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 L'Origine de nos peurs / OdP (Tome 1)

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Ihriae
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MessageSujet: Re: L'Origine de nos peurs / OdP (Tome 1)   Mer 12 Juil 2017 - 11:27

L’ORIGINE DE NOS PEURS


Tome 1 : Esmelia



CHAPITRE 12.2


Suite du chapitre 12.1


Les liens entre les membres de son peuple étaient indéfectibles, et ils avaient accordé le même privilège à ‘Ran. Seule une faute impardonnable pouvait les pousser à rompre les liens qui les unissaient. Tous les liens vers ‘Ran avaient été rompus. ILS se mouvaient autour d’eux comme s'ILS ne le voyaient pas, ni ne l'entendaient guère plus. ILS évitaient de le regarder, de le toucher ou de le frôler. ILS ne pouvaient pas le condamner à mort, sinon leur faute serait encore plus impardonnable que la sienne. ILS avaient donc simplement décidé qu’il n’existait plus. Ce qui était un châtiment bien pire. Pourtant, même si EUX, ILS l’ignoraient, elle, elle retenait encore un fil, le dernier.

Elle était son dernier lien.

Elle sentait sa peur, sa solitude et son incompréhension face à ce qui lui arrivait.

Pénétrer l’esprit simple d’une créature dont la seule préoccupation était de trouver sa nourriture, de la manger et de dormir ne lui posait pas de difficulté. Lorsqu’il s’agissait d’un esprit plus complexe qui ordonnait non seulement de trouver de la nourriture, mais encore de la rapporter à la maison pour la cuisiner, la partager et la stoker, un esprit qui imposait de calculer la rentabilité d’un troc, de dormir dans un endroit confortable au chaud et à l’abri des intempéries et des prédateurs, et éprouvait toute une palette d’émotions complexes, cela s’avérait nettement plus compliqué. Mais s’introduire dans un esprit aussi délicat que celui d’un individu de son espèce, ou apparenté comme l’était ‘Ran, à sa propre espèce, c’était comme s’introduire dans un labyrinthe de brumes dont les plans changeaient à chaque instant. Avec quelques pièges en prime.

Sauf que dans l’esprit de ‘Ran, il n’y avait aucun piège. En était-il ainsi de toutes les Petites Mains ? Celles auxquelles les Grands Tisseurs confiaient autrefois les petits-fils fragiles des écheveaux. Le crime de ‘Ran était d’avoir laissé tous les fils se rompre. Un fil trop fragile qui se casse, passe encore. Mais tous ces destins qu’il avait entre ses doigts étaient irrémédiablement brisés désormais.

Il ignorait qu’on lui avait confié des fils trop fragiles, impossibles à tisser, impossibles à filer. Aucun Tisseur n’aurait pu y réussir, excepté les plus expérimentés d’entre EUX. Aucun Tisseur n’aurait pu concevoir que tous ces fils fragiles avaient été réunis dans une seule main, excepté celui qu’il l’avait fait, car l’intention était criminelle et préparée de très longue date.

Elle observa les mains de ‘Ran, puis les siennes comme si elle les découvrait pour la première fois. Du moins, ce qui pouvait ressembler à des mains. Dans son rêve, elle se voyait comme une créature presque transparente, intangible et luminescente. Un être qui ressemblait à une sorte de créature élémentaire. Chacun des individus, autour d’elle, possédait cette même luminescence, cette même transparence, cette même intangibilité tout en étant différents les uns des autres. Les motifs chatoyants qui parcouraient leur corps étaient translucides, de couleurs et de formes différentes.
Elle tendit la main vers ‘Ran.

Il ne comprenait toujours pas. Comment avait-il pu commettre une telle atrocité ? Pourquoi n’avait-il pas su remarquer l’extrême fragilité de ses fils ?

— D’autres atrocités vont être commises.

Elle s’exprimait sans ouvrir la bouche, ou bouger un seul muscle de ce qui pouvait être son visage.

Il en allait de même pour lui.

— Aucun de nous ne peut choisir son destin, n’est-ce pas ? commença-t-il, faisant parler sa raison plus que son âme et son cœur, tous les deux déchirés, rendus muets par son acte inqualifiable.

— Nous sommes ce que nous sommes, mais nous l’oublions parfois, tenta-t-elle de le rassurer. Nous ne pouvons faire ce que nous souhaitons, même si ce que nous souhaitons semble être notre destin.

— Nous tissons les fils d’un nombre infini de créatures, mais qui tisse nos fils, à nous ?

— Quelle serait ta réponse ?

— Personne.

— Pourquoi serions-nous plus libres que n’importe quelle autre créature existante, ‘Ran ?

— Peut-être les Grands Tisseurs… »

Il acceptait l’inconcevable plus vite qu’elle ne l’avait espéré.

Elle poursuivit.

— Qui tisse les fils des Grands Tisseurs ?

— Personne. C’est une chose impossible. Sinon, il faudrait se demander qui tisse les fils de celui qui tisse les fils des Grands Tisseurs…

— Est-ce impossible parce que nous ne pouvons pas le concevoir ? »

Elle pouvait infléchir son destin. Elle pouvait le sauver en lui faisant intégrer un autre corps. Ça, ce n’était pas facile à concevoir.

Comment pouvait-elle infléchir le destin ? Comment pouvait-elle le sauver ?

En l’éloignant d’EUX le plus vite et le plus loin possible.

Pour cela, non seulement il devait intégrer un corps de chair et d’os, de sang et d’eau, mais il devrait aussi oublier ce qu’il était en cet instant.

Il devait devenir cet "Autre" corps et âme. Un autre crime dont il pourrait être reconnu coupable s’il y survivait. Car nulle loi ne permettrait d’accorder le pardon à un voleur de corps et d’âme.

Nul ne pourrait le condamner ou le blâmer, mais il ne pourrait plus revenir parmi les siens, et lorsqu’il mourrait, son âme serait perdue à jamais dans l’obscurité, le néant. Elle le savait. Il devrait s’y plier. Dut-elle l’y obliger. Elle-même le ferait en son temps. Elle-même serait condamnable. Elle connaissait déjà sa peine. Différente de celle de ‘Ran mais guère plus enviable. Semblable à celle de ceux son espèce. Mais au moins, elle saurait pourquoi, et si la Transformation le lui permettait, elle aurait la satisfaction, contrairement à EUX, d’avoir tenté l’impossible.

Cela suffirait-il ? Bientôt, il ne resterait de leurs semblables qu’une réminiscence très vague de ce qu’ILS étaient, avaient été et auraient pu être. ‘Ran, lui, ne pourrait jamais s’en souvenir. Pas sous sa nouvelle incarnation, sur cette planète oubliée des dieux comme des déicides : la Terre.

Un esprit humain était trop fragile, insuffisamment élaborée pour concevoir un seul de leurs souvenirs, une seule de leurs visions de tous les avenirs possibles, de tout ce qui avait été et de tout ce qui aurait pu être. Il en deviendrait fou. Toutefois, son inconscient pourrait les distiller, indice après un indice, jusqu’à prendre racine. Mais il faudrait d’abord que son nouveau corps accepte la greffe et que son âme étrangère s’y fasse une place. Comme pour la moitié des espèces de l’univers objet d’une invasion parasitaire, l’âme de l’hôte ne survivrait pas à celle de son colonisateur. C’était le prix de la survie, pas celle d’un seul être vivant, ou d’une seule espèce, mais infiniment, incommensurablement plus que cela. Il n’y avait, en réalité, aucun mot pour définir ce pourquoi elle devait le faire, ni même aucun mot pour déterminer ce qu’elle devait faire.

Elle allait l'envoyer aussi loin de l'ennemi qu'elle le pourrait, sans limite de temps ou d'espace. Elle ignorait de combien de temps ‘Ran bénéficierait pour remplir la mission qu'elle allait lui confier : trouver la Clé, la Gardienne, la gardienne-clé ou la clé-gardienne. Elle ne savait quel nom on lui donnerait exactement. Elle y aurait tellement de récits à son sujet, sur des milliers et des milliers de planètes. Cela ressemblerait bien plus à une légende qu’à une chose vraie, réelle, camouflée derrière toutes sortes de récits, maquillées, travesties dans presqu’autant de légendes existantes ou ayant existé.

Comment pourrait-il la trouver ? Comment pourrait-elle l'envoyer au plus près de cette clé, de cette Gardienne ? Car c'était là un autre impératif. Il devait la trouver et la protéger quoi qu'il lui en coûte.

