitation... Aujourd'hui, tu espères mon soutien ? »
Elle ne répondit rien et se contenta de hausser les épaules. Son soutien ? Il était loin du compte. Ce serait la dernière chose qu'elle aurait envie de lui demander.
Elle se tourna à nouveau vers Horus et Apollon.
« Si vous n'étiez pas des Grands Maîtres, je vous ferais ravaler vos paroles et cracher toutes vos dents avant de vous arracher la langue.
─ Continue, tu m'excites », la provoqua un peu plus Horus.

Amaterasu maîtrisa l'aversion qu'elle avait toujours eue à son égard. Elle ne surprit aucun des autres goa’ulds lorsqu'elle gagna le centre du cercle et monta sans hésitation sur le socle central. Après tout, d'une certaine façon, elle y avait été invitée en lui disant de "continuer".
« Pour le meurtre de mon frère, commença-t-elle, je demande réparation. Je veux la tête de l’hôte de Ba’al, et je veux son symbiote pour le tuer de mes propres mains, avant de le dévorer comme je suis en droit de le faire. »
Quelques goa'ulds clignèrent des yeux, plus en entendant ce nom qu'ils croyaient avoir oublié qu’en prenant conscience du sort que lui réservait Amaterasu. Même Métis l'aurait fait si elle l'avait pu.
Apollon secoua la tête. Il se pencha légèrement en avant, les coudes posés sur les bras de son fauteuil
« Oublie cette idée. À trop réfléchir, tu risques d'avoir mal à la tête », la prévint-il.
Elle le foudroya du regard.
« Ce n'est pas à toi que je m'adressais, Apollon. Mais puisque tu souhaites intervenir pourquoi, selon toi, renoncerais-je à cette "idée" ?
─ Peut-être qu'entre toi, morte, et Ba'al, vivant, je préfère la seconde solution, riposta-t-il immédiatement.
Il y eut un gloussement étrange et inhumain. Quelques tête se tournèrent en direction de Scáthach. Elle leur renvoya un regard meurtrier.
« Me menacerais-tu, Apollon ? minauda Amaterasu.
─ Bien sûr que non. Entre Grands Maîtres, ce genre de chose n'a pas lieu d'être. »

Au sein du Conseil, Rhadamanthe ne cachait pas que la joute entre Amaterasu et Apollon ne l'amusait guère. Il avait l'impression qu'un gros matou jouait avec une petite souris. Toutefois, la souris n'était pas seulement maligne, elle était aussi diablement dangereuse.
Il décida d'intervenir avant que les choses tournent mal.
« Nous n'avons pas le temps pour ces enfantillages, Apollon. Amaterasu, nous allons  considérer ta demande. Expose-nous tes arguments et à leur lumière, nous déciderons.
─ Parce qu'on a le temps pour cela, Rhadamanthe ? » s'insurgea Anat.  
Il lui répondit en réprimant une bouffée d'agacement :
« Nous le prendrons. Quelqu'un y voit une objection ? »
Personne n'en vit, même si Anat et Enki cachèrent moins leur réticence que les autres.

D'un signe de tête, Rhadamanthe invita Amaterasu à s'exprimer.
« Ce que j'ai à dire ne tient qu'en une seule phrase : j'accuse Ba'al, Grand Maître déchu et banni du Conseil et de l'Alliance des Grands Maîtres, d'être un voleur et un meurtrier, et je réclame un châtiment exemplaire envers lui. »
Elle se tut, espérant avoir fait sa petite impression. En plus d'une beauté saisissante, cette femme respirait la toute puissance. Elle le savait, et tels des charmes magiques, elle utilisait ses atouts au maximum de leur influence.

Après un instant de silence qui laissa à chacun le temps d'assimiler la requête d'Amaterasu et d'en peser soit les bénéfices qu'ils pourraient en tirer, soit au contraire les dommages qui en découleraient, Rhadamanthe reprit la parole.
« Voilà qui n'est pas nouveau. Ba'al a toujours été un menteur et un manipulateur. Plus d'un grand maître pourrait témoigner de ses agissements... s'il était encore de ce monde. Quant à être un meurtrier... Il n'est pas un seul d'entre nous, ici présents, qui n'ait au moins un crime à son actif. Je m'étonne seulement que ton frère ne soit pas mort plus tôt. Son ambition et son manque de discernement, entre autres, l'ont souvent conduit à se heurter à des adversaires plus puissants que lui, ou plus avisés. Bacchus, Shamash et Ishkur pourraient en témoigner.»

Ishkur redressa la tête. Deux fois ! Il avait été pointé du doigt deux fois en quelques minutes. Il appréciait encore moins de se voir donner en exemple contre son propre camp. Depuis qu'il avait établi une alliance avec Amaterasu, il jouissait d'une paix divine, et souhaitait que cela demeure ainsi aussi longtemps que possible. Il savait que les trêves et les pactes avec elle étaient fragiles. Dans l'immédiat, il avait trop à perdre s'il devait se retrouver contre elle. Notamment un poste de Grand Maître qu'il comptait obtenir dans un avenir plus ou moins proche…
Il ne pouvait se permettre de confirmer énergiquement comme Bacchus et Shamash, mais rester en retrait pouvait le rendre suspect aux yeux des autres goa'ulds.
Il se contenta d'un hochement bref.

Les yeux luminescents d'Amaterasu brillèrent avec encore plus d'intensité. Horus et Apollon crurent y voir un sentiment de victoire, et de ruse, alors qu'elle n'avait pas de quoi se réjouir. Elle préparait d'autres mauvais coups, c'était certain. Ils savaient son ambition illimitée. Aujourd'hui, c'était Ba'al, et demain – un demain très proche – ce serait leur tour.
Ils sentaient aussi que la mort de Susanoo n'était pas la seule motivation de sa funeste réclamation. Sa haine envers Ba'al avait toujours été évidente. La jalousie qui la brûlait comme un feu ardent ne suffisait pas à expliquer cette haine abyssale.

« Qu'est-ce qui vous embarrasse dans ma demande ? Il y a quelque mois, vous n'auriez pas hésité... »
Teutatès lui intima le silence.
« Admettons. Ba'al est l'assassin de ton frère. Pourquoi serait-il un voleur ? Les rumeurs disent qu'il possède plus que ce que certains d'entre nous disposent encore : une armée de jaffas, des alliés qui lui sont fidèles, des vaisseaux de guerre, et des planètes sur lesquelles il gouvernerait encore.
─ Vous l'avez dit : ce ne sont que des rumeurs. Comme la plupart d’entre nous, il a tout perdu. Pensez-vous que les peuples des planètes qu'il gouvernait continuent à le suivre alors que tous les autres se sont libérés de leurs… "chaînes" ? Ils nous ont abandonnés, nous. Pourquoi en serait-il autrement avec lui ? Qu'est-ce qui le différencierait de nous ?
─ On se le demande encore. »
Amaterasu ne sembla pas entendre Teutatès. Elle poursuivit, les observant les uns après les autres, en quête de leur soutien.
« Le peu qu'il lui restait, vous le lui avait pris lorsque vous l'avez déchu de ses privilèges de Grand Maître, non ? En réalité, il ne possède plus rien... RIEN. Même pas sa dignité. »
Perséphone frissonna. Elle ne souhaitait pas avoir Amaterasu pour ennemie. Elle réprima un sursaut lorsqu’Amaterasu eut un rire aussi soudain qu’insolent.

Teutatès, lui, n'avait guère envie de rire.
« Comptes-tu nous dire ce que Ba'al a volé à ton frère, oui ou non ?
─ Vous ne devinez pas ? »
Un ange sembla traverser le cercle à grand pas pour se diriger vers celui qui venait de parler. On eut même dit que Perséphone et Dercéto le suivirent du regard jusqu’à Tsukuyomi
Si quelqu'un avait la réponse, en dehors d'Amaterasu, cela ne pouvait être que son dernier frère. Les regards des deux femmes sur lui se faisaient tellement insistants que cela attira aussitôt l'attention des autres goa'ulds.
Tsukuyomi soupira douloureusement. Il se raidit. S’il ne prenait pas l’initiative, les autres allaient lui tomber dessus comme la petite vérole sur le bas clergé.
Ce n’était pas exactement sa pensée, mais cela y ressemblait beaucoup.
« Une épée que nous possédons... On lui a donné plusieurs noms, mais là où nous en avons pris possession, elle a été surnommée Kusanagi, la coupeuse d'herbe. On la dit impériale et datant de l'époque du Japon féodale... enfin... des Japons féodaux. »

Ishkur leva la tête et essaya de croiser le regard de Horus. Il se demandait si cela valait la peine de faire état de l’histoire d’une vulgaire épée dans ses notes. Horus avait ostensiblement l’esprit et les yeux ailleurs. Ishkur comprit qu’il était quitte pour l’histoire. Intérieurement, il les maudit : Horus, Tsukuyomi et sa satanée épée.
Ce dernier poursuivait :
« … d’origine tau’rie. En partie seulement, car c’est un des nôtres qui l’a forgée : Goibné.
─ Que devient ce bon vieux Goibné, chuinta Moccus d’une voix sirupeuse. Cela fait un moment qu’on ne l’a pas vu. Ses armes pourraient nous être utiles.  
─ Sans aucun doute, répondit Tsukuyomi sans laisser paraître la moindre émotion sur son visage ou dans sa voix. Encore eut-il fallu que Susanoo et ses amis ne lui coupent pas la tête. »

Esmélia sentait qu’il ne leur racontait pas toute l’histoire, vieille de plusieurs siècles. Elle, elle l’a connaissait… Elle l’avait lue dans l’esprit de Tsukuyomi.
Goibné vivait en Ecosse, et pour rien au monde, il n’aurait quitté ses terres, sauf pour un ami, et un allié auquel il devait un service. Susanoo s’était fait passé pour Tsukuyomi et avait attiré Goibné jusqu’au Japon où ses amis et lui l’avaient assassinés. Susanoo n’agissait pas pour son propre compte, cependant il en tirait des avantages. Celui des armes, et celui de compter une tête de moins dans les rangs adverses.  
« Ma sœur se trompe... poursuivait Tsukuyomi. Cette épée n'est plus en possession de Ba'al. L'un de ses jaffas est venu me la remettre, hier soir, sur l’ordre de son maître. »
En entendant ces mots, Amaterasu dut faire un gros effort pour que ses jambes la maintiennent debout et pour garder ses idées claires.
« Vous voulez dire sa hjà’kô, » corrigea Rhadamanthe.
Tsukuyomi fronça les sourcils comme s'il ignorait à qui Rhadamanthe faisait allusion.
« Non. Il s'agissait d'un jaffa, finit-il par répondre. Il portait la marque de Ba'al sur son front. Et je peux vous assurer que ce n'était ni son Prima, ni cette femme…sa... hjà’kô.
─ Ce vieux brigand de... », commença Rhadamanthe avant d'étouffer quelque part entre sa gorge et sa langue ce qu'il allait dire à son propos.