Personne ne savait quoi que ce soit sur la Clé. Mais Mead’, elle, avait cherché longtemps, très longtemps, à travers le temps et l’espace. Elle s’en était approchée au plus près. Mais dans une telle immensité, les distances spatiale, le temps, la matière, ne pouvaient être qu’approximatifs. Elle avait fini par retrouver le fil. Elle le tiendrait jusqu’au départ de ‘Ran avant de le lâcher dans l’inconnu… Elle ne pourrait alors plus lui venir en aide car elle avait sa propre mission. Tous les ponts vers elle, vers son peuple d’adoption, seraient coupés définitivement.

— Tu ne pourras avoir confiance à personne ici, ‘Ran. On t’empêchera peut-être de faire ce que tu dois faire. Lorsque nous nous reverrons, nous ne serons plus ce que nous sommes aujourd’hui. Tu ne nous reconnaîtras sans doute pas. Mais si tel était le cas, et si tu devais tuer l’un d'entre nous pour que la clé soit sauve, alors n'aie aucun remords à le faire. Même si cela devait être moi… Le plus important est que tu la protèges quoi qu’il t’en coûte. Si tu meurs, elle meurt, et si elle meurt, tout ce qui vit dans ce monde, connu ou non, mourra avec elle.

— Que se passera-t-il ensuite ? Et vous ?

— Quelle que soit l’issue, bonne ou mauvaise, nous ne serons plus. Comme tout ce qui aura existé à ce jour. Entre-temps, moi, je vais poursuivre mon propre chemin. J’ai ma propre mission à mener pour que la tienne réussisse.

— Je ne comprends pas.

— C'est ainsi. Comprendre ici et maintenant serait inutile.

Il devrait se contenter de cette réponse.

(Suite Chapitre 12.3)
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MessageSujet: Re: L'Origine de nos peurs / OdP (Tome 1)   Mer 12 Juil 2017 - 11:32

L’ORIGINE DE NOS PEURS


Tome 1 : Esmelia



CHAPITRE 12.3


Suite du chapitre 12.2


Il évalua les présences qui s’agitaient autour de lui.

— ILS vont me chercher.

Le chercheraient-ILS vraiment ? Après tout, il avait été banni de la communauté.

— ILS ne te trouveront pas, et moi non plus... Pas immédiatement, du moins.

— Alors, tôt ou tard, ils me retrouveront quand même.

— Un jour, peut-être, oui. À ce moment-là, tu devras faire un choix. Mais, peut-être que tu n’en auras pas la force. Moi, je ne pourrai pas lutter… Espérons seulement que quelqu'un d'autre aura pris le relais et que la Gardienne, la Clé, quelle qu’elle soit, quel que soit son véritable nom, soit à l'abri lorsque ce moment arrivera, et prête à faire ce que l’on attend d’elle...

— ILS me trouveront, répéta 'Ran. Que me feront-ils ?

— S’ILS te retrouvent, 'Ran, ils te tortureront jusqu'à ce que tu leur dises tout ce que tu sais sur la Gardienne, la Clé.

— Je ne leur dirai rien.

— ILS découvriront ton point de rupture.

— Je n'ai pas de point de rupture.

— Tu es différent de nous. Je t'ai choisi pour cette raison. Cependant, tu n'es pas une créature différente des autres. Et toutes les créatures vivantes ont un point de rupture.

— Alors, arrangez-vous pour que je n'en aie pas. Je sais que vous pouvez le faire.

— Alors tu souffriras encore plus... inutilement.

— Plus que maintenant ?

— Tu es un leurre, ‘Ran. Toute ton existence sera un leurre… destiné à les tromper… »

Elle avait senti sa colère monter comme une lame de fond. Elle envahissait tout son être. Les Tisseurs n’éprouvaient aucune émotion normalement. ‘Ran, lui, avait toujours détesté ce qui prédestinait les individus et leur ôtait toute liberté, tout libre-arbitre. Il n'était pas loin de se révolter contre elle... Contre EUX…

Elle devait l’apaiser coûte que coûte. Son agitation allait finir par attirer l’attention des autres tisseurs.

Esmelia se réveilla brutalement.

Du moins, c'était ce qu'elle avait d'abord cru, mais elle ne s'était pas retrouvée dans un lit, ni même dans son corps. Elle eut l’impression d’être estourbie, désorientée.

Mais elle comprit rapidement...

Un second rêve avait succédé au premier.

Cette fois, elle était une ombre qui se déplaçait dans les coursives labyrinthiques d’un vaisseau. Ce n’était pas celui de Baal. Elle se déplaçait, en silence, rapide et légère, sans hésitation, dans des galeries à peine éclairées, vers une destination précise.

Elle se trouvait en territoire ennemi, celui des drægans. Elle le sentait. Elle en eut la confirmation en voyant les labirés.

La plupart d’entre eux, qu'ils soient officiers ou serviteurs particuliers, hommes de troupe ou d'entretien, techniciens ou mécaniciens, dormait. Les autres, moins d'un quart d'entre eux, essayaient de tuer le temps comme ils le pouvaient. Chacun savait qu'à tout moment une attaque pouvait avoir lieu et mettre encore plus à mal ce qui restait de leur empire.

Bien que les labirés au service des drægans aient émis des doutes sur la notion "dieux", ils considéraient néanmoins ces derniers comme leurs "maîtres", car ils subvenaient à leurs besoins essentiels. Surtout, dieux ou pas, ils protégeaient leur famille, leurs amis, et leurs biens.

Seulement, les drægans ne gouvernaient plus des empires. Le fait qu’ils ne guerroyaient plus les uns contre les autres était une bonne chose pour les labirés. Mais ils n’en poursuivaient pas moins leurs entraînements physiques et psychologiques. Ils sentaient confusément qu’un autre ennemi frapperait, tôt ou tard, aux portes des galaxies dans lesquelles les derniers dieux drægans vivaient encore.

Le seul endroit où régnait une véritable activité était la piste d’appontage. Neuf vaisseaux y étaient alignés. Chacun transportait des Grands Chanceliers drægans, et des drægans mineurs. Lorsque ces derniers se croisaient, ils ne s'adressaient pas la parole. Ils se contentaient de s'observer à la dérobée puis ils s'éparpillaient dans le vaisseau de leur hôte, comme s'ils en connaissaient parfaitement les couloirs dont les faibles lumières bourdonnaient comme les abeilles d'une ruche.

Elle en déduisit, d’une part que tous les vaisseaux drægans étaient construits sur le même modèle. D’autre part, que leur hôte avait pris soin de mettre à la disposition de ses invités des quartiers suffisamment éloignés des uns et des autres pour qu’ils n’aient pas à se rencontrer plus que ne l’exigeait leur protocole.

Baal avait sûrement apprécié l’attention...

Elle percevait des bruissements, des craquements, des grincements, des sifflements, des martèlements... Tous les sons d'une activité souterraine propre à un gigantesque vaisseau spatial, qu'il soit de conception dræganne ou non. Ces vaisseaux vivaient leur propre vie. Ses habitants souterrains faisaient ce qu’ils avaient à faire, conscients que la moindre erreur pouvait coûter la vie à leur maître et à ses congénères. Facultativement, à la leur.

Mais ce qu’ils craignaient par-dessus tout, c’est l’opprobre qui serait jetée sur eux, sur leur famille et sur leurs descendants, s’ils commettaient le moindre impair. Une honte qu’aucun ne souhaitait avoir à subir. Pour éviter cela, ils étaient prêts à accepter toutes les contraintes et bien des sacrifices.

Pour l’heure, ils se montraient extrêmement discrets mais, à n’en pas douter, ils devaient faire preuve d’une vigilance toute aussi extrême.

Comme tous les vaisseaux qui s’étaient regroupés autour de Lahassa, l’une des deux planètes viables de la galaxie de Tur’in, le vaisseau de leur hôte était passés en mode furtif : invisible et immobile.

Le moindre mouvement pouvait entraîner une collision en chaîne entre les vaisseaux. Aucun drægan ne tenait à voir l'Histoire de sa civilisation s'achever sur le premier carambolage de l'Histoire de la navigation spatiale, toutes espèces confondues. Personne ne tenait à être responsable d'une inscription au Livre des Toutes Premières Fois Peu Glorieuses.