Il n'avait pas besoin d'achever sa phrase. Tout le monde pensait comme lui. Ba'al n'avait officiellement pour seule suite que sa hjà’kô. Toutefois, il avait assuré ses arrières. La rumeur disait peut-être vrai. Qui savait combien de vaisseaux furtifs lui appartenant s'étaient glissés parmi les hat'aks des Grands Maîtres ? Qui savait combien d'espions il avait encore à son service à l’intérieur de chacun d’eux ? Peut-être que l'un d'entre eux se trouvait parmi les membres du Conseil...
Le niveau de suspicion qu'ils nourrissaient les uns envers les autres grimpa de quelques échelons supplémentaires.
Amaterasu s'était ressaisie telle un chat qui retombe toujours sur ses pattes.
« Il est venu rendre l'épée, et tu l'as laissé repartir ? »
Les lèvres de Tsukuyomi esquissèrent un sourire de satisfaction.
« Je n'avais aucune raison de le tuer, répondit-il d'une voix calme, même s’il admettait mal que sa sœur remette en doute ses décisions.
Après tout, il devait bien cela au "déchu". Celui-ci l'avait débarrassé de deux des quatre ou cinq problèmes délicats qu'il cherchait à gérer depuis un bon moment : un frère, Susanoo, belliqueux et inconscient de ses actes, et une compagne, Ame-No-Uzume, volage et aussi dangereuse qu'Amaterasu. Au moins, il n'aurait plus à craindre que sa nourriture soit empoisonnée ou que sa couche soit sa dernière demeure. Maintenant, il pouvait songer aux autres problèmes l'esprit plus tranquille. Amaterasu était encore l'un d'entre eux. Avec de la chance, elle n'en serait bientôt plus un.
« Le problème est donc réglé, résuma Teutatès sur un ton qui résumait assez bien le côté expéditif de l’affaire. Par conséquent, nous n'accèderons pas à ta demande, Amaterasu. »

La belle déesse haussa les épaules en descendant de son estrade. Elle était furieuse.
« Tout ce simulacre pour ça, cracha-t-elle haut et fort en rejoignant sa place, auprès de Priape. »
Il y eut un bref silence avant qu’une petite voix se fasse soudain entendre.
« De toutes les façons, sa requête, c'était juste pour la forme. Elle savait à quoi s'attendre. Je parierais même qu'elle avait exactement prévu comment cela se déroulerait, et qu’elle se passera de votre autorisation pour accomplir sa vengeance. En tous les cas, moi, à sa place, c'est ce que je ferais. »

D’un mouvement parfaitement synchronisé, vingt-sept paires d’yeux se fixèrent sur la jeune Circé en essayant de deviner jusqu’à quel point elle était sérieuse. La magicienne avait encore la voix d'une enfant, mais la conviction d'une adulte. Avait-elle, elle aussi, des raisons de haïr Ba’al ? Et l’un d’entre eux devait-il la craindre ?
Dercéto, elle, ne put s'empêcher de sourire. Elle avait pensé, en partie, ce que la jeune fille venait de dire. Elle l'aurait exprimé d'une manière beaucoup plus fleurie si Circé ne l'avait pas prise de court. Ce qui était assez inhabituel de la part de la jeune fille qui ne s’était jamais intéressée à leurs querelles. Toutefois, elle se serait gardée de s’avancer autant dans ses paroles.

« On n'aurait pas d'autres problèmes plus urgents à régler ? interrogea soudain Scáthach de sa voix éraillée, et inhumaine. »
Elle renifla bruyamment à plusieurs reprises. Quelque chose agaçait ses narines. Elle jeta un coup d’œil furibond à Dercéto qui s’aspergeait le fond de la gorge avec un vaporisateur à parfum. Esmélia ne pouvait affirmer s’il s’agissait de parfum ou d’autre chose. Elle ne parvenait pas à sentir les odeurs.
La goa’uld avait l’air de savourer autant ce qu’elle avalait que le fait d’avoir énervée Scáthach.  
« Si j'ai bien compris, on va encore reparler de LUI, ajouta Divona toujours revêche. Décidément, on l'a viré du Conseil, et pas invité à cette réunion, mais IL n'aura jamais été aussi présent. Je me demande bien ce que nous ne savons pas encore à son sujet.
─ En fait, je l'avais invité à se joindre à nous... dit Dercéto d'une toute petite voix. Il a refusé. »
Divona la regarda en se demandant si elle l’avait vraiment fait ou non, ou s’il s’agissait seulement d’une provocation. Elle finit par décider que Dercéto l’avait fait.
« Manquerait plus qu'il ait accepté, lâcha-t-elle.
─ Quelle sont nos forces actuelles ? demanda Anat.

Sa question ne s’adressait à personne en particulier. Ce fut Apollon qui lui répondit en allant se placer sur la dalle centrale, là où s’était tenue Amaterasu, quelques instants plus tôt. Son physique d’athlète attirait inévitablement les regards féminins, et les "hommes" lui enviaient son hôte. Sa voix, celle du goa’uld qui était en lui, ne ménageait pas ses effets pour capter l’attention de l’assistance. Si bien que l’on finissait par en oublier son corps musclé et quasiment nu, ainsi que son visage aux traits déterminés et terriblement séduisants.
« Notre situation est aussi simple que claire : tout ce qu’il reste de notre… peuple… se trouve ici. Quant aux civilisations que nous avons construites et élevées… Autant dire qu’elles n’existent plus. »

Un murmure d’effroi parcourut l’assistance.
« Vous… vous voulez dire que… que nous ne sommes plus que… que vingt-sept… »
Taranis se souvint qu’au moins un goa’uld n’avait pas été invité.
« … enfin vingt-huit…
─ Compte tenu de ceux qui ont répondu à notre appel, un peu plus, admit Apollon. Et tous ne sont pas venus. Certains se cachent dans les derniers mondes encore viables. Ils ne survivront, hélas, pas longtemps, et autant vous le dire dès maintenant, certains d’entre nous, ici présents, mourront dans les jours, dans les semaines, ou dans les mois à venir. »
Erra se redressa sur son siège, l’œil mauvais, la mâchoire crispée. Ce genre de prédiction avait le don de lui nouer l’estomac. Il ne voulait pas paraître inquiet, mais il l’était autant que les autres. Simultanément, il se demandait  quels avantages il pourrait tirer de cette nouvelle situation.
« Un instant, s’exclama-t-il. On pourrait revenir en arrière, s’il vous plait ? Qu’est-ce que cette histoire ? Encore une prédiction de notre petite sorcière ? »

S’il avait tourné la tête, ne serait-ce qu’une fraction de seconde, en direction de Circé, il aurait remarqué le regard assassin qu’elle avait posé sur lui durant un bref instant. Que l’on mette ses prédictions en doute était une chose, qu’on la traite de sorcière en était une autre. Elle ne fabriquait pas de potions magiques avec la bave, le sang ou les organes de quelque créature que ce soit. Encore que, l’idée lui vint soudain d’essayer, un jour, avec le cœur d’Erra, s’il en avait un, si petit soit-il.
Cette prédiction n’était pas l’une des siennes. Elle existait bien avant sa naissance.
Elle avait aussi d’autres choses en tête, telles que cacher ses pensées. Elle les cachait si bien qu’Esmélia ne parvenait pas à les trouver pour les lire, encore moins les deviner. Craignait-elle la présence d’un télépathe parmi eux ? Ou sa magie lui avait-elle appris à se protéger instinctivement ?

« Combien reste-t-il de mondes, ou d’univers, viables ? demanda de nouveau Anat.
─ Environ quinze pour-cent », lui répondit Apollon d’une voix dans laquelle perçaient résignation et fatalisme.
Ésus soupira, mais lui, il ne connaissait ni la résignation, ni le fatalisme .
« Essayons d’abord de voir l’aspect positif de la situation, commença-t-il d’une voix douce presque timide. Quatre-vingt-cinq pour cent des univers détruits, cela signifie que les autres… formes de vie sont autant atteintes que nous, sinon plus, n’est-ce pas ?
─ C’est exact, Ésus. Je suis certain que nous allons tous pouvoir apprécier ton sens de l’à-propos. »
Apollon vit Frey sourire. Cela aurait pu paraître incongru pour une assemblée humaine, mais pas pour une assemblée d’humanoïdes parasités par des goa’ulds.

« C’est plus qu’il nous faut, poursuivit Ésus sans se laisser démonter par la remarque d’Apollon. Que nous soyons cinq, dix, vingt-sept et plus, nous avons l’occasion de rebâtir nos empires exactement comme nous le souhaitons, et assujettir ce qui reste de créatures pensantes, ou non pensantes, en leur ôtant tout désir de rébellion. Du moment qu’il nous reste suffisamment d’hôtes... Râ a survécu avec moins que ce…
─ Si Râ a survécu avec moins que cela, je veux bien qu’on m’extraie de mon hôte, grommela Dercéto. Râ avait la folie des grandeurs et a dû rater quelques connexions au niveau du cerveau de son hôte lorsqu’il en a pris possession, ou alors, il a trop abusé des sarcophages.
─ D’accord. Bien que Râ ne soit pas le pire des exemples, j’aurais pu en trouver un autre, s’excusa Ésus.

─ Tu as quoi à la place du cerveau ? s’étonna soudain Perséphone. Tu n’as pas entendu ce que vient de dire Apollon, ni le son de tes propres paroles ? Quatre-vingt-cinq pourcent des mondes ayant un jour existé ont été rayés de la carte. En combien de temps ?
─ En cinquante ans… Peut-être cent. Nous ne pouvons en avoir la certitude, répondit Apollon.
─ Tu penses que ces univers ont disparu juste parce qu’ils en avaient l’envie ? Pour des créatures dont l’espérance de vie est de moins d’un siècle, c’est déjà quelque chose de savoir que leur monde va être détruit pendant leur vie, alors tu imagines pour nous… Même s’ils mettent un siècle pour parvenir jusqu’à nous, nous serons non seulement encore là, mais nous les aurons attendus comme des condamnés attendent leur exécution. Tu veux conquérir autant de mondes que Râ avec tes belles armées ? Ne te gêne pas. On se souviendra de toi comme l’homme qui voulait être Râ pendant… disons à l’échelle de l’univers… (Elle fit mine de réfléchir) Rien du tout. Même pas le temps de la chute d’un grain de sable dans le Grand Sablier du Temps. »

Erra toussota. Il entrevoyait clairement dans la disparition de ces univers qui contenaient des milliers de galaxies, voire des milliards pour certains, la marque d’un ennemi plus puissant qu’il ne l’avait lui-même été.
« Râ était un petit con tellement rempli d’arrogance qu’il en débordait par tous les trous, dit-il. C’est ce qui lui a coûté la vie. Sa folie et la trop grande estime qu’il avait de lui ont été le point de départ de notre chute. À cause de lui, ceux de la Tau’ri ont découvert que, non seulement nous n’étions plus des dieux, mais surtout, que nous n’étions pas immortels. Ils ont donné l’exemple aux autres civilisations, et nous sommes tombés avec nos empires les uns après les autres.
─ Parle pour toi, Erra, fit Perséphone dans un sourire mi-figue, mi-raisin. En ce qui me concerne, j’ai encore mon empire… Il en va de même pour Ereshkigal. Nous avons vu moins grand que toi.
─ Pareil pour moi, ajouta Divona.
─ Qui voudrait de mondes obscurs et inhabitables comme royaumes, pouffa Scáthach.
─ C’est vrai que côté soleil, ça manque un peu… Quoiqu’aux Enfers, il y fasse très chaud, dit-on.
─ Cela te plairait sûrement, Dercéto, lui renvoya Divona. Toi qui refuse de montrer la peau de ton hôte au soleil de peur qu’elle s’abîme trop vite.
─ Mesdames ! », les interrompit sèchement Apollon qui en connaissait suffisamment long sur les batailles de mégères pour savoir comment et en quoi elles pouvaient dégénérer.

Dercéto et Divona acquiescèrent. La situation était suffisamment grave sans en rajouter.
Erra reprit la parole avant qu’Apollon aborde un autre sujet.
« Qu’en est-il de la Tok’ra ? » demanda-t-il en se tournant négligemment vers Circé.

Son mouvement n’avait rien d’anodin. Esmélia sentit le léger frémissement de la jeune fille à l’évocation de la Tok’ra. Erra ne cachait en rien l’aversion que lui inspirait la Tok’ra et tout ce qui s’y rapportait de près ou de loin. Il haïssait donc la jeune fille qui, d’après lui, en faisait partie. Cependant, il n’en avait pas la certitude absolue. Il n’était pas le seul. Perséphone, Teutatès et Apollon le soupçonnaient aussi, mais la première n’avait jamais su trop quoi faire de cette information qu’elle n’avait jamais cherché à vérifier. Le deuxième avait des sentiment bienveillants à l’égard de la petite magicienne, et le troisième ne voyait pas le moindre bénéfice à tirer d’une information sans fondement. Aucun des trois n’avait jamais considéré Circé comme une adversaire à écarter ou une ennemie à anéantir.

« La Tok’ra n’est plus ce qu’elle était du temps de Jolinar et de Martouf. Lorsque celui-ci a été … tué… Leurs ambitions ont radicalement changé de direction, expliqua Divona dont le passe-temps favori était justement d’enquêter sur la présence d’espions Tok’ra dans ses rangs.
─ C’est plutôt leur moralité qui a changé de direction, ironisa Dercéto.
─ J’ai entendu dire, enchaîna aussitôt Perséphone qu’ils étaient devenus aussi corrompus que les Atrides, et qu’ils cherchaient les moyens de prendre notre place…
─ Ca, ce n’est pas nouveau, ma puce, fit Boann.
─ On dit encore qu’ils sont en lutte ouverte contre les jaffas… les ha’taakas [traîtres]… Ceux menés par Gerak le sanguinaire, Bra’tac, Teal’c et quelques autres.
─ On dit beaucoup de choses à leur sujet, Ésus.
─ C’est un fait », acquiesça Ésus.

Même s’il était rarement d’accord avec Teutatès, celui-ci connaissait le sujet, et son opinion était fondée.
« Il n’empêche, reprit Ésus, on n’a pas beaucoup vu les tok’ra ces derniers temps. Et cela ne peut signifier qu’une seule chose : la Tok’ra n’existe plus. Quand aux Jaffas, ils ne voient rien, ou ils ne comprennent rien, ce qui me semble plus plausible de la part de créatures que nous avons crées et si longtemps assujetties.
─ Nombre d’entre nous sont déjà morts sous les tortures de Gerak, intervint Shamash. Nous sommes pourchassés par les tau’ris et leurs alliés, par des chasseurs de primes. Même nos amis d’hier sont prêts à nous trahir.
─ Lequel de nos ennemis inconnus, ou de nos ennemis connus, nous portera le coup de grâce en premier ? » interrogea Ésus.

Métis eut un léger rire sec.
« Le savoir des goa’ulds n’a rien d’un fabuleux trésor. Tout ce que nous possédons ou connaissons, nous l’avons… "emprunté"… à d’autres civilisations, souvent sans leur consentement. Pourtant, notre savoir est un fardeau pour nous dans la mesure où nous devons prendre garde à ne pas en être dépossédés. Toutes ces connaissances que nous avons acquises au cours des temps n’ont jamais été réunies entre les mains d’un seul et unique goa’uld parce que nous n’avons jamais été faits pour nous entendre. Dans beaucoup de civilisations, on dit quelque chose de similaire à ceci : "À grands pouvoirs, grandes responsabilités". Sommes-nous faits pour les responsabilités ? J’en doute parce que nous ne sommes pas des dieux. Les  tau’ris l’ont découvert avant nous et se sont montrés avisés.
─ Tu songes à laisser nos pouvoirs entre les mains d’un tau’ri ? Un seul ou plusieurs ? Jamais ! cracha Frey.
─ Bon, alors nous venons d’exclure les Tok’ras et les Jaffas, résuma Bacchus. Les Tau’ris ne sont pas dignes de confiance, les Anciens et les Asurans encore moins.
─ Nous ne pouvons pas plus faire confiance à L’Alliance Luxienne ou aux Aschens, ajouta Boann. D’ailleurs, nous ne savons pas s’ils existent encore. Il y a quelques temps, les Luxiens étaient persuadés qu’il existait des vaisseaux errants à l’arrière des lignes ennemies. Ils étaient prêts à tout pour les trouver. Quant aux Aschens, ou ce qu’il en reste, ils brillent par leur silence. »

Apollon hocha la tête.
─ Constat identique du côté des Geniis et des Athosiens, dit-il. Même les Wraiths se posent des questions. Mes hommes en ont capturé un, il y a quelques semaines, sur un vaisseaux ruche quasiment désert. La résistance y a été tellement faible que nous avons pu vaincre ceux qui s’y trouvaient encore avec une facilité déconcertante. Ils étaient affamés, même après s’être nourris des leurs. Ils se sont pourtant battus jusqu’à la mort. Nous n’avons pu avoir qu’un seul survivant. Selon les informations que nous avons obtenues de lui, la faim et la faiblesse de leurs effectifs les ont totalement désorganisés.
─ Même dans les univers qui n’ont pas encore été atteints ? interrogea Rhadamanthe.
─ Toutes les formes de vie intelligentes sentent que quelque chose de dangereux et d’inéluctable approche, lui répondit Apollon. Mais elles ignorent ce dont il s’agit.
─  Ce que les autres ignorent, nous l’ignorons. Peut-être qu’il faudrait leur dire le peu que nous savons, suggéra Shamash. De cette manière, nous montrerions notre bonne foi et nous pourrions créer des alliances…
─ Et nous leur dévoilerions nos secrets ? s’inquiéta Amaterasu. Pensez-vous que les Oris, ou les Wraiths, ne les utiliseraient pas pour leur profit ?
─ Elle a raison, acquiesça Rhadamanthe. Cela leur donnerait une raison supplémentaire de nous éliminer.
─  Pourquoi ne pas plutôt faire alliance avec les Wraiths de nos univers respectifs, et uniquement avec eux, sans leur confier nos secrets ? »

Toutes les têtes se tournèrent en direction de Circé. Il y eut un moment de silence, celui de la réflexion.
L’idée était simple et loin d’être stupide. Cela avait au moins l’avantage de ne pas les forcer à quitter leur univers respectifs. Surtout si la seule et unique porte le leur permettant se trouvait en territoire ennemi. Les uns et les autres avaient passé des siècles, voire des millénaires sans sortir de leurs univers et, de manière générale, chaque univers avait toujours vécu en parfaite autonomie dans l’ignorance des autres, seulement dans la supposition de leur existence.

Esmélia aimait imaginer les univers comme un ensemble de particules flottant dans les rayons du soleil, derrière les carreaux, dans les pièces sombres. Certains pouvaient se toucher, se rejoindre, se fondre les uns aux autres. D’autres étaient isolés par les murs de la pièce. Le seul moyen d’en voir de nouveaux était de sortir de la pièce pour entrer dans une autre.

─ Les Wraiths sont difficiles à comprendre. Ils sont trop différents de nous, expliqua Apollon. Mais nous pouvons tenir pour acquis le fait qu’ils nous considèrent comme inutiles et dangereux. D’autre part, en nous alliant aux Wraiths, nous représenterions une force non négligeable, et une menace évidente pour nos ennemis.
─ N’est-ce pas, justement, ce que nous souhaitons ? s’exclama Shamash.
─ Bien sûr, sauf que nous pouvons craindre que cet ennemi élimine systématiquement les espèces dominantes, et celles qui lui sont inutiles.
─ Peut-être, grommela Erra. Peut-être pas.
─ Pourquoi s’inquiéter alors ? Attendons que la mort vienne nous surprendre !. »
Shamash n’était pas du genre à se laisser démoraliser ou à s’avouer facilement vaincu.
« Sait-on ce qu’il advient de ceux qui ne sont pas exterminés ? interrogea d’une voix douce et musicale la frêle Damona.
─ Nous l’ignorons. Peut-être les réduisent-ils en esclavage, ou en font-ils des objets de torture.
─ Par tous les dieux, qui sont-ils donc ? tonna soudain Divona. Savons-nous au moins quelles sont leurs motivations ?
─ Cela aussi nous l’ignorons, avoua Apollon.
─ Bref, nous allons nous faire décimer en beauté sans savoir par qui, quand et comment.
─ Cependant, quelqu’un pourrait le savoir.
─ Ne me dites pas qu’il va encore être question de… LUI.
─ Pas directement, Divona, répondit calmement Apollon. Je pensais à Cottos… et à sa recherche de la Perfection Absolue. »

Il vit les visages incrédules de ses pairs, puis un murmure d’effroi parcourut l’aréopage. Personne ne souhaitait avoir affaire de près ou de loin à Cottos.
« Une perfection totalement pervertie, fit remarquer Teutatès.
─ Peut-on supposer que Cottos se soit allié avec cet ennemi ? interrogea Apollon.
─ C’est impossible ! protestèrent plusieurs voix.
─ Pourtant, depuis quelques temps, on dit qu’il a un assistant… ou un élève…
─ On m’a aussi rapporté cela, dit Teutatès. Cottos a toujours été un peu… particulier… Ses expériences, il a commencé par les faire sur lui et cela l’a rendu… disons très différent de ce qu’il était… ou de ce qu’il aurait dû être…
─ Et fou, aussi, lança une voix.
─ Et fou, acquiesça Teutatès.
─ Et donc manipulable, ajouta Horus.
─ Il a toujours été loyal envers nous… » le défendit Erra.

Teutatès se leva soudain de son siège et fit un pas en direction d’Erra sans toutefois se montrer menaçant.
« Tant que nous lui fournissions de quoi assouvir ses penchants pour sa … recherche de la Perfection Absolue. Son royaume est un univers de ruines. De ce point de vue, il te surpasse de très loin, Erra. Il est possible qu’on lui ait proposé de passer à l’étape supérieure, voire d’en sauter quelques-unes. S’il nous a trahis, il le paiera cher.
─ Ah, oui ? Si c’est le cas, alors il est trop tard, prévint Horus. Ne commettons pas l’erreur de sous-estimer Cottos. Il est plus puissant qu’il en a l’air. Nous l’avons toujours supposé sans en avoir la certitude.
─ S’il s’est allié à notre ennemi, alors nos chances de survie sont encore plus réduites, résuma Damona. Cependant…
─ Cottos passe son temps à torturer et à tuer tout ce qui lui tombe sous la main… la coupa Priape. Enfin, je devrais plutôt dire "torturer et tuer ce qui lui tombe sous toutes ses mains".
─ Cependant ? » releva Apollon à l’intention de Damona.

Chaque fois qu’il posait ses yeux sur elle, le cœur de son hôte battait plus vite. Pourtant, il ne la connaissait pas. Il ne l’avait même jamais rencontrée jusqu’à ce jour.
Le silence se fit de nouveau. La jeune femme au regard d’un bleu presque transparent et à la fragile silhouette diaphane remercia Apollon d’un signe de tête. Elle aussi éprouvait quelque chose à son égard. Esmélia le ressentait comme une force grandissante, mêlée d’une profonde tristesse. Elle avait peur de ce qu’elle allait dire devant ses semblables. Pourtant, lorsqu’elle s’exprima, sa voix était forte et juste.

« Nous ne savons rien à propos de nos ennemis, et nous n’en savons guère plus sur Cottos qui est pourtant l’un des nôtres, parce que nous l’avons tenu à l’écart. Nous ignorons ce qu’il a fait, ces derniers temps… À quelles expériences il s’est adonné… À quelles types de découvertes ces dernières ont abouti… Il y a quelqu’un qui doit en avoir une idée… Peut-être même qu’il en sait plus que nous le supposons, et qu’il pourrait nous dire ce qui nous attend.
─ J’imagine que nous pensons tous à la même personne, maugréa Divona.
─ Plutôt deux fois qu’une, lui répondit Boann sans cacher une certaine joie.
─ D’accord, admit Erra. Supposons qu’IL connaisse d’autres choses en dehors des méthodes de torture de Cottos...
─ Ça, pour les connaître, il les connaît, lui assura Taranis. Personne ne les connaît mieux que lui. »

Erra eut un sourire en coin. Si Ba’al s’était retrouvé chez Cottos, c’est qu’il l’avait mérité. À lui tout seul, il cumulait plus d’heures de présence chez ce fou que tous les goa’ulds qu’ils avaient pu lui envoyer et qui, eux, ne l’avaient pas supporté. Nérus avait été l’un d’eux. Il ne s’en était ni vanté, ni remis. Sa faim inextinguible avait été l’une des conséquences de son séjour, pourtant assez bref, chez Cottos.