Tout en suivant deux drægans femelles, elle s’était sentie investie par des pensées qui lui venaient de partout dans le vaisseau, et au-delà. Grâce à cela, elle avait deviné la présence des autres vaisseaux autour de la planète.

Autre sensation curieuse, celle de se sentir elle-même et toute autre à la fois, sans doute sous l’influence de son rêve. Ce n’était pas foncièrement désagréable, au contraire. Mais si elle creusait un peu ce sentiment, cela devenait effrayant aussi. Si effrayant qu’instinctivement, elle préférait prendre ses distances avec cette autre partie qui lui était étrangère, et qui cherchait à prendre le contrôle de son corps et de son âme.

Elle décida de s'intéresser aux drægans pour oublier son mal.

L'une se nommait Perséphone, l'autre Ereshkigal. Elles étaient arrivées sur le vaisseau d'un troisième drægan, Enki.

Esmelia avait remarqué le regard courroucé qu'avaient posé sur elles, deux Chanceliers, Horus et Teutatès, lorsqu’elles étaient descendues du vaisseau d’Enki. Leur mécontentement était légitime de leur point de vue. Horus avait préalablement recommandé que les anciens dieux, en particulier les Chanceliers, anciens ou actuels, évitent de voyager, dans un même vaisseau, au cas où une attaque serait portée contre eux.

Perséphone, Ereshkigal et Enki avaient dû oublier cette consigne ou en penser tout autrement. Peu désireuses de suivre les ordres de leurs semblables, les deux femmes drægans ne s’en étaient pas préoccupées. Elles pensaient que si quelqu'un désirait les supprimer, il pourrait le faire, ou du moins tenter de le faire, n’importe quand, n’importe où et n’importe comment, qu’elles soient isolées ou au milieu d’une foule de leurs semblables.

Elles n’avaient pas tort.

Des drægans avaient été assassinés dans des combats au corps à corps, empoisonnés au cours de banquets, victimes d’accidents de chasse ou d’explosions dans leur palais, ou encore avaient été attaqués alors qu’ils étaient à bord d’un vaisseau spatial.

Cette indépendance d’esprit caractérisait l'espèce. Surtout lorsqu'elle était dotée d'une hiérarchie aussi présente, et pesante, que la leur. Plus encore lorsqu’une menace mortelle pesait sur elle.


Dernière édition par Ihriae le Mer 12 Juil 2017 - 11:40, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: L'Origine de nos peurs / OdP (Tome 1)   Mer 12 Juil 2017 - 11:39

L’ORIGINE DE NOS PEURS


Tome 1 : Esmelia



CHAPITRE 13.1


XXIème siècle. Du 10 au 15 mai – Calendrier grégorien, Terre.

Perséphone était une jeune femme grande et élancée dont on pouvait rarement oublier la présence sous sa cape noire. Il y avait en elle une forme de retenue, une grâce aristocratique qui attirait immédiatement les regards. Sa capuche cachait ses longs cheveux blonds presque dorés, son front haut et son regard d’un bleu cristallin brillant d’intelligence. Son visage pouvait passer pour celui d'une poupée de porcelaine avec ses grands yeux et son nez légèrement retroussé, mais il évoquait davantage la tête d'une musaraigne par sa vivacité. Elle avait encore une bouche aux lèvres fines peintes en rose pâle. Son maquillage discret était son seul artifice. Ce qui offrait un contraste flagrant avec celui d'Ereshkigal.

Elle n'était pas du genre à s'embarrasser de bijoux et autres rocailles dont se paraient d’autres déesses. En fait, elle n'avait sur elle, en tout et pour tout, que sa lourde cape de bure noire. Son vêtement suggérait immanquablement une autre silhouette, bien qu'on lui eût normalement donné encore une cinquantaine de centimètres de hauteur en plus, mais guère plus d'épaisseur. Il ne lui manquait plus qu'un outil qu'elle pouvait sans doute trouver dans certaines des contrées agricoles archaïques sur lesquelles elle avait encore quelque influence.

Ereshkigal avait peu vu la lumière depuis qu'elle avait parasité son dernier hôte, avant même qu’il sache se faire comprendre de sa nourrice, il y avait quelques siècles. Sa peau était d'un blanc si laiteux qu'on avait l'impression d'y percevoir, par endroits, un réseau de veines dont la couleur oscillait entre le bleu et le vert.

Guère plus âgée que Perséphone, plus petite, moins charpentée et plus osseuse, sa silhouette et son port de tête évoquaient une danseuse au sommet de son art. Une lourde couronne d'ambre finement sculptée couvrait sa tête du bas de son front jusqu'à l’arrière de sa nuque. Il était impossible de voir le moindre cheveu ou même ses oreilles qui pouvaient aussi bien être pointues qu’absentes.

La partie supérieure de son petit visage ovale était peint en gris souris d’une pommette à l’autre. Autour de ses yeux étaient tatoués de nombreux motifs en arabesques de couleurs irisées que le gris de son maquillage faisait particulièrement ressortir. Elle avait le plus étrange des regards que l’on eut vu, même chez un drægan humanoïde. Ses pupilles étaient d'un rouge carmin profond, entourées d'un iris d'or mouvant baignant dans un fond noir d’encre.

Dans certaines galaxies, elle n'était qu'une déesse des enfers parmi d'autres. Un titre qu'elle partageait avec Perséphone. Dans celui qu'elle avait choisi, sur une petite planète obscure, dans tous les sens du terme, sur laquelle subsistaient des formes de vies étranges et incompréhensibles pour un être humain, elle était LA déesse incontestée des enfers. Parmi les drægans, on préférait se trouver avec une dizaine d’ennemis redoutables plutôt que seul en présence d’Ereshkigal. Elle les mettait presque tous mal à l'aise. En règle général, personne n'osait l'affronter du regard, ni la fixer trop longtemps. Elle ne souriait jamais. Les lèvres naturellement carmines de sa petite bouche ne se décollaient jamais l'une de l'autre, même pour parler. D'ailleurs, aucun drægan ne se souvenait avoir entendu sa voix, pas plus que celle d’un seul de ses labirés qui avaient adopté la même représentation visuelle que leur maîtresse et son attitude.

Pour tout vêtement, elle portait une longue robe de tulle et de dentelle noirs parcourus de petits cristaux argentés qui évoquaient les étoiles d’une nuit profonde. La coupe mettait en valeur sa taille très fine et ses longs bras qui se terminaient par des mains larges aux doigts longs comme des serres. Ses mains étaient peintes en noir jusqu’aux avant-bras.

L'enfer n'était pas la seule chose qu'Ereshkigal partageait avec Perséphone. Il y avait Enki qui avait été le compagnon et amant de la déesse des enfers, et était maintenant celui de la maîtresse des mondes souterrains. Quelques mauvaises langues parmi leurs pairs prétendant être plus renseignées que d’autres évoquaient même un ménage à trois. Et des trois celui qui s’amusait le plus de ces rumeurs était sans doute Enki.  

Celui-ci rejoignit les deux femmes d'un pas rapide et s'immisça entre elles, les attrapant l'une et l'autre par la taille. Un geste qui se voulait autant amical envers l’une et l’autre, une manière de les assurer de sa fidélité au cas où les choses tourneraient mal pour l’une ou l’autre, et provocateur envers tout autre témoin de la scène. Enki était ainsi. À la fois exubérant, provocateur, beau parleur lorsqu’il s’agissait de séduire, mais plutôt sage et prudent lorsqu’il était question de sa survie ou de celle de ses alliés.

Humanoïde, un peu plus grand que Perséphone, il n’avait rien d’un véritable athlète, mais il était suffisamment bien fait physiquement pour s’imaginer être un bourreau des cœurs. Ce genre de familiarité, aucun drægan ne se le permettait en public, mais il n’en avait pas grand-chose à faire. Même lorsqu'il perçut des bruits de pas, devant eux, il ne s'écarta d'elles que lorsqu’elles le repoussèrent. Tous ses muscles réagirent à la possibilité d’un combat à venir. Elles avaient perçu son changement d’attitude. Elles ralentirent le pas pour le laisser prendre de l'avance. Tous les trois étaient attentifs au moindre bruit, au moindre mouvement dans l’air ambiant. Leurs pas s’étaient faits aussi silencieux que ceux d’un félin.

Malgré ses airs de rock-star et son apparence fragile, il était connu pour être un redoutable combattant. Sa main s’était déplacée d’un mouvement naturel sur la garde de la dague qu’il portait toujours à sa ceinture.