Esmélia sentit chez Enki et Anat une vague de compassion les envahir, mais ni l’un ni l’autre ne le laissa voir aux autres. Et puis, mieux valait que ce soit lui plutôt qu’eux, après tout. Ba’al avait fait des choix qu’aucun d’entre eux n’aurait osé faire, pris des décisions qu’il n’aurait jamais dû prendre, et cela en toute liberté. Il avait chèrement payé le prix de son indépendance. Ils l’avaient tous condamnés, directement ou indirectement, aux pires châtiments. Pourtant, pas un seul ne ressentait le poids de la culpabilité.

« Ba’al est un criminel, rappela Amaterasu. On ne peut lui faire confiance, quoi qu’il dise. Il n’a plus aucun pouvoir, et vous voudriez lui en redonner ? Les tau’ris de son univers sont prêts à le vendre au plus offrant, pourvu qu’ils en soient définitivement débarrassés.
─ Et tu offrirais combien pour l’avoir… entier… ou juste la tête ? »
Amaterasu posa un regard meurtrier sur Enki qui ne se départit pas.
« Il a payé sa dette, dit-il.
─ Ce n’est pas parce qu’on ne voit pas ses pouvoirs qu’il n’en a aucun…
─ Vous en êtes toujours à ces rumeurs ? grommela Divona. Vous pensez encore qu’il a des bases secrètes et des ressources que nous ne connaissons pas ? À propos de dette, pourquoi ne pas lui faire payer la nôtre ? On pourrait l’utiliser comme monnaie d’échange… ou tout simplement le livrer aux tau’ris. On fait pareil avec Cottos.  
─ Eh… moi, j’marche pas là-dedans, protesta vivement Dercéto. Je ne veux rien avoir affaire avec Cottos, de près… ou de loin.
─ Ta’Sha [Arrêtez] ! On se sent déjà assez mal comme cela chaque fois que quelqu’un prononce son nom, dit Priape d’une voix grave et calme. S’il a conclu un pacte avec nos ennemis, je ne vois aucun problème à pactiser avec quelqu’un qui n’est pas son ami. À condition d’en être certain.
─ Pactiser avec Ba’al, c’est sûrement moins pire que d’attraper le typhus, fit remarquer Dercéto avec un sens de l’à-propos pour le moins original.
─ Nous n’attrapons pas le typhus, fit Erra. Ni aucune autre maladie.
─ Nous, non, mais nos hôtes, si.
─ On pourrait peut-être…
─ De quoi parle-t-on, enfin ? s’emporta Amaterasu. Nous sommes là à discuter d’un ennemi plus puissant que nous tous réunis, et vous êtes prêts à remettre nos pouvoirs entre les mains de Ba’al… parce que vous pensez qu’il est le seul à pouvoir nous sauver. Je comprends mieux votre réticence…
─ Je ne l’aurais pas formulé ainsi, mais cela me semble bien résumé, l’interrompit Teutatès sur un ton ironique. Nous ne lui donnerons rien, et nous ne lui apporterons aucune aide. Nous aurons assez affaire à nous sauver nous-mêmes. Ba’al ne devra compter que sur lui… et sur ceux qui accepteront de le rejoindre. Je ne m’inquièterai pas pour lui. Il est capable de se sortir de n’importe quelle situation, et d’en retirer quelque chose. Il est comme un ngi’au … Il retombe toujours sur ses pattes.
─ Un quoi ? demanda Ishkur qui ne savait comment le consigner, et s’il le devait.
─ Un tigre à dents de sabre, si tu préfères. En plus petit, lui fit savoir Erra.
─ Beaucoup plus petit, ajouta Amaterasu. »

Teutatès poursuivit.
« De plus, lorsqu’il se bat, ce n’est pas uniquement la victoire qui l’intéresse, c’est la manière avec laquelle il parvient à vaincre son ennemi, et qu’il y ait des témoins pour le raconter.
─ C’est vrai qu’il s’y entend pour ça, fit Bacchus. Qui ignore qu’il a tenu tête à Héra, il y a deux millénaires, et qu’il l’a battue sur son propre terrain ? Cela lui a d’ailleurs valu son premier et long séjour chez qui nous savons. »

Teutatès secoua la tête.
« Héra ? Elle ne faisait rien sans passer par Chronos. On ne pouvait pas dire que c’était réciproque. Elle avait autre chose à faire que se venger de Ba’al. Les Primordiaux et les Seconds avaient des problèmes plus importants à régler à cette époque. Certains d’entre nous s’en souviennent encore.
─ Si elle n’y était pour rien, alors pourquoi n’est-elle pas intervenue à son égard ? demanda Métis. Baal l’Ancien et elle entretenaient des liens très forts.
─ Si les morts pouvaient agir, peut-être l’aurait-elle fait… ou non. Le fils n’est pas le père après tout.
─ Tu as l’air d’en savoir beaucoup au sujet d'Héra, Teutatès. Quand est-elle morte ? »

Ce fut Horus qui répondit.
« Juste avant le retrait des Primordiaux, Boann. C’est l’une des raisons pour lesquelles ils se sont retirés.
─ Est-on certain qu’elle a été tuée ? insista Boann. Peut-être était-ce le cas de son hôte, mais elle ? Qui t’as raconté cela ?
─ Quelqu’un qui l’a su de la bouche de Chronos, répondit Teutatès avant que Horus ait à répondre lui-même.
─ Chronos ou Cronos ? voulut savoir Ishkur.
─ Inutile de le consigner, lui répondit Rhadamanthe. C’est juste une parenthèse. »

Ishkur soupira en songeant qu’il y en avait eu pas mal des parenthèses qu’il aurait pu éviter de consigner sur son carnet, et qu’il s’était donné beaucoup de peine pour rien.
« Et tu l’as cru ? demanda Erra.
─ Quelle raison aurait-il eu de mentir ? »
La réponse apparut clairement dans leurs esprits. Chronos était un goa’uld avant tout.
« Cette histoire est arrivée, il y a plus de deux millénaires », fit doucement Damona.  

Amaterasu se forçait à rester calme. En son fors intérieur, elle se disait que ces histoires vieilles de plusieurs millénaires, ou seulement de quelques siècles auraient dû être réglées depuis longtemps, et définitivement, et qu’il ne devrait plus en être question. Au lieu de cela, on parlait de se laisser sacrifier, ou de survivre tant bien que mal, pourvu qu’un seul d’entre eux, un banni, un exilé, un déporté, survive à l’anéantissement total. On lui prévoyait même des alliés. Pourquoi ? Pourquoi lui, précisément ? Et surtout, comment aurait-il plus de chance de survie que les autres… ou elle ?

« Pourquoi, n’aurions-nous pas les mêmes chances de survie que lui ? » demanda soudain Ishkur dans le silence qui venait de s’installer.
Il donnait l’impression d’avoir émis une réflexion personnelle. La question ne s’adressait à personne en particulier. Personne ne lui répondit.

Erra poursuivit :
« Pour ma part, je refuse de me soumettre à une décision arbitraire alors qu’il est tellement plus simple de lui faire avouer tout ce que nous avons besoin de savoir. Nous pourrons nous rendre compte, par nous-mêmes, de l’utilité de ces informations et de leur aptitude à nous protéger. Nous ne savons pas contre quel ennemi nous devons nous battre, alors si lui, il le sait, je vous jure que je le lui arracherai de la gorge
Horus éclata de rire.
« Même sous la torture, il ne dira rien. Il préfèrera mourir, j’en suis certain. Et puis, je pensais, Erra, que tu étais un quelqu’un d’intelligent.
─ Je me plais effectivement à le penser.
─ Et tu es persuadé que la vérité naît de la torture ? », s’étonna Damona.
Erra n’apprécia pas la claque. Il aurait pu riposter, il s’en garda bien. Il avait remarqué l’intérêt d’Apollon à son sujet. Il y avait là une munition à garder au chaud.

Esmélia sentit sa vision se troubler. Elle avait soudain beaucoup de mal à se concentrer.
« Nous pourrions porter la question au vote, suggéra Amaterasu. »
Tout le clan d’Erra fit bloc derrière elle.
Esmélia eut l’impression d’entendre les dernières paroles d’Amaterasu se répéter à l’infini dans son esprit. Elle chercha à reprendre le fil de son rêve mais celui-ci refusait d’aller au-delà de ces paroles, il se dérobait, se délitait... Elle sentait plus qu’elle ne la voyait l’obscurité autour d’elle, silencieuse, dangereuse et surtout attirante comme un appel. Quelqu’un la cherchait par-delà cette obscurité… Quelqu’un qu’elle devait rejoindre à tout prix…

Elle se réveilla, debout, dans le tel’tak qui venait de traverser la porte. Elle pensa avoir brièvement perdu conscience, le temps de passer dans le fameux vortex que lui avait décrit Carson. Elle remarqua alors qu’elle ne portait plus les mêmes vêtements que lorsqu’elle avait quitté le ha’tak, Ba’al non plus. Tout son corps la faisait souffrir. En plus d’avoir un mal de crâne du tonnerre, elle avait des écorchures aux mains, aux bras et aux jambes, ainsi que des bleus, et quelques entailles plus profondes, comme si elle s’était battue avec une lame.
Elle comprit.
Cela avait recommencé. Comme lorsqu’elle était arrivée sur la Planète aux esclaves...

Le tel’tak fut brutalement secoué. On leur tirait dessus. Enfin, d’après ce qu’elle put voir au hublot, plusieurs vaisseaux, des planeurs de la mort, leur tiraient dessus. Elle pensa immédiatement à Amaterasu et à ses forces armées.
Ils venaient de franchir une porte, et apparemment, ils étaient attendus. Ba’al avait pris les commandes manuelles et louvoyait entre les tirs. S’ils voulaient survivre, il allait devoir songer à l’occultation du tel’tak. Sauf que c’était impossible tant que la porte restait ouverte. Elle captait toute l’énergie environnante, et il devait d’abord songer à s’en éloigner pour éviter qu’elle en pompe trop, et les laisse à la merci de leurs ennemis.
(A suivre...)


Dernière édition par Ihriae le Mar 18 Juin 2013 - 12:10, édité 10 fois (Raison : Orth.)
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MessageSujet: Re: L'Ombre du passé / The shadow of the past   Lun 11 Avr 2011 - 23:50

Well, well, nouvelle partie de la fic, pour notre plaisir.

Première séquence intéressante, qui nous montre pas mal d'aspects inconnus mais bien envisageables des Goa'uld. Jeu psychologique, mais aussi une certaine "honnêteté familiale" qui surprend mais intrigue. Et que dire des profils suivants ? Bien amenés, chacun avec leurs particularités, avec leurs traits individuels qui dénotent un travail d'approfondissement de l'univers que l'on ne retrouve que rarement, voire jamais dans les fan-fictions, et au mieux de façon occasionnelle dans la littérature imprimée.

La salle, serait-elle semblable à celle où se trouvaient les inscriptions de l'Alliance des Quatre Races ? Si c'est cela, je me dis "Ouille ouille, quelque chose va aller très mal pour quelqu'un, quelque part". Et les descriptions : O_o Superbe fluidité et grande richesse, qui s'accorde à merveille à l'univers SG. Là où Skay est l'auteur idéal pour du Farscape, je commence à me dire que tu es l'équivalent pour SG, au vu de ta capacité à capturer l'essence-même de ses personnages et de ses décors, dans les non-dits qui complètent de façon absolument cohérente ce que l'on sait déjà.