Enki avait la peau brunie par le soleil de la planète désertique sur laquelle il avait élu domicile. Ses cheveux, d'un brun soyeux, étaient longs et épais. Ses yeux, pupilles et iris, étaient d’une couleur sombre. Sa barbe était plus courte que les poils apparaissant sous son gilet de cuir marron au niveau du torse et de ses aisselles. Enki avait tout d'un dandy totalement décadent se fichant des usages et des convenances.

Il était aussi connu pour ses performances amoureuses que pour ses inventions abracadabrantes. À la différence de celles de Baal, malgré ses efforts, ses inventions avaient toujours du mal à exploser.

Le temps et les prêtres qui le vénéraient avaient enjolivé les légendes courant sur Enki, ou Éa, son autre nom. Il pouvait aussi, lorsque l’envie lui en prenait, se lancer dans les paris les plus fous, les plus improbables, ou encore fréquenter des gens ou des créatures peu recommandables, quitte à essayer de les arnaquer. Ce qui arrivait inévitablement après quelques semaines, quelques jours, voire quelques heures de fréquentation. C’était là un de ses passe-temps favoris.

Il s’était souvent retrouvé dans des situations extrêmes et dangereuses, mais il avait toujours bénéficié d’une chance insolente. Il était d’ailleurs été légitime de se demander pourquoi il n’avait jamais été élu dieu de la chance, ou même dieu des chats car comme eux, il était malin, patient et retombait toujours sur ses pattes. On aurait même pu croire qu’il avait déjà vécu trois ou quatre vies.  
 
Les pas se rapprochèrent. Lentement et discrètement, la main droite d'Enki empoigna la garde de sa dague, tandis que son autre main se refermait sur un petit objet censé la rendre lourde et solide comme de l'acier.

Au détour d'une coursive, apparurent trois autres drægans : la lugubre Lara qui avait été durant des siècles, la souveraine particulièrement sanglante d'un peuple féodal vivant sur une minuscule planète forestière.

Elle était suivie de Priape dont on pouvait comprendre qu'il valait mieux parler d'un organe unique de son anatomie plutôt que d'une partie inexistante de sa figure. En effet, la peau de sa joue gauche était si fine, si tendue, qu'elle semblait prête à se déchirer. Elle laissait entrevoir une absence de chair, quelques muscles, et une partie de denture que l’on ne voyait habituellement jamais chez un être humain autrement que sur une radiographie, ou bien des années après qu’il soit trépassé, enterré, et que tous les agents de la nature aient effectué leur travail.

Priape avait changé d'hôte de nombreuses fois et, bizarrement, la dégradation physique de celui-ci commençait toujours par cette partie du visage. Cela pouvait prendre quelques années avant que cela soit perceptible. Une fois que cela l'était, de mois en mois, puis de semaine en semaine, et enfin de jour en jour, cela devenait de plus en plus dérangeant à voir, et sûrement de moins en moins fonctionnel pour lui. Pragmatique, il changeait d'hôte lorsque la nourriture prenait la direction de sa joue au lieu de celle de son œsophage ou lorsque l’un de ses globes oculaires menaçait de le faire ressembler à un personnage d'une toile de Picasso.  

Nul ne savait pour quelle raison le corps de son hôte, quel qu’il soit, se dégradait. Il était le seul drægan à avoir renoncé à investir le corps trop fragile d’un nouveau-né ou d’un enfant en bas âge. Inévitablement la dégradation aurait été plus rapide. Chaque migration vers un autre corps est de plus en plus difficile. Plus elles étaient nombreuses, plus elles le conduisaient vers une mort certaine. Exceptionnellement, à l’époque où ils existaient encore, les Primordiaux lui avaient accordé le droit d’investir des humanoïdes adultes. Au moins pouvait-il espérer pouvoir les incarner durant quelques dizaines d’années avant de changer à nouveau d’hôte. Voire aller jusqu’au terme de leur cycle, ce qui facilitait la transition. C’était sans compter avec les évolutions scientifiques et des espérances de vie qui reculaient toujours plus chez de nombreuses civilisations.

Pour l'heure, il n'en était pas encore là.


(Suite Chapitre 13.2)
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MessageSujet: Re: L'Origine de nos peurs / OdP (Tome 1)   Mer 12 Juil 2017 - 11:43

L’ORIGINE DE NOS PEURS


Tome 1 : Esmelia



CHAPITRE 13.2


Suite du chapitre 13.1

Le troisième drægan était aussi jeune et beau que Priape était âgé et contrefait. Mais il n’ignorait pas ce que cela faisait d’être infirme. Il l’avait été dans une autre vie, à la suite d’une guerre intestine.  

Dans ses traits juvéniles transparaissaient une volonté de fer, et un appétit féroce pour la bonne chair, la boisson, le sexe et le jeu. Il avait la réputation d'être insatiable dans ces domaines. Il se nommait Bacchus. Drægan et dieu sans royaume, il avait élu domicile chez Priape. On les voyait rarement l'un sans l'autre. Ils étaient même devenus l'objet de quolibets de la part de certains de leurs pairs. D’autres préférant n’en rien dire, certains que la riposte lorsqu’elle viendrait serait sanglante.

Un quatrième drægan sortit à leur suite de l'obscurité comme un démon de sa boite. Sa présence les surprit tous. Il boitait d'une manière appuyée en suivant Lara, Priape et Bacchus de quelques pas, silencieux comme un matou à la patte traînante. En apparence entre deux âges, son hôte avait le physique d’un homme de cinquante et soixante ans qui n’aurait pas pris soin de lui à grands coups de cosmétiques, mais qui en aurait tout de même utilisé un minimum. Il était aussi entre deux poids, plume et lourd, ce qui laissait supposer qu’il aimait prendre du bon temps, mais qu’il devait exercer une forme d’activité sportive. Ses cheveux, eux aussi, étaient entre deux couleurs : le gris et le blanc. Il avait des lèvres pincées, un regard dur, un front haut et un menton bas. Il était connu des siens et de ceux sur lesquels il avait régné sous le nom d’Ishkur.

Il était aussi connu sous le nom de Teshub et avait été très lié à Baal dans un lointain passé. Ils partageaient de nombreux penchants et ne rechignaient pas à s’affronter sur ces terrains. Mais Ishkur était aussi connu comme un être volubile. Ce qu’il donnait d’une main, il pouvait le reprendre de l’autre. Joyeux un instant, colérique la minute suivante. Ami un jour, ennemi le lendemain. Il était difficile de savoir ce qu’il pensait vraiment. La rumeur disait encore qu’il avait assassiné son épouse, Shala, de ses propres mains, et envoyé quelques-uns de ses rares amis dans les geôles de Cottos. Un seul en était sorti vivant : Baal. Quant à ceux qu’il n’avait pas trahis, ils avaient pris le large, car ils s’étaient dit que tôt ou tard, leur tour viendrait...

Les drægans n’échangèrent aucune parole. D'ailleurs, il leur aurait été difficile de le faire sans crier à cause des martèlements, craquements et grincements ambiants. Déjà naturellement sur leurs gardes car ils se méfiaient, souvent avec raison, des uns et des autres, ils préféraient être attentifs aux endroits où ils posaient leurs pieds. Le tunnel était devenu une passerelle étroite. Le moindre faux pas pouvait à tout moment les précipiter, vers une fin prématurée, une vingtaine de mètres plus bas.

Esmelia les voyait, les observait, parfois comme s’ils étaient devant elle, mais ils ne la voyaient pas. Apparemment, ils ne la percevaient pas non plus. Par quel miracle, si ce n’était celui du rêve où l’impossible devenait possible… Où elle se sentait elle-même et quelqu’un de tout autre… Assez étrangement, c’était dans cet Autre qu’elle se reconnaissait. Elle reporta son attention sur son environnement.

Plus elle suivait les drægans à travers ce dédale d'acier, plus elle doutait être à l'intérieur d'un vaisseau spatial. Cet endroit était beaucoup trop grand, trop profond, trop bruyant, même pour un vaisseau amiral. Il évoquait plus le cœur d'une gigantesque station spatiale, positionnée quelque part dans l'espace…

Le passage d’un lieu à un autre avait dû se faire à la sortie d’un tunnel. Ils avaient certainement franchi une bouche. Il n’y avait cependant pas eu de tunnel. La téléportation avait été quasiment instantanée. Peut-être les drægans utilisaient-ils différents types de téléportation...

Les drægans s'arrêtèrent sur une passerelle qui offrait un accès vers trois voies. Ils hésitèrent un moment. Une quatrième porte, cachée des regards, même des plus attentifs, s'ouvrit dans un grincement lugubre. Un labiré vêtu d’une simple tunique blanche, sans signe d’appartenance à l’une ou à l’autre des maisons dræganne, apparut et les invita à entrer.

La porte était basse et petite. Perséphone entra la première. Elle dut baisser la tête pour passer sous le linteau. Les uns après les autres, les drægans la suivirent. Ils avancèrent dans un couloir encore plus étroit que ceux par lesquels ils étaient déjà passés. Ne pouvait s’y faufiler qu’une seule personne à la fois. Un véritable coupe-gorge au bout duquel ils pouvaient apercevoir une forte lumière. Avant d'y accéder, ils durent passer au travers d’un barrage de voiles colorés qui, lorsqu'ils les touchaient, leur laissaient une impression désagréable qui n’était pas sans rappeler celle d’un "gratte-langue", une plante invasive, urticante et collante qui foisonnaient sur une grosse planète particulièrement humide. Savaient-ils qu’il s’agissait en fait d’un système de sécurité destiné à vérifier qu’ils ne portaient aucune arme, quelle qu’elle soit, et le cas échéant à la neutraliser ? Et elle, comment pouvait-elle le savoir ?

La surprise d’Enki, lorsqu’il découvrit que sa précieuse dague avait disparu, n’échappa à aucun d’entre eux. Tous vérifièrent de manière plus ou moins discrète s’ils possédaient toujours quelques moyens de défense. Aux regards méfiants qu’ils se jetèrent ensuite les uns aux autres, il était évident qu’ils en avaient totalement été dépouillés.

Ce qu'ils découvrirent ensuite n'avaient rien à voir avec une salle des machines ou les cales d'un vaisseau spatial. Apparemment, aucun des drægans présents n'était encore venu en ces lieux. Même la cénobitique Lara avait les yeux arrondis par la stupéfaction, tandis que le sombre Ishkur gardait la bouche ouverte en tournant sur lui-même sans savoir où poser son regard.

D’autres groupes de drægans sortirent de l’obscurité. Chaque "divinité" affichait une expression de surprise. Sauf une, une jeune fille en robe et bottines noires que sa labirée dirigeait avec précaution car elle était apparemment aveugle. Sa cécité était encore une étrangeté chez un drægan. De même que sa jeunesse apparente. Plus d’un parmi eux aurait donné cher pour posséder son hôte, ou son secret si la dræganne en avait un, pour posséder cette jeunesse qui perdurait depuis un bon millénaire. Une chose qui ne s’était encore jamais vu. Priape était évidemment parmi les premiers à l’envier. Lara et Scáthach le talonnaient de très près.

Par nature autant que par tradition, les drægans investissaient des hôtes très jeunes dont la conscience n’était pas encore construite : des bébés ou des êtres dans leurs toutes premières années, plus rarement des adolescents, mais uniquement des « sans âmes ». Ils n’existaient que dans certaines civilisations et étaient particulièrement rares. Quel que soit l’hôte, sa malléabilité devait permettre à l’esprit du nouvel occupant de s’ajuster plus aisément, et de prendre pleinement possession de son nouveau véhicule. Physiquement, leur croissance se poursuivait à un rythme naturel jusqu’à l’âge de la puberté, mais lors des premières incarnations, il fallait plus de temps pour qu’un drægan parvienne à manipuler le processus de renouvellement des cellules, et à en ralentir progressivement le vieillissement jusqu’à ce que celui-ci devienne imperceptible d’une décennie à l’autre. Ils ne pouvaient pas stopper totalement l’horloge biologique de leur hôte, ou ne le savaient pas encore. En cela, l’improbable jeune dræganne attisait leur curiosité.
 
Esmelia s’intéressa aux autres drægans. Elle en compta jusqu’à vingt-cinq. Parmi eux, se trouvaient six des sept chanceliers divins actuels.

Quel que soit leur rang, tous les drægans étaient impressionnés par la puissance écrasante du lieu, ce qui n’était pas peu dire.

Ils se trouvaient dans une vaste pièce circulaire.

Au-dessus d’eux, flottaient d’énormes globes phosphorescents de tailles et de couleurs différentes qui se déplaçaient dans l’espace central. Sans être reliés les uns aux autres, sans source d’énergie apparente, ils parvenaient à y apporter une forme de luminosité proche de celle d’une matinée de printemps légèrement brumeuse.

Des colonnes de pierres gravées de motifs très anciens dont certains devaient être des écritures, d’autres des dessins, autrefois colorés, étaient disposées autour du cercle de lumière créé par les globes. Esmelia fut surprise de constater que, contrairement aux drægans présents, elle parvenait à les déchiffrer, et à les comprendre... Des maximes, des adages, des prédictions, des formules mathématiques… des énigmes dont on avait perdu la réponse, et l’utilité depuis des milliers d’années.

De lourds sièges de grès et de pierres précieuses, à l'évidence peu confortables, étaient installés devant chaque colonne. Au centre de la salle circulaire, il y avait une dalle amovible légèrement surélevée, sans doute destinée à un orateur. Celui-ci allait-il apparaître comme par magie, projeté par un système holographique des plus perfectionnés ?

Esmelia reporta son attention sur les drægans arrivés dans l’atrium en même temps que le groupe qu'elle avait suivi. Elle mit immédiatement un nom sur quatre d'entre eux : Rhadamanthe, Anat, Frey, et Teutatès. Elle avait l'impression de les connaître... Quatre autres lui parurent vaguement familiers. Les drægans se répartirent en trois groupes distincts. La plupart des membres de l’un haïssait foncièrement les membres des deux autres. Au mieux, quelques-uns ne les aimaient pas.

Du côté du ténébreux Rhadamanthe aux allures de prince du désert, s’étaient rangés Anat, Metis, Teutatès, Shamash, Tsukuyomi, Bacchus et Enki.

(Suite Chapitre 13.3)
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MessageSujet: Re: L'Origine de nos peurs / OdP (Tome 1)   Mer 12 Juil 2017 - 11:46

Tome 1 : Esmelia



CHAPITRE 13.3


Suite du chapitre 13.2


Anat avait revêtu, pour l'occasion, un sari rose et or. Un voile de soie dans les mêmes couleurs couvrait la moitié supérieure de son visage. Sa peau ambrée, son nez, ses lèvres, sa mâchoire, son menton et son cou laissaient néanmoins deviner la très belle femme qu’elle était. À égale distance de sa jeunesse et de ses vieux jours, le temps n’avait pas eu de prise sur sa beauté, au contraire. Elle n’ignorait rien de la fascination qu’elle suscitait chez les mâles, quelle que soit leur espèce, pourvu qu’ils se déplacent sur deux pattes et soient nantis d’un minimum de capacités intellectuelles. Même en ces lieux qui lui étaient étrangers, parmi quelques-uns des plus hauts représentants drægans, elle en jouait en se déplaçant avec grâce et nonchalance parmi les autres.

Métis, d’un tout autre genre, était une femme à la chevelure longue et épaisse d'un roux incendiaire. Grande et élancée, elle portait une robe mauve, dont la coupe ressemblait à celle d'une femme de la Rome Antique, qui valorisait ses attributs généreux. Ses doigts, longs et fins étaient couverts de bagues aux pierres colorées, et des bracelets dorés dansaient en cliquetant autour de ses poignets à chacun de ses mouvements. Les talons de ses chaussures étaient démesurément hauts et lui donnait une tête de plus que les autres drægans. L’hôte de Métis devait approcher les quarante ans. Comme tous ceux de son groupe, elle était d’apparence humaine, incontestablement, mais une autre espèce pointait le bout de son nez dans son génome, car pas une seule fois, depuis qu’elle était entrée en ces lieux, ses yeux d’un vert profond n’avaient cillé. Plus encore, elle avait paru sentir sa présence lorsqu’elle s’était approchée d’elle. Esmelia prit alors la décision de l’éviter tant qu’elle ne représentait pas un danger.