Les relations entre Goa'uld, lorsqu'ils sont en privé, sont intéressantes, mais peut-être un chouïa trop familières. Même si l'on peut supposer que leurs déboires ont su fragiliser les apparences, surtout au vu de l'aspect éphémère de leur situation. Enfin, l'information importante est que ces Grands Maîtres connaissent très bien Pégase, et aussi les Ori... Et qu'ils sont prêts à n'importe quelle alliance. Tu sais faire planer le danger, à ce que je vois.

Chapitre très intriguant, qui met en place tout un pan de l'univers que tu sembles bâtir. J'ai été un peu surpris par l'attitude et le ton général des Goa'uld, mais il est justifiable. A part ça, je dois admettre que c'est une démonstration claire de la façon dont il faut procéder pour les descriptions de personnages et pour l'introduction d'une situation stratégique. Encore bravo ! J'attends la suite avec impatience, et j'en viens presque à me demander si tu ne serais pas, par le plus grand des hasards, déjà publiée IRL. Si tel était le cas, je crois que je foncerais acheter les ouvrages en question.

(copie du commentaire sur SGF, désolé du manque d'originalité, mais il se fait tard.....)

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MessageSujet: PublicationS ?   Mar 12 Avr 2011 - 13:18

Encore merci, et...

Non, pas de publications en fiction.
Juste quelques travaux pour des concours de scénarios (Cf. Les larmes de Cassandre - Visible (et lisible) sur ... scifi-fanseries) et quelques dossiers et articles pour des collaborations à des ouvrages sur le cinéma (Lisibles notamment dans la collection Ciném'action, chez Corlet)...

Cet été, je devrais retravailler sur Les larmes de Cassandre. Une fois le texte terminé... On verra...
En attendant, je poursuis la publication de L'Ombre du Passé... Je corrige les fautes d'orth. et autres que je remarque encore (et je suis certaine d'en oublier, malheureusement), et je me laisse le temps de retravailler (encore !!) certains passages qui me semblent plus faibles ou qui manquent de fluidité.

En espérant vous surprendre, et ne pas vous décevoir, avec la suite de ce récit,
Fanfictionnement vôtre,

Ihriae
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MessageSujet: L’ombre du passé / The shadow of the past (Envoi 6-a)   Lun 18 Avr 2011 - 20:07

L’ombre du passé / The shadow of the past

(envoi n°6-a)




Esmélia DANATESS-EVIHELIAS (Part. I - Suite. 05 - 1/2)

Le premier coup de semonce avait fait pas mal de dégâts sur le tel’tak. Pas assez pour empêcher son occultation, mais suffisamment pour l’empêcher de passer en hyperespace et rejoindre une autre porte, lui expliqua Ba’al entre deux manœuvres d’évitement. Si, toutefois, il en existait encore une quelque part dans cette galaxie, ou dans cet univers.

La porte se referma. Il leur fallait composer un nouveau code et repasser par l’anneau. Par un miracle qui devait tout à la dextérité de son pilote, et plus encore à au désir tenace de vivre de celui-ci, le ha’tak réussit à se glisser entre les vaisseaux ennemis qui le prirent aussitôt en chasse comme un essaim de guêpes pourchasserait celui qui aurait piétiné leur nid. Ils étaient aussi mortels.

Ba’al fit décrire un immense arc de cercle à son vaisseau. Malgré le brouillard dont elle essayait désespérément de s’extraire, Esmélia comprit sa manœuvre. Il voulait les entraîner aussi loin que possible de la porte. Puis il occulterait le ha’tak, reviendrait vers le grand anneau en suspension dans l’espace et rentrerait de nouvelles coordonnées pour ouvrir la Porte.

Leurs poursuivants restèrent un moment indécis, puis ils se décidèrent à faire demi-tour. Ils ne manquèrent pas de voir la Porte s’activer à nouveau. Le tel’tak de Ba’al, redevenu visible, les devançait toujours. Il passa une première fois devant elle sans chercher à la franchir. Toujours à sa poursuite, sans doute avec l’idée qu’il les narguait, les vaisseaux en firent de même. Il fit revenir son vaisseau pour la seconde fois vers la porte spatiale. Elle allait se refermer. Ba’al lança le ha’tak à pleine vitesse et entra dans l’iris juste avant qu’elle se referme.

Le vaisseau se retrouva disloqué, étiré, distendu, dans le vortex, et fut recraché dans une autre galaxie, peut-être un autre univers, elle l’ignorait, mais au moins, les autres vaisseaux n’avaient pas pu les suivre.
« Depuis combien de temps avons-nous quitté votre ha’tak ?
─ Pardon ? »
Elle répéta sa question. En guise de réponse Ba’al bougonna :
« Ne vous inquiétez pas pour Beckett. Il ne risque rien là où il est. »

Il se méprenait sur le sens de sa question. Elle n’insista pas. De toutes les façons, peu importait le temps qu’elle avait perdu, au sens propre, elle ne pourrait jamais le récupérer. En plus, il avait un problème plus urgent à régler.
« Peuvent-ils vous retrouver ? » lui demanda-t-elle.

Il mit un moment avant de lui répondre. Le temps de vérifier si des morceaux de son vaisseau étaient restés dans le vortex, ou ailleurs, et qu’ils n’étaient pas attendus par d’autres assaillants de ce côté-ci de la Porte.
« Ils le pourront, certainement », finit-il par répondre en se tournant vers elle. « Mais pas avant un long moment.»

Elle remarqua qu’il l’observait attentivement en plissant les yeux comme s’il venait de remarquer, chez elle, quelque chose d’inhabituel.
Il reprit les commandes de son vaisseau, silencieux et soucieux.
Elle finit par briser ce silence qui lui était devenu pesant.
« Il faudrait que nous parlions d’une chose très imp…
─ Il y a sans doute beaucoup de choses importantes dont nous devrions parler, la coupa-t-il sans se retourner. Mais ce n’est ni le lieu, ni le moment. Si vous essayez de me prouver le contraire, je n’hésiterai pas à ouvrir le sas derrière nous. J’y survivrai, mais pas vous, et pas seulement parce que je suis attaché à mon siège. »
Elle n’était pas certaine que cela soit exact, mais elle préféra ne pas le tenter. Elle lui parlerait de L’Occulteur plus tard, une fois de plus.

Ils passèrent les deux heures suivantes dans le silence. Elle eut la preuve, si elle en avait eu besoin, que les voyages de l’espace étaient du plus grand ennui, que ce soit à plus d’une centaine de personnes dans un ha’tak, ou à deux dans un tel’tak.

Au détour de la toute petite planète morte où il l’avait laissé, son ha’tak apparut. Ba’al dirigea son vaisseau vers l’une des aires d’appontage. Il ne s’était plus préoccupé d’elle depuis qu’il avait renvoyé leur conversation aux calendes grecques. Elle comprenait parfaitement qu’il ait à faire face à d’autres obligations. Elle était même bien placée pour le savoir. Mais elle avait aussi l’impression qu’il faisait tout pour éviter le sujet, et même l’éviter, elle.

Elle était restée à méditer là-dessus, et sur d’autres choses parmi lesquelles ce rêve à propos du Conseil goa’uld, jusqu’à ce que Carson vienne la chercher dans la soute. Il était sincèrement inquiet à son sujet. Il hésitait à la toucher, la prendre dans ses bras, ou simplement lui tenir la main. Il était resté assis à côté d’elle, dans la semi-obscurité du tel’tak, sans rien dire, un très long moment… Jusqu’à ce qu’elle décide lui avouer ce qui la tourmentait.

Elle lui avait parlé de sa nouvelle perte de mémoire, mais l'avait regretté aussitôt au son de sa voix. Elle avait tenté de le rassurer, sachant que c'était en pure perte. Carson réagissait avec son cœur et non avec sa raison. Elle avait donc préféré changer de sujet et lui demander s’il savait quelque chose à propos d'une condamnation concernant Ba'al. Sur le coup, il n'avait pas compris. Elle lui avait alors révélé que Ba'al n’était plus un Grand Maître et qu’elle tenait cette information du principal intéressé. Elle lui avait aussi parlé de ce qu’elle avait entendu dire à son sujet, par les autres goa’ulds, en prétendant qu’elle avait surpris des conversations, des bruits de couloirs… sur le fait qu'il avait été déchu de son statut de Grand Maître par Anubis, arrêté et envoyé en exil dans les prisons de Cottos.

Carson avait médité sur ses paroles quelques instants avant de murmurer à voix basse :
« Je n’ai jamais entendu parler de ce Cottos, mais pour le reste… Si ces rumeurs disent vrai… cela pourrait coïncider avec l'apparition des clones, et cela expliquerait qu'on n'ait jamais mis la main sur le véritable Ba'al.
─ Il s'est aussi fait une ennemie mortelle : Amaterasu.
─ Amaterasu ? Je croyais qu’elle avait été tuée… par les Réplicateurs… Des créatures bios-mécaniques… Enfin plus mécaniques que bios, et surtout très dangereuses.
─ Soit c’est encore un exemple de résurrection goa’uld, soit c’est quelqu’un qui se fait passer pour elle, mais je peux vous certifier qu’elle est bien vivante et que ce sont ses vaisseaux qui nous ont attaqués. C'était des planeurs de la mort, et nous nous en sommes sortis de justesse.
─ Des planeurs de la mort ? Il y en avait beaucoup ?
─ Assez pour nous tendre une embuscade à la sortie d’une porte. Amaterasu veut sa mort, et les autres goa'ulds ne lèveront pas le petit doigt pour le protéger.
─ Le contraire aurait été étonnant.
─ D'autant qu'ils ont d'autres préoccupations. Apparemment, il y a un ennemi qu'ils craignent plus que tout autre, et que nous aurions, nous aussi, des raisons de craindre. Il anéantit chacun des univers dans lesquels il passe. On dit qu’après son passage, il ne reste rien, et qu’il en a déjà détruit beaucoup. »

Carson ne répondit rien. Il restait assis sur la banquette à côté d'elle, la tête baissée. Ses mains s'agitaient nerveusement. Il venait de comprendre quelque chose.
« Les cartes, murmura-t-il. Les cartes ne montraient pas quelque chose qu’il fallait voir, mais quelque chose qui n'était plus là.
─ Quelles cartes ? »
Il lui avait expliqué comment il avait découvert les cartes de Michael. Et comment Ba'al avait mis la main sur lui, ensuite. En lui parlant de Michael, Carson lui avait avoué sa véritable nature. Il lui avait parlé de ses doutes et de ses craintes, et de l’autre Carson Beckett. Elle s'était rendu compte qu'elle n'était pas la seule à subir les contrecoups des derniers évènements.

Ils étaient là. Loin de leur vie passée, ou du moins ce qu'ils pouvaient considérer comme une vie tant elle avait été dévastée. Loin de leurs amis et de leur famille. Nombre de leurs certitudes s'étaient envolées en quelques jours. Au-delà de tout cela, ils venaient de comprendre qu’ils se trouvaient au milieu d'une guerre sans pitié face à un ennemi dont personne ne savait quoi que ce soit, sauf qu'il était tout puissant et prêt à dévorer toutes les galaxies qui se présentaient à lui.

Ils étaient là, et ce n’était pas un hasard. Ils avaient un rôle à jouer. C'était une certitude qui n'avait cessé de grandir en elle. Leur rencontre... Ce n'était pas seulement parce qu'elle recherchait L'Occulteur de Monde. D'ailleurs existait-il vraiment ? Elle se souvenait parfaitement de cet objet en étain, parfaitement rond, pas plus gros et aussi lourd qu'une boule de pétanque. Elle l'avait tenu entre ses mains et sentit sa froideur surnaturelle. Elle avait essayé de le comprendre, mais elle avait fini par y renoncer. N’était-il réellement rien de plus ou de moins que ce dont il avait l'air : une boule de pétanque ? N'était-il rien qu'une idée ? Celle de l'espoir ? Rien n'arrivait jamais par hasard. Aucune rencontre n'était fortuite.