Teutatès avait la réputation d’être un solitaire, une créature si secrète qu’il était impossible de connaître ses opinions, ou ses réactions. Son empire, s’il en avait eu un, n’avait jamais fait parler de lui. On le disait sage et avisé. C’était ce qui lui avait valu sa place au Conseil des Chanceliers Divins. Son hôte avait l’âge de la maturité, même si sa chevelure sombre n’en portait pas encore beaucoup la trace. Il n’était pas particulièrement grand, ni musclé. Son regard vert aux reflets bruns et or cherchait à percer les ténèbres qui les entouraient par-delà les colonnes de pierres. Il répertoriait mentalement les dangers susceptibles de les menacer. C’est à son regard qu’elle le reconnu… Il avait le regard de l’Homme triste du marché aux esclaves. Nerveux, il se demandait pourquoi lui et les autres avaient été réunis dans un tel lieu. Il ne doutait pas qu’ils aient été tous désarmés, mais cela ne le rassurait pas pour autant. Il sentait aussi sa présence, mais pas comme une menace. Plutôt comme une donnée incertaine.

Shamash paraissait beaucoup plus jeune que le "dieu sanglier". Plus grand, plus large d’épaules, plus insouciant... Il était d’une beauté beaucoup moins classique que celle de Bacchus ou d’Apollon, beaucoup moins exotique que celle de Rhadamanthe, et différente de celle, orientale, de Tsukuyomi. Son hôte était d’origine terrestre. Esmelia décelait chez lui une ascendance à la fois européenne et africaine. Il était grand et athlétique comme un nageur olympique, ou un surfeur californien… Son visage tout en angles avec des pommettes saillantes ne sembler pas receler la moindre malice. Ses cheveux longs et crépus lui tombaient dans le dos. Sa peau était claire, mais un peu de soleil en changerait radicalement la couleur. Cela dit, dans l’espace comme sur certaines planètes, le bronzage au soleil équivalait à jouer le rôle d’une brochette au-dessus d'un barbecue…

Les labirés de l’empire de Shamash avaient été parmi les premiers à se soulever contre les drægans. Ils avaient détruit tout ce qui les représentait. La tête de leur ancien maître et dieu avait été mise à prix dans deux des galaxies sur lesquelles il avait régné. Aussi, Shamash évitait-il de rester trop longtemps au même endroit.

Il avait été surpris par cette rébellion. Il n’était pourtant pas de ceux qui régnaient par la cruauté et la peur. Néanmoins il avait contre lui de n’avoir jamais caché ce qu’il était, et d’avoir profité des privilèges que lui conférait sa nature aux yeux des êtres qu’il considérait comme inférieurs aux drægans. Lorsque les temps étaient au raccourcissement, il en allait comme pour les rois et pour ceux qui évoluaient trop près d'eux : on ne perdait pas de temps à leur demander s’il voulaient garder leur tête entre leurs deux épaules et la vie sauve.

Comme son nom l’indiquait, Tsukuyomi avait l’apparence d’un asiatique. Ses traits étaient fins et n’étaient pas sans rappeler ceux d’un autre personnage qu’elle avait rencontré quelques semaines plus tôt. Et pour cause, il était le frère de Susanoo. Comme lui, il avait un visage volontaire.

Toutefois aucune trace d’un orgueil mal placé n’y transparaissait. Il avait des cheveux longs, tirés en arrière, excepté au niveau des oreilles où ils avaient été coupés ras ainsi que sur la nuque. Il portait l’armure d’un guerrier de la Chine moyenâgeuse, mais bien moins archaïque. Elle n’avait cependant rien de dangereux car elle avait été désactivée par les voiles "gratte-langue".

Bacchus et Enki complétaient le groupe.

Face à eux, les membres du deuxième groupe inspiraient autant confiance qu’une tribu de cannibales affamés suite à des années de régime végétalien et de mode de vie vegan, découvrant un groupe d’explorateurs perdus sur leurs territoires de chasse.

En plus d'avoir l'air d'un matou nonchalant, Ishkur avait l’attitude d’un joueur de poker venant d’entrevoir la possibilité de rafler la mise en une seule fois.

Quant à Lara, le regard qu’elle portait sur ses congénères était plus glaçant que le vent en Antarctique.

Les deux drægans listaient mentalement les différents moyens pouvant leur permettre de se débarrasser des autres sans passer pour les coupables évidents.

Frey, avec son allure de boucanier, était pareil à lui-même : hautain et calculateur. Lui aussi se demandait comment nuire aux autres. Dans son regard gris acier brillaient la ruse, la jalousie et une méchanceté sans fond. Ce qui en était presque choquant pour un jeune homme qui ne paraissait pas avoir plus de trente ans, et dont la beauté sauvage attirait immédiatement les regards de toutes les identités de genres et d’espèces humanoïdes, voire quelques autres.

Ésus, quant à lui, respirait la gentillesse et la sagesse. Son physique de professeur de littérature inspirait la confiance. Mais son regard indéchiffrable, trop volubile, rappelait celui d’un dangereux déséquilibré souffrant d’un dédoublement de la personnalité. Le genre qui aurait des envies de manipuler des naufragés dans un vaisseau en perdition ou sur une île déserte pour qu’ils s’entre-tuent.

De tous, Erra semblait vraiment le plus sympathique, et le plus humain. Il savait que la première impression était toujours celle qui comptait le plus. C’était exactement pour cela qu’il avait choisi son hôte avec soin. Un bel homme athlétique, d’une quarantaine d’années, aux cheveux châtains souples et ondulants, et à la barbe naissante qui lui donnait un genre mauvais garçon comme s’il voulait correspondre au critère dominant de son groupe, sans y parvenir. Dans son regard cohabitaient intelligence, ironie et méfiance, ainsi qu’une bonne dose de ruse. Il avait une beauté sauvage et naturelle que bien des drægans lui enviaient.
 
Difficile de dire si Moccus était beau. Selon les critères humains, il ne l'était pas. Il n'était d'ailleurs pas humain. De type humanoïde, certes, mais pas humain. Sa peau était grise et donnait l'impression d'être rugueuse comme du granit. Si son visage comportait deux yeux, ronds et noirs, une bouche aux lèvres très fines à la pigmentation bleu marine, il était caractérisé par l'absence de nez. À la place, il y avait une sorte de bosse. Le reste de son visage était parcouru d'autres renflements plus discrets et de lignes qui n'appartenaient à aucune espèce connue. Il était une incongruité aux yeux des autres drægans qui se demandaient comment et pourquoi l’un des leurs avait pu choisir un tel hôte. C’était un choix qu’il avait fait en toute connaissance de cause. Il entendait bien ne pas rendre de compte à ses semblables sur ce point.

Celle qui portait toute la laideur de son âme sur son visage se nommait Scáthach, une jeune femme de taille moyenne, assez menue. Ses bras et ses jambes étaient si maigres qu'on pouvait craindre qu'ils se brisent. Elle n'avait ni cheveux, ni sourcils, ni cils. Ses arcades sourcilières étaient proéminentes. À chaque fois qu'elle reniflait, son nez se retroussait. Ses grands yeux bruns, horizontalement étirés, n'étaient pas ceux d'une asiatique. Ils étaient plutôt ceux d'un animal, un oiseau de proie, et lui donnaient, sinon un air de prédateur, celui de quelqu'un qui se réjouissait du mauvais coup qu'elle allait jouer et des bénéfices qu'elle allait pouvoir en tirer. Et c’était bien ce qui occupait ses pensées en permanence. Une ligne noire traversait, en son milieu, son front bas, longeait l'arrête de son nez mutin, coupait ses lèvres charnues et rouges comme une cerise, et glissait jusqu'au bas de son menton de petite fille boudeuse. Elle disparaissait pour réapparaître le long de son cou, avant de filer sous son vêtement, une robe vaporeuse de couleur pêche qui se confondait avec sa propre peau. Elle ne portait aucun bijou, aucune parure. Juste sa robe et une paire de sandales rouge sang assorties à ses lèvres et à ses longs ongles. Ses pieds étaient comme des mains. De plus, elle avait taillés chacun de ses ongles pour en faire des griffes acérées. Les seules armes qui lui restaient encore… Un avantage qu’elle avait sur les autres et dont elle mourrait d’envie de se servir.
(Suite Chapitre 13.4)
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MessageSujet: Re: L'Origine de nos peurs / OdP (Tome 1)   Mer 12 Juil 2017 - 11:50

Tome 1 : Esmelia



CHAPITRE 13.4


Suite du chapitre 13.3


Les membres des deux groupes gagnèrent les sièges opposés les uns aux autres, obligeant le troisième groupe qui se voulait neutre, à se séparer pour marquer une frontière de part et d’autre du cercle, entre les deux clans.