« Nous devons nous ressaisir, » affirma-t-il soudain.
Sa voix avait retrouvé un semblant de vigueur. Un peu forcée, néanmoins.
Elle eut un léger rire.
« Qu'est-ce que vous proposez ? demanda-t-elle.
─ Nous pourrions commencer par améliorer nos conditions de vie ? Ensuite, on attend et on voit comment les choses évoluent et ce que l'on peut en tirer. »

Cela faisait presque deux mois qu'ils étaient sur le vaisseau, et ils s'y ennuyaient l'un et l'autre à en mourir ou, au moins, à en déprimer. Cela devait être le cas de tous ceux qui se trouvaient embarqués malgré eux dans un vaisseau, fut-il spatial.

Le lendemain, Carson avait demandé à rencontrer Ba'al. Elle l'avait accompagné mais était restée en retrait, silencieuse. Ba’al ne l’appréciait pas beaucoup, et elle ne tenait pas à commettre un impair. Carson avait fait remarquer à l’ancien Grand Maître qu’Esmélia et lui portaient les mêmes vêtements depuis leur arrivée et qu’à force d’être lavé, son uniforme était devenu aussi ajouré qu’un canevas. D’autre part, la nourriture des jaffas lui donnait des aigreurs d’estomac et, surtout, il avait envie de savoir ce qu’il mangeait. Son hygiène lui semblait aussi limitée. Non que celle du maître des lieux, ou celle des jaffas, le fussent aussi, mais il avait ses habitudes. Et comme il ne savait pas pourquoi il était dans le vaisseau, et avait même perdu la notion du temps, il passait ses journées à tourner en rond dans les coursives et à poser des questions auxquelles personne ne répondait, faute de les comprendre. En bref, il s’ennuyait ferme et se sentait comme un rongeur tournant en rond dans sa roue à longueur de temps.

Bizarrement, Ba’al n’avait fait aucun commentaires sur ses revendication. Carson avait alors pensé qu’il avait fait mine de l’écouter. Elle en était persuadée, elle aussi. Pourtant, l’après-midi même, le lo’taur de Ba’al, le costaud qui l’avait enlevée de l’estrade, au Marché aux Esclaves, était venu les chercher et leur avait demandé d’établir une liste de ce dont ils avaient besoin.

Ils y avaient passé le reste de la journée. Deux jours plus tard, une grande partie de ce qu'ils avaient listé était stocké dans l’un des entrepôts du vaisseau. Il manquait bien des choses, mais il y en avait d’autres en plus, parmi lesquelles des médicaments en quantité largement suffisante pour que Carson puisse créer une véritable infirmerie à bord du vaisseau. Il avait même trouvé un pad neuf, encore dans son emballage. Il en était venu à regretter de ne pas avoir carrément demandé du matériel médical. Il y avait aussi un violoncelle. Ce qui satisfit Esmélia, même si ce n’était pas son instrument de prédilection. Elle lui préférait le violon, mais à défaut…

Ils s’étaient demandés comment Ba’al et ses jaffas avaient pu se procurer tout cela en un temps record. Ils n’avaient pas pu piller un navire terrien, du type DSC-304, par exemple, car ils l’auraient sans doute remarqué. On n’attaque pas un vaisseau de cette taille sans s’attendre à ce que ses passagers se défendent. Il restait qu’ils avaient pu piller une base sur l’un des postes avancés du SG-C, au cours des derniers mois…

Carson s’était inquiété des conséquences d’un tel acte, et des victimes potentielles. Un jaffas lui avait alors répondu qu’il n’y avait eu aucune victime. Un autre l’avait regardé, avec un air goguenard, et avait ajouté que le pillage avait été pratiqué si rapidement, et si discrètement, que les propriétaires ne s’en étaient peut-être même pas encore aperçus. Il avait semblé désireux d’en dire plus, mais un rappel à l’ordre de son compagnon lui avait cloué la bouche aussi sec.
« Il y a beaucoup de bases terriennes dans le coin ? avait-elle demandé à Carson.
─ J’en doute. Et Chip and Dale ne nous diront rien de plus. »

Tout ce qu’ils souhaitaient prendre pour leur utilisation personnelle fit l’objet d’un examen attentif de la part du Prima de Ba’al. Une tâche que détesta celui-ci. Toutefois, il l’accomplit à la lettre. Lorsque l’instrument de musique passa entre ses mains, il se posa des questions quant à son utilité. Il pensa, évidemment, qu'il s'agissait d'une arme, mais comme il ne voyait pas comment on pouvait s'en servir, ni ce qu’elle pouvait faire comme dommages, il préféra l’apporter à Ba’al pour que celui-ci décide de son sort.

Fort heureusement pour Esmélia, Ba'al était dans un de ses bons jours. Il l’avait faite venir dans ses quartiers et lui avait demandé si elle savait jouer de cet instrument. Au moins, il avait su faire la différence entre un instrument de musique et une arme. En guise de réponse, elle lui avait joué un court extrait d’une suite de Bach. Elle avait appris à jouer du violon, du piano et du violoncelle très jeune. Elle aurait même pu en faire sa profession, soit en enseignant la musique, soit en la pratiquant.

Ba’al l’arrêta aussitôt. Dix seconde lui avaient suffi pour se faire une opinion. Ce qui lui évita, après une abstinence instrumentale de plusieurs années, de faire des fausses notes et de risquer de se faire abattre par le Prima qui la tenait au bout de sa lance dragon. Au cas, où le violoncelle s’avérerait être réellement une arme. Qui savait après tout ? Elle avait remarqué que la musique avait fait tiquer le goa’uld, même s’il avait essayé de le cacher. Néanmoins, il avait accepté de lui laisser l’instrument, mais il lui avait demandé une contrepartie : lui faire la lecture, chaque soir, dans une autre langue que le latin ou le grec que lui-même lisait et parlait couramment. Elle connaissait plusieurs autres langues, dont le français et l’anglais, ancien ou moderne, l’italien, l’espagnol, l’allemand et une langue elfique. Elle avait accepté sans grande conviction, mais elle avait néanmoins accepté le marché.

Les jours avaient passé sans que rien de véritablement notable ne vienne troubler la tranquillité de l’équipage. Le ha’tak avait repris sa route à travers l’espace vers une destination qui leur était inconnue à Carson et à elle. Elle l’aida à installer son infirmerie. Durant la journée, le maître des lieux ne leur apparaissait qu’en de rares occasions. Souvent à l’heure du déjeuner, lorsqu’il les invitait à partager son repas. Autrement, elle ne le voyait que les soirs où elle lui faisait la lecture.

Cela n’avait rien de désagréable. Les textes étaient plutôt intéressants. Quelques fois, il leur arrivait d’échanger leur point de vue, mais sans cette passion qui animait les discussions qu’elle avait avec son père, autrefois. Elle n’avait trouvé qu’un texte en vieil irlandais qui lui avait posé des problèmes de lecture et de compréhension. Il avait fini par le lui lire et lui en avait expliqué le sens général. Elle admirait son intérêt pour les civilisations qui n’étaient pas la sienne et ne comprenait pas qu’il ait pu en assouvir ou en anéantir certaines. Peut-être appliquait-il à la lettre cet adage : "Pour le vaincre, apprends à bien connaître ton ennemi".

Certains soirs, elle se demandait si ses lectures avaient une utilité. Tandis qu’elle lisait, il était installé à son bureau et gérait ses affaires personnelles. Cela pouvait durer si tard dans la nuit, qu’elle avait peine à garder les yeux ouverts jusqu’au bout. Il ne la congédiait que lorsque lui-même avait terminé son travail.

Les soirs où elle ne lui faisait pas la lecture, elle jouait du violoncelle durant quelques heures. Vingt jours après lui avoir donné l’instrument, Ba’al était entré dans ses appartements sans s’annoncer. Bien qu'il ne se soit pas montré durant les trois jours précédents ─ il ne l’avait pas non plus convoquée pour ses lectures ─ elle n’en fut pas surprise. Cela lui était déjà arrivé deux fois de se comporter ainsi. Il se considérait comme le maître absolu des lieux, même chez ses "invités".

Cette fois-ci, elle avait immédiatement remarqué son air revêche et son port de tête hautain. Il tenait ses mains cachées derrière son dos. C’était une attitude courante chez lui. Elle remarqua aussi qu’il était pâle comme un linge, que ses joues étaient anormalement creusées, que son front perlait de sueur, et que ses yeux d’ambre noir brillaient comme s’ils étaient pris par la fièvre. Comme à son habitude, il ne s’embarrassa d’aucune forme de politesse, sauf celle qui consistait à rester sur le seuil comme s’il craignait de pénétrer plus en avant sur le territoire ennemi.

Il ne lui demanda qu’une seule chose, assujettie toutefois de lourdes menaces :
« Pourriez-vous cesser, par pitié, de torturer… cette objet et par la même occasion, mes nerfs. Si par malheur, je l’entends encore une fois, ce soir, ou dans les prochains jours, toute hjà’kô que vous soyez, je vous étrangle avec l’une de ses cordes. »
Fin de citation. Elle se souvenait qu’il avait ensuite reculé d’un pas, et que la porte coulissante s’était refermée. Elle en était restée sidérée. Considérant que ce n’était pas une demande à prendre à la légère, elle n’avait pas rejoué tant que le faux dieu se trouvait dans ses quartiers qui voisinaient les siens.

Carson lui avait appris peu après, que la conception musicales des goa'ulds étaient différentes de celles des terriens. A vrai dire, un humain qui chanterait sous l’eau s’il en avait la capacité physique serait une véritable superstar chez eux. A condition que les paroles aient un sens avec le contexte. A titre comparatif, sur la Terre, ce qui se rapprochait le plus de la poésie populaire goa’uld, c’était ce qui était inscrit sur le ticket de caisse d’une mère de famille nombreuse après son passage dans une grande surface. Elle en avait déduit qu’un annuaire téléphonique devait passer, quant à lui, pour de la poésie de haute qualité.

Ba'al ne s'était pas montré durant les deux jours suivants. Elle avait frappé plusieurs fois à sa porte sans obtenir la moindre réponse. Elle avait cherché Carson, mais n’avait jamais réussi à le trouver. Il semblait que lorsqu’elle parvenait à le localiser à un endroit du vaisseau, elle y arrivait toujours trop tard. Il était déjà parti ailleurs… Elle commençait à croire qu’il faisait tout pour l’éviter. Et il ne pouvait y avoir qu’une seule raison à cela : il ne souhaitait pas qu’elle devine… ou qu’elle lise ses pensées.

Le troisième jour, un jaffa lui avait fait savoir que les deux hommes avaient quitté le vaisseau pour une durée indéterminée. Elle en avait presque voulu à Carson de ne pas l'avoir prévenue de son départ mais, connaissant Ba'al, celui-ci ne lui avait sûrement pas laissé le choix. Elle aurait donc pu passer son temps à les attendre, mais le destin, une fois encore, en avait décidé autrement.

Au cours de la nuit suivante, elle avait été réveillée par une brutale secousse. Ce qui était parfaitement anormal pour un vaisseau censé être immobile. A moins que le navigateur ait commis l’erreur de le stationner sur la trajectoire d’un météore, il ne pouvait y avoir que deux raisons à ce choc : soit il y avait eu une explosion à l’intérieur du ha’tak, soit il était pris pour cible par un ou plusieurs autres vaisseaux. Elle s'était habillée en vitesse et avait filé vers la passerelle de commandement. Tout le long des coursives, elle avait croisé des jaffas qui couraient dans tous les sens. Ils étaient tous armés, et nombre d'entre eux emportaient des caisses de matériels et de vivres en direction de la salle de transfert. Selon toute apparence, ils avaient reçu des ordres pour évacuer le vaisseau en cas d’attaque.