D'un côté s'installèrent Taranis, Perséphone, Ereshkigal, Damona et Divona. De l'autre, les deux Chanceliers divins Horus et Apollon, puis l'aveugle Circé, Boann et Priape. À la droite d’Horus restait une place vacante, ainsi qu'à la gauche de Priape. Il manquait encore deux drægans pour que l'assemblée soit complète. Derrière Circé, la blonde Calliope, sa labirée, gardait la tête haute, et observait, sans le cacher, chacun des participants, ce qui était contraire au protocole concernant les serviteurs.

Esmelia comprit son erreur, plus vite qu’elle ne la sentit. Calliope n’était pas une labirée, mais une dræganne. Pourtant son esprit était autant celui de son hôte humanoïde que celui d’une dræganne. Les deux personnalités s’étaient diluée l’une dans l’autre dans un parfait équilibre pour créer une sorte d’être psychiquement hybride. Une alchimie tellement admirable qu’elle pouvait cacher sa nature véritable même à ses pairs qui, habituellement, se reconnaissaient d’instinct comme appartenant à la même espèce, voire à la même ethnie draeganne.

A part Circé, les autres ignoraient qu’elle n’était pas une labirée, un rôle qu’elle savait jouer à merveille depuis des années, avant même de se lier à Circé, et qui lui avait sauvé la vie plus d’une fois.

Les quelques drægans qui portaient son attention sur elle focalisaient avant tout sur sa drôle de façon de les observer. Son regard ne fixait personne en particulier, et pourtant, elle semblait ne perdre aucun détail de ce qui se passait autour d'elle sans même bouger la tête. Les drægans en éprouvaient une gêne certaine avant de s'habituer à sa présence, puis ils finissaient par la remiser dans un coin étroit de leur esprit, à défaut de pouvoir l’oublier totalement. Plus ou moins, car par intermittence, la fausse servante mâchait quelque chose avec une énergie qui leur manquait à tous en ces instants. Il leur était difficile de ne pas le remarquer, et de ne pas ressentir un agacement galopant les envahir.

Le silence s'abattit durant de longues minutes sur l'assemblée. Soit personne n'osait prendre la parole, soit tous préféraient attendre les deux absents avant de commencer à discuter des sujets qui les préoccupaient.

Ishkur et Erra dormaient… Comme deux innocents.

C'était du moins ce que l'on pouvait dire du premier. Ses ronflements résonnaient de plus en plus fort et commençaient à énerver quelques-uns de ses voisins proches autant que les mastications de Calliope. De temps à autre, Ésus, lui poussait le coude de son accoudoir pour le réveiller.

Erra, lui, gardait les yeux fermés, les coudes posés sur les accoudoirs de son fauteuil de pierre, et les mains jointes en pyramides devant sa figure. Contrairement à ce qu’il laissait paraître, il ne dormait pas. Les sens en éveil, il analysait la situation dans son ensemble.

Un labiré sortit de l'ombre et vint servir une boisson de couleur dorée et de consistance épaisse à Horus.

L’ancien dieu, dont le port restait aristocratique cachait les différents revers qu’il avait subi ces derniers temps, se pencha en avant pour apercevoir la très blonde et très ronde Boann, trois places plus loin sur sa gauche, et leva sa coupe à son intention. Il avait un petit faible pour les créatures bien en chair, sans pour autant dédaigner les autres et tenait à le faire savoir autant à l’intéressée qu’aux autres mâles présents. Une manière de marquer son territoire.

Elle le remarqua et lui rendit son sourire qu’il jugea rempli de perspectives alléchantes. Au moins, si l’ennui le prenait, il aurait de quoi faire travailler son imagination. Pour apprécier les effluves de la liqueur, il porta son verre jusqu'à son nez aquilin qui ne déparait en rien l'harmonie de son visage et le huma un long moment avant de se décider à le boire.

Il le vida en deux gorgées et fit signe au serviteur qui attendait près de lui de le remplir à nouveau. Horus le remercia et le labiré repartit dans l’ombre. Comme tous les drægans présents, Horus n'appréciait pas de se trouver là. Toutefois, il était tout à fait conscient de sa chance et du fait que sa charge ne lui permettait pas d'éviter ce genre de rendez-vous. Encore moins les endroits dans lesquels ils avaient lieu.

Ces derniers siècles, le Conseil avait connu la "grande valse" des Chanceliers Divins. S'il avait été un palais, il aurait été celui des courants d'air. Entre les Chanceliers qui disparaissaient et réapparaissaient, ceux qui mourraient, définitivement, et ceux qui ressuscitaient, ceux qui perdaient leurs domaines et ceux qui parvenaient à en conquérir un nouveau, ceux qui étaient bannis... Quoi que ceux-là, on ne les réintégrait pas et jusqu'ici, il n'y avait pas eu d'exception.

— Si ça se trouve, ils ne viendront pas, alors on pourrait peut-être commencer, suggéra Divona. Je n’ai pas que ça à faire, si vous voyez ce que je veux dire.

— Non, pas vraiment, railla Métis d’une voix tout juste audible.

— Hors de question, les prévint Taranis de sa voix grave. Cela pourrait être considéré comme inéquitable. Et puis, rien ne nous presse, n'est-ce pas ?
 
C'était un « n'est-ce pas ? » qui signifiait : Il y en a d’autres qui pensent avoir quelque chose de plus important à faire ? Évidemment, personne n’osa lui avouer préférer être ailleurs, à une seule exception.

Taranis ne cessait de passer ses doigts fins dans sa barbe grise qui cachait le bas d'un visage dur. Celui d'un homme qui avait toujours eu des dispositions pour le commandement et les batailles sanglantes, claires et nettes, mais pas celles des intrigues de Conseil.

— Rien... en dehors de notre vie et de notre temps, murmura Erra suffisamment fort pour être entendu de tous, mais pas assez pour que cela soit relevé au point de devenir un motif de discussion.

Contrairement à Taranis, Divona, elle, ne recherchait pas la diplomatie. C’était même plutôt le contraire. Elle était connue pour dire clairement le fond de sa pensée, et pour cela, elle avait un langage qui lui était propre.

Traduit du drægan, cela donnait quelque chose comme :

— C'est vrai après tout, il ne pleut pas des éléphants. Mais si la labirée de Circé voulait bien cesser de remuer des maxillaires toutes les dix secondes. On dirait une capera qui aurait un trouble du comportement.

Divona était une femme sèche au profil grec et aux pommettes saillantes. Malgré ses longs cheveux bruns parcourus de fils blancs, son visage accusait ses nombreuses années de règne despotique. Ce n'était pas qu'elle tenait particulièrement à être un tyran, mais elle voulait encore moins se faire expulser de ses territoires comme l'avaient été d'autres drægans qu’elle considérait comme ayant été trop laxistes avec leurs sujets.

Elle tenait à son confort personnel. L’idée d’être une déesse sans lieu de culte fixe lui semblait tellement incongrue qu’elle l’avait repoussée de toutes ses forces dans les tréfonds les plus oubliés de son esprit et y avait posé une chape de plomb par-dessus. Depuis, l’idée ne s’en était pas remise, préférant attendre des jours meilleurs pour elle, moins bons pour la draeganne, pour pointer ses lumières là où ça écorcherait l’âme.

Sa remarque n'eut aucun effet sur Calliope qui posa sur Divona son regard absent sans cesser ses mastications. Divona dût se contenter de soupirer en songeant qu’avec un tel comportement ses propres labirés mâcheraient déjà leur langue.

Moccus s'impatientait lui aussi. Il savait comme les autres qu'il ne pouvait pas quitter l'assemblée sans se compromettre.

Un bruit de pas les fit tous regarder dans la même direction.

Sortant de l'obscurité comme ils l’avaient tous fait un peu plus tôt, Dercéto apparut soudain plus lumineuse que jamais. Ses cheveux blonds platines étaient tirés en arrière, noués très serrés dans un chignon planté au sommet de sa tête. Elle avait forcé sur le bistre autour de ses yeux et sur la longueur de ses cils pour mieux faire ressortir la couleur bleu-gris de ses iris. Une combinaison blanche aux reflets irisés moulait étroitement son corps aux formes parfaites. Chose dont elle avait parfaitement consciente et qu’elle savait utiliser à son avantage.

Elle portait des bottes à talons compensés si hauts qu’ils la grandissaient d'au moins une dizaine de centimètres.

Elle passa devant Lara et Scáthach en leur adressant le plus large sourire de sa gamme, et les gratifia simultanément d'un :

— Salut les thons !

Ou quelque chose d’équivalent en langue drægan.

Elle ajouta aussitôt :

— Loin de moi l'idée d'émettre une quelconque critique, mais vous devriez vous regarder dans une glace de temps en temps et revoir vos critères de séduction. Ce n'est pas parce que la mer est d'huile qu'il faut vous laisser aller, les filles. Oh ! C’est vrai, il n’y a que le hareng qui vous intéressent… ou les charognes.

En guise de réponse, Scáthach émit un sifflement digne d'un crotale tandis que Lara la toisa de haut en bas avec un regard qui, si Dercéto avait été un papillon ou un autre insecte, l'aurait épinglé de part et d’autre, et en plusieurs morceaux, sur la colonne la plus proche.


(Suite Chapitre 13.5)
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MessageSujet: Re: L'Origine de nos peurs / OdP (Tome 1)   Mer 12 Juil 2017 - 12:00

Tome 1 : Esmelia



CHAPITRE 13.5


Suite du chapitre 13.43


Sans plus s'occuper d'elles, la tête haute, Dercéto alla s'installer entre le divin Horus et le sage Rhadamanthe. Plus satisfaite qu'elle, en cet instant, cela ne pouvait pas exister.

Divona enfonça le clou.

— Si c'est pour entendre de pareilles évidences, je retourne chez moi, renâcla-t-elle.

— Toi, au moins, tu possèdes encore tes territoires, bougonna Priape visiblement de mauvaise humeur.

La réponse de Divona ne se fit pas attendre.

— Mon cher Priape, quand on a autant de cervelle qu'un crustacé, on ne s’étonne pas de les avoir perdus et on évite de pérorer. Et là, je suis polie.

L'intonation trop aimable de sa voix contrastait avec les paroles qui l’étaient moins.

Priape jugea inutile de répondre, du moins pour un temps. En règle générale, les femmes, il se contentait de les regarder de loin en imaginant les différentes tortures auxquelles il pourrait avoir recours pour leur faire payer les regards emplis de pitié qu'elles posaient sur son visage ravagé.

— Cela dit, Dercéto et Divona n'ont pas tort, en rajouta Bacchus plus moqueur que méchant. Elles font peur à voir.

— Ça suffit ! gronda Horus en frappant du poing sur l'accoudoir de son fauteuil.

Il avait une voix de ténor. Son regard fit le tour des membres du Conseil qui s'étaient immédiatement redressés sur leur siège et attendaient la suite. Quand Horus ordonnait quelque chose, on obéissait. S’il s’énervait, on se taisait. Autrement, il pouvait vous en coûter plus qu'une simple réflexion désagréable.

Il attendit un moment avant de reprendre, histoire que tous les esprits se soient bien éclaircis.

— On baisse d'un ton et on se calme. Nous sommes loin de chez nous et cela nous rend tous nerveux. Il est temps de commencer. Je pense qu'on peut sauter les présentations. Nous nous connaissons.

En tant que Chancelier Divin, le dieu-faucon ne craignait rien de ses congénères. Il exerçait encore sur eux une autorité certaine, celle d'un charmeur de serpents.

Avec Teutatès, Apollon et Ereshkigal, il était l'un des Chanceliers Divins actuels les plus puissants. Il fut même un temps où cette puissance surpassait celle de ses prédécesseurs au Grand Conseil.

Tous les drægans acceptèrent d’un signe de tête.

— On peut au moins faire tourner le qa’mus ? demanda Enki.

— Ne pas le faire nous enlèverait le seul plaisir de notre présence ici, ironisa Apollon.

Un mouvement du côté du dieu grec de la beauté attira l'attention d'Esmelia. Apollon avait mis, entre les mains de Circé, une cruche de terre ouvragée, avec des motifs en forme de serpents. Elle devait contenir le fameux qa’mus, devina-t-elle.

Le qa’mus était un nectar ambré extrêmement fort. C’était aussi un breuvage de vérité. Après en avoir bu, nul ne pouvait prétendre mentir. Ils devaient tous en boire, signe qu’ils partageaient un semblant de confiance les uns et les autres.

Circé tâta l’objet avant d’en essuyer le goulot du revers de l’une de ses manches. Alors qu’elle s’apprêtait à le porter à sa bouche, Boann, sa voisine, le lui retira des mains.

— Désolée chérie, les enfants n'ont pas le droit de boire ça.

Il n'y avait aucune méchanceté dans ses paroles, ou dans le ton qu'elle avait employé. Boann se montrait simplement protectrice envers Circé. Ce qui était plutôt rare chez les drægans. Ils n’étaient connus nulle part dans l’univers pour leur instinct maternel.

— Où est-il écrit que les "enfants" n'ont pas le droit de partager le qa’mus ? fit observer Apollon avec une certaine malice.

— J'ai assisté à suffisamment de réunions où l'on passait le qa’mus pour savoir comment elles se terminent le plus souvent. Et d’après ce que j’ai pu remarquer, il y en a quelques-uns ici auxquels cela ne réussit pas

— Au nombre où nous sommes, elle ne fera pas plus de deux tours.

— Je ne parlais pas de ceux qui en ont bu, fit observer Boann.  Quelques-uns d’entre nous n’apprécient pas d’entendre certaines vérités. Et lorsqu’elles viennent d’un Oracle, cela risque de devenir dangereux pour tout le monde.

Horus caressa la barbe qui lui couvrait le menton, attentif aux réactions de ses congénères, prêt à intervenir au cas où l’un d’entre eux prendrait ombrage de ce qui venait d’être dit. Elle avait raison, et il n’irait pas contredire Boann L’Avisée sur ce point.

Par ailleurs, du fait de sa petite constitution, Circé y serait particulièrement sensible aux effets du qa’mus.
Apollon comprenait aussi parfaitement le geste de Boann envers Circé.

Elle n’avait pas uniquement agi par esprit de protection envers la jeune fille que semblait être Circé. Elle était inquiète, tout comme lui…  

Ce n’était pas le fait d’apprendre des vérités que certains d’entre eux ne souhaitaient pas entendre de la part d’une enfant qui les inquiétait, mais plutôt que cela vienne d’une dræganne connue pour ses visions du passé et du futur.

Dans l’immédiat, ils bénéficiaient d’un répit, sans doute très court, avant la prochaine chamaillerie. Apollon ne cacha pas sa satisfaction.

Esmelia ne put s’empêcher de laisser ses sens s’attarder sur lui plus de temps que nécessaire...

La barbe naissante de l’ancien dieu de la beauté lui allait comme... à un dieu. Son corps n'avait rien à envier à ses représentations statuaires. En dehors d'un bout de tissu rouge qui lui ceignait les hanches jusqu’à mi-cuisses, et des spartiates dont les lacets s'enroulaient autour de ses mollets, il ne portait rien d'autre sur lui. Il n'avait même pas pu garder son glaive et se sentait plus nu sans lui que si on lui avait ôté ses vêtements.

Circé avait écouté l'échange en silence.

— Je ne suis pas une enfant, finit-elle par dire posément d'une voix grave et effectivement trop sérieuse pour l’âge qu’elle paraissait avoir.

Boann eut un sourire bienveillant.

— Je le sais, ma jolie, lui assura-t-elle en passant la cruche, à laquelle elle-même venait de boire, à son voisin, Priape. Mais tu en as la constitution et ....

La voix d'Horus, sur sa droite, couvrit soudain la sienne.

— Mes amis, il est temps de commencer. Ishkur, c'est à vous que revient…

Il fit mine d’hésiter avant de poursuivre :

—  ...l'honneur... de consigner nos paroles.

Horus ne put s’empêcher de sourire intérieurement. « Ishkur » et « honneur »… Deux mots qui n’allait vraiment pas ensemble, et il l’avait souligné à sa manière.

Ishkur, encore vaguement ensommeillé, se redressa lentement sur son siège, faisant mine de ne pas remarquer la fausse hésitation de Horus. Il ne tenait pas particulièrement à être le scribe de service, mais il savait aussi cette éventualité pouvait arriver à n'importe lequel des vingt-six participants présents. Avec le nombre, il avait espéré pouvoir passer à travers les mailles. Il pensait s’être fait discret, voire invisible.

Chez lui, la discrétion