C'était la seconde fois qu'elle faisait intrusion sur la passerelle. Cette fois, le Prima ne se rendit pas compte de son arrivée, trop occupé traiter par écran interposé avec une femme à l'épaisse chevelure brune et aux grands yeux gris-bleu. "Traiter" était un bien grand mot. Elle affirmait que Ba'al et Carson étaient à bord, et il maintenait le contraire. Ce qui, dans l'immédiat était tout à fait exact. En conséquence, il ne pouvait accéder aux demandes de la femme qui étaient que Carson soit libéré, et Ba'al arrêté et livré sur l'heure. En cas de refus, elle était prête à détruire le vaisseau.

Esmélia s'était discrètement renseignée auprès du second. La petite armada que la femme dirigeait avait suffisamment de puissance de feu pour les détruire, effectivement. D'autant que la première semonce avait neutralisé les canons à plasma. Deux ponts avaient été détruits. Ce qui ne changeait pas grand chose à leur situation parce que ceux qui étaient encore en état de voler n’étaient pas armés au maximum de leurs capacités. Il n'était pas question de faire bouger le ha'tak, car ses propulseurs étaient en cours de réparation depuis plusieurs jours. Il ne restait plus que les boucliers pour les protéger, mais ceux-ci ne tiendraient guère longtemps sous un feu nourri. Elle ne voyait donc qu'une seule solution : gagner du temps pour permettre l'évacuation du vaisseau.
Elle s'approcha du Prima.
« Puis-je ? » lui demanda-t-elle poliment.
Celui-ci la regarda avec suspicion. Toutefois, au point où ils en étaient... Il lui laissa sa place sans plus réfléchir. Vala Maldoran fronça les sourcils en découvrant sa nouvelle interlocutrice.

En matière de négociation, Esmélia n'était pas certaine d'être la mieux placée, mais au moins, elle devait essayer. Il lui fallut d'abord comprendre comment fonctionnait l'Intercom. Le Prima appuya sur un bouton, et d'un signe de tête lui indiqua qu'elle pouvait parler.
« Ici, Esmélia Danatess-Evihelias, puis-je savoir qui vous êtes et pourquoi vous assiégez mon vaisseau ?
─ Votre vaisseau ?
─ Mon vaisseau », confirma Esmélia avec tout l'aplomb dont elle était capable.
Vala Maldoran plissa les yeux et sa bouche se tortilla un moment. Elle coupa brutalement toutes les communications. Son visage disparut de l'écran qui redevint noir
Esmélia décida de ne couper que le son à la fois pour voir Maldoran dès qu'elle reviendrait à l'écran, et pour éviter que celle-ci entende ce qu'elle allait dire au Prima.

« De combien de temps avez-vous besoin pour évacuer le vaisseau ? Lui demanda-t-elle.
─ Mais..., tenta-t-il de protester
─ Votre maître n'est pas là, lui dit-elle avec un calme qui l'étonna elle-même. C'est une décision que nous devrons prendre rapidement. J'ai vu que vos hommes se préparaient pour une évacuation possible. Vous avez donc prévu un lieu pour vous réfugier au cas où pareille situation se présenterait ? Je suppose que vous avez un plan un plan d'évacuation ? »
Il acquiesça.
« C'est peut-être le moment de le mettre en action, lui suggéra-t-elle sans chercher à le brusquer.
─ J'ai besoin d'une vingtaine de... Mais il n'est pas question que je quitte ce vaisseau sans mon maître ! »
Ça, cela risquait de poser un problème. Mais chaque chose en son temps.
« Faites de votre mieux pour vos hommes », lui répondit-elle, imperturbable.
Il se retira pour organiser l'évacuation du vaisseau. Elle n'avait pas eu à se battre pour le convaincre. C'était un soldat, et il savait évaluer la situation, et celle-ci était critique.

Esmélia ralluma les communications au moment où le visage de Vala Maldoran réapparut sur l'écran.
« Vous dites que ce vaisseau vous appartient, commença Maldoran, mais vos jaffas portent la marque de Ba'al et je vous vois mal prendre un vaisseau goa'uld, plus encore celui de Ba'al, à vous toute seule.
─ J'ai joué, et j'ai gagné, répondit-elle en faisant preuve d'un aplomb qu'elle s'ignorait jusqu'alors.
─ Ah oui ? Et à quel jeu ?
─ Peu importe à quel jeu je l'ai gagné. Il est à moi et je le garde. Pour l'avoir, il faudra me tuer... ou me payer très cher.
─ Je ne m'y risquerai pas. En fait, je me méfierai vraiment de quelqu'un aurait réussi à prendre quoi que ce soit à Ba'al.
─ Qui a parlé de lui prendre quelque chose ?
─ Bien essayé, mais le bluff, c'est ma spécialité, pas la vôtre. Non, mais pour qui vous vous prenez ? Vous croyez vraiment que nous ignorons qui vous êtes ?
─ Ah, oui ? Et qui suis-je, d'après vous ?
─ Assez joué, ma jolie. Tu me libères Carson et tu me livres Ba'al, ou je détruis ton prétendu vaisseau. C'est mon dernier avertissement. »
Elle devait gagner du temps.
« On se tutoie maintenant ? Désolée, mais j'ignore de qui tu veux parler. »
Esmélia sentit un mouvement derrière son dos, mais elle était trop occupée pour se retourner.
Vala Maldoran était visiblement très agacée.
« C'est marrant. Le Prima, lui, a dit qu'ils n'étaient pas à bord. Ce qui sous-entendait qu'il les connaissait... et quand on parle du loup... »

Esmélia se retourna. Ba'al avait fait irruption sur la passerelle de commandement et avait piqué droit sur elle. Il coupa la communication avant qu'elle ait pu dire quoi que ce soit.
« Qu'est-ce que vous faites ? » gronda-t-il.
Elle ne se dégonfla pas. Elle n'avait rien à perdre, et elle était certaine de son bon sens.
« J'essaie de négocier, et de gagner du temps...
─ Il est hors de question de négocier avec elle, ou avec qui que ce soit.
─ Pourquoi, si cela peut sauver des vies ?
─ Parce que nous n'avons rien à négocier, et parce que cela ne nous coûterait pas quelques centaines de vies, mais des milliards.
─ Pardon ?

Une violente secousse fit tanguer le vaisseau. Le plancher perdit de son horizontalité. Elle perdit l'équilibre, mais Ba'al la rattrapa par la taille et la serra contre lui tandis qu'il essayait de garder son propre équilibre en s'agrippant au fauteuil inamovible du Commandant de bord. Les deux derniers techniciens présents s'accrochèrent eux aussi à ce qu'ils pouvaient. Toutes les lumières de la passerelle s'éteignirent en même temps. Une sirène commença à hurler dans les profondeurs du vaisseau.
« Sortez d'ici ! », ordonna Ba'al aux deux navigateurs. « Allez rejoindre les autres dans la salle de transfert ! »
Tandis que les deux jaffas quittaient la passerelle, Ba'al manipula une trappe dans la parois du vaisseau qui s'ouvrit sous la pression de ses doigts. Il en extirpa deux plaque de la taille de cartes de tarot, d'un blanc fluorescent et translucide. Esmélia supposa qu'il s'agissait de données qu'il ne souhaitait pas voir tomber entre les mains de l'ennemi.
« Venez ! » lui cria-t-il à travers les grésillements des lumières et des ordinateurs.
Il lui attrapa la main et l'entraîna à sa suite, dans les coursives du ha'tak. Malgré l'obscurité, il savait très bien par où il devait passer pour éviter les obstacles.

Les secousses se poursuivirent à un rythme régulier. La lumière revint faiblement, mais elle montrait de sérieux signes de faiblesse. La fumée de plusieurs feux à l'intérieur du vaisseau envahissait les coursives. Toujours entraînée par Ba'al, elle arriva jusqu’à la salle dans laquelle ils avaient entreposé la petite Porte des Etoiles. Elle était ouverte. Les jaffas y faisaient déjà passer tout le matériel nécessaire à leur survie. Carson arriva à son tour suivi d’un groupe de jaffas. Il avait eu le temps de récupérer une trousse de secours, trois kits de survie, et son inséparable pad.

« Qui a fini par nous retrouver en premier ? » lui demanda-t-il après avoir sanglé son sac à dos. Sans attendre la réponse, il distribua les kits de survie, l'un pour le lo'taur de Ba'al, l'autre pour Esmélia, et le troisième, il le mit de côté. Il passa la lanière de sa trousse de secours sur son épaule droite. Il fut un temps où cet exercice de harnachement ne lui était pas naturel. Aujourd'hui, ce n'était plus le cas.
« Non. C'est une certaine Vala Maldoran, lui répondit Esmélia. Encore une, que notre hôte s'est mise à dos. Rien d'étonnant, étant donné le tact dont il fait preuve avec les femmes.»
Le principal intéressé lui renvoya un regard torve qui disait clairement que si elle continuait, elle risquait de finir sa vie avec le vaisseau.

Loin de les regarder, Ba'al s'activait autant que les jaffas. Des marques de fatigue et de souffrance étaient visibles sur son visage, mais il ne lâchait rien. Son lo’taur avait du mal à le suivre. Esmélia remarqua aussi des taches de sang sur ses vêtements. Ceux-ci étaient déchirés par endroits. Qu’avaient-ils donc fait, Carson et lui, durant leur absence ? Dans quoi le Grand Maître déchu avait-il entraîné le médecin ?
« D’après ce que je sais d’elle, Vala Maldoran est devenue chasseuse de primes, dit Carson.
─ Voilà qui ne m’étonne guère de sa part », lâcha Ba'al en aidant l'un de ses jaffas à attacher une dernière caisse sur un chariot avant de le pousser vers la porte.
« Nous devrions nous presser, ajouta Carson. Elle est loin d'être stupide. A mon avis, elle doit déjà avoir compris que nous évacuions le vaisseau. »

Dans sa voix, perçait une once d'admiration qui n'échappa pas à l'ancien dieu.
« Vous avez envie de la rejoindre, Beckett ? »
La question était inattendue de la part de Ba’al. Carson se trouva pris au dépourvu.
« Je… Enfin… Vous… Nous…
─ Décidez-vous, Beckett, le temps presse.
─ Vous n’êtes pas sérieux, je suppose.
─ Bien sûr que si.
─ Alors, c’est non. »
Ba’al s’arrêta net et le regarda. Pour la première fois, il avait l’air sincèrement surpris. Le chariot qu'il poussait redescendit la légère pente de la passerelle qui lui permettait d'entrer dans la petite Porte, entraînant le jaffa qui le tirait avec lui.
« Cette fois, c’est à moi de vous demander si vous êtes sérieux.
─ Disons que depuis peu, je me sens … plus utile et plus en sécurité... loin du SG-C.
─ Plus en sécurité ? » ricana le Prima de Ba'al pour qui les paroles de Carson relevaient le plus souvent de la plaisanterie idiote.

Ba’al lui fit signe de le remplacer derrière le charriot.
« Tant mieux, dit-il simplement. Il reste à tous nous sortir de ce piège, en vie si possible. »
Esmélia ne quittait pas Carson des yeux depuis qu'il avait refusé l'offre de Ba'al. Elle ne parvint pas une seule fois à croiser son regard. Elle se demandait ce qui l'avait fait changer d'avis. Avait-il vu, entendu, fait ou compris quelque chose pendant son expédition avec Ba'al ? Ou bien était-il parasité, lui aussi, par un goa'uld ?

Les jaffas emportèrent tout ce qu’ils purent, en nourriture et en armes. Leur évacuation, ainsi que celle des lo’taurs, étaient achevée. Ba’al avait utilisé l’un de ses trois derniers E2PZ pour les envoyer dans une autre galaxie, sur une petite planète viable et, d’après ce qu’il avait expliqué à son Prima, assez tranquille côté visites extraterrestres. Ils pourraient y rester une journée pour y reprendre des forces. A charge pour le Prima de leur faire passer deux autres Portes qui devaient les reconduire chez eux, dans leur galaxie, dans leurs foyers.

Malgré cette mission importante qui lui avait été confiée, le Prima avait émis quelques protestations. Il ne comprenait pourquoi Ba’al préférait l’abandonner, lui, plutôt que les deux tau’ris. Avait-il commis une faute grave envers son Maître ? Il pensait que ce départ était un aller simple.

Après avoir remis à Carson une série de codes, et lui avoir demandé de les utiliser afin d’établir deux routes distinctes, dont l’une serait plus longue et plus complexe que l’autre, sans jamais la croiser, mais au point d’arrivée commun, Ba’al avait pris son Prima à part. Ils étaient allés discuter un peu plus loin sans s’occuper des soubresauts du Ha’tak, et des multiples alertes qui résonnaient dans les couloirs.

L’ordinateur de bord annonçait de nombreuses zones de dépressurisation, et cela empestait de plus en plus le feu et la fumée dans la salle de transfert lorsque le Prima accepta enfin de passer la porte. Celle-ci se referma aussitôt après son passage. Il avait eu l’air soulagé en entrant dans le vortex. Esmélia ignorait ce que Ba’al lui avait dit, mais en tous les cas, cela l’avait convaincu.

Carson avait eu le temps d’établir les deux chemins qu’il espérait moins chaotique que les conditions dans lesquelles il avait dû les établir. N’ayant aucune information sur les planètes, les galaxies ou les univers sur lesquels ouvriraient les portes avec les codes que lui avait fourni Ba’al, il avait établi les deux parcours de façon arbitraire.

Esmélia avait plus ou moins compris le principe des Portes des Etoiles. Elle savait qu’il en existait au moins deux sortes : celles à neuf chevrons, et celles à douze. Même Carson ignorait l’existence de ces dernières jusqu’à ces derniers jours. Il en avait déduit que c’était elle qui leur permettait de passer d’un univers à l’autre, et qu’elles devaient être plus rares que les autres, ou plus difficile à trouver. Carson lui avait expliqué que sur les portes qu’il connaissait, il fallait actionner sept chevrons pour établir un pont, ou un tunnel spatio-temporel vers une porte située dans la même galaxie que la Porte de départ. En actionnant huit chevrons, on pouvait passer d’une galaxie à une autre. Cela nécessitait beaucoup de puissance et, par conséquent, requéraient une source d’énergie que Carson appelait un E2PZ, ou un EPZ. L’utilisation du neuvième chevron était plus récente que les deux autres. L’un des essais avait permis l’ouverture d’un passage aboutissant dans l’un des vaisseaux qui semaient les fameuses portes à travers les univers. D’autres tentatives, avec d’autres codes, n’avaient rien donné, et pour une raison inconnue, les recherches avaient brutalement été arrêtées. Carson présumait que les risques de finir dans un no man’s land universel sans temps, ni espace, ou sur un autre vaisseau à la dérive, étaient trop grand, et ne valaient pas la peine que l’on sacrifie des vies, et d’un point de vue bureaucratique, de l’argent.

L’argent, c’était peut-être ce qui manquait le plus au programme, en dehors du temps…

Le Ha’tak sans personne aux commandes résistait comme il pouvait, mais il ne tiendrait plus très longtemps. Esmélia sentait que Ba’al avait laissé partir ses jaffas et abandonnait maintenant son vaisseau la mort dans l’âme. Le Ha’tak et les quelques hommes qu’il commandait étaient les derniers vestiges de sa grandeur passée. Pourtant, il n’en laissait rien paraître. Il vérifia les deux chemins que Carson avait composés, lui fit opérer quelques modifications directement sur son pad, avant de le lui prendre des mains. Il prit les deux cartes phosphorescentes qu’il avait sorties de la passerelle, posa la première sur l’écran qui affichait la première série de codes, demanda à Carson de lui afficher la seconde, et il posa l’autre carte de la même manière, avant de rendre son pad à son propriétaire. Il lui montra la carte.
« A chaque étape, elle vous donnera les coordonnées à entrer pour actionner la porte », lui expliqua Ba’al en lui tendant la carte.
Carson allait la prendre, mais Ba’al le prit de vitesse en lui attrapant le pouce et en le lui collant sur la carte. Carson voulut le retirer mais le goa’uld le força à ne pas le bouger.
« Vous y perdrez votre doigt si vous le retirez maintenant », le prévint-il.

Esmélia vit une expression douloureuse passer sur le visage du médecin. Lorsqu’enfin il put retirer son pouce, celui-ci était aussi rouge que s’il venait de passer sur une flamme. Les yeux de Carson étaient embués de larmes.
Ba’al lui tendit la carte, pour de bon cette fois.
« Maintenant, vous seul pourrez la lire. Les codes apparaîtront à chaque fois que vous vous passerez votre doigt dessus et que vous vous trouverez devant une porte. Rassurez-vous, elle ne vous brûlera plus, et un conseil, ne la perdez pas. »
Il prit l’un des deux EPZ qui lui restait et le lui confia, à elle :
« Et vous ne perdez pas Beckett ! »

Carson et elle avaient fui en prenant le chemin le plus court. Ba’al l’autre. Non seulement, en prenant deux routes, ils tromperaient leurs éventuels poursuivants, mais la destruction du Ha’tak empêcherait ces derniers de retrouver leurs traces trop vite.

D’après l’ancien dieu phénicien, les planètes par lesquelles passait leur route étaient calmes, et les DHD, les panneaux de commande des portes, facilement et rapidement accessibles. Ces derniers étaient, en général, situés près des Portes. Moins les fuyards laisseraient passer de temps entre deux franchissements, plus il serait difficile aux chasseurs de les suivre. Carson en avait déduit que les signatures énergétiques des bonds successifs s’entremêleraient suffisamment pour perturber tous les systèmes de pistage de leurs poursuivants. Avec de la chance, ils finiraient même par perdre leurs traces.

Ils avaient franchi presque toutes les portes en moins d’une demi-journée. Il y en avait juste deux dont le DHD avait été plus difficile à trouver. Ils en avaient trouvé un sous l’eau, à quelques mètres de profondeur, et l’autre dans une grotte obscure dont ils ignoraient ce qui s’y trouvait en dehors de la Porte. D’après les bruits qu’ils avaient pu y entendre, ni l’un ni l’autre n’avait eu envie de le savoir.

Si la théorie du médecin était exacte, les Chasseurs de Primes ne devaient plus être sur leurs traces. A condition de n’avoir pas suivi celle de Ba’al. Carson lui avait concocté un joyeux "melting-doors", plus long et plus complexe que le leur. Parce que sa tête valait plus chère que celle des deux terriens réunis qui, eux, ne représentaient pas une menace officielle pour l’univers, il avait toutes les chances d’être poursuivis par les chasseurs de primes. Donc, autant ne pas leur rendre la tâche facile.

Les deux chemins aboutissaient sur cette Terre alternative qui semblait coincée dans les années 80 et qui n’avait encore aucune idée de ce que pouvait être une Porte des Étoiles. Ba’al aurait dû arriver dans cet univers, sur cette Terre, une journée ou deux après eux, guère plus. Ils l’attendaient depuis vingt-huit jours, maintenant…

Carson et elle étaient arrivés par une porte qui se trouvait dans une caisse que le flux avait éventrée de l’intérieur. Ils s’étaient retrouvés à quatre pattes sur un sol humide, dans un endroit obscur. Carson avait sorti des lampes torches de son sac à dos. Ils avaient fait le tour des lieux en suivant le premier mur qu’ils rencontrèrent. Ils n’y trouvèrent aucune fenêtre. Il y avait bien une porte, mais fermée à clé et trop lourde pour être bougée. Ils découvrirent ensuite un compteur électrique que Carson remit en route, ce qui leur permit d’avoir plus de lumière pour appréhender leur nouvel environnement.

La Porte des Etoiles par laquelle ils venaient d’arriver comportait douze chevrons et se trouvait dans un hangar immense et quasiment vide. C’était là que les deux routes, la leur et celle de Ba’al, devaient aboutir. Les lieux semblaient avoir été inondés à plusieurs reprises. Six caisses de différentes tailles, mais plutôt conséquentes, mais moins que celle de la porte, au bois pourri et aux étiquettes illisibles, demeuraient de part et d’autres du hangar, à même le sol.

Esmélia s’était demandée sur quelle planète ils avaient atterri, et plus précisément où se trouvait cet entrepôt. Elle s’était à peine posé la question que la seconde suivante, elle se trouvait au bord d’un ponton de bois, prête à faire le plongeon dans une eau qui n’avait rien de tropical. Elle recula vivement. Elle se retourna et vit des maisons en bois, dont les couleurs parfois criardes contrastaient avec la forêt de conifères qui s’étendait à perte de vue sur la montagne au-delà de la ville. L’air était frais, et la lumière était grise et triste comme au sortir de l’hiver. Un groupe d’enfants avec des cartables à la main ou accrochés dans le dos passa en courant et criant à côté d’elle. A quelques mètres d’elle, elle aperçut des hommes et des femmes qui discutaient, chaudement vêtus, à la terrasse d’un bar, le Ketchikan Creek’s Bar. Elle vit d’autres personnes dans la rue. Personne ne semblait l’avoir remarquée.

Tous ces gens avaient l’air vraiment tranquille. Ce monde avait l’air tranquille. Les vêtements, plutôt décontractés, bien terrestres, n’indiquaient pas une quelconque obligation ou interdiction religieuse. Si c’était le cas, alors ce n’était pas le premier de leurs soucis. Elle avait alors pensé à Carson. Il fallait qu’il voie cela. Mais comment retourner à l’entrepôt ? Elle s’y retrouva aussitôt, à côté de Carson qui fit un bon en arrière et tomba sur le derrière. Elle se sentit soudain prise de nausée, mais comme elle n’avait rien mangé depuis un moment…

Il lui fallut un moment pour se remettre de ce qui venait de lui arriver. Elle ne comprenait pas. Etait-ce de cette façon qu’elle avait quitté son monde pour se retrouver sur la Planète aux Esclaves ? Elle avait l’impression d’avoir les poumons et la gorge en feu, et cette chose en elle semblait de plus en plus à l’étroit… Toutefois, elle n’en dit rien à Carson qui était, à sa manière, autant surpris qu’elle, et sans doute plus inquiet.

Il lui avait suffi de penser à un endroit pour s’y retrouver. Ce n’était pas très agréable, mais il fallait qu’elle comprenne, et malgré les protestations de Carson, elle recommença aussitôt. Entre le point de départ et le point d’arrivée, il y avait une zone tampon, grise et gélatineuse, sans repère, un no man’s land, qu’elle devait traverser, c’était cela qui l’avait rendue malade, la première fois. Elle avait vu aussi ces volutes de fumée noires comme de l’encre envelopper son corps… Non… Sortir de son corps… Cela ne l’empêcha pas de se retrouver sur le ponton, ni de retourner auprès de Carson dans le hangar, encore moins d’être malade. Carson compara cela au mal de l’air qu’éprouvaient certains pilotes au début de leur formation. Restait à savoir si elle pouvait emmener quelqu’un avec elle. Elle avait donc essayé avec le médecin, sans lui demander son avis.

Il ne fut même pas malade, ni à l’allée, ni au retour. Par contre, il fut surpris de découvrir qu’ils se trouvaient en Alaska. Tout ce qu’elle connaissait de l’Alaska, c’était les ports, lorsqu’elle était enfant. Son père y venait fréquemment pour y faire du négoce. Elle se souvenait des trappeurs, vendeurs de peaux, marins, chasseurs d’ours, et toute une foule de personnages qui n’avaient rien à voir avec ceux qu’elle avait aperçus.


(A suivre)


Dernière édition par Ihriae le Mar 5 Juil 2011 - 9:33, édité 8 fois (Raison : Orth.)
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L'Ombre du passé / The shadow of the past

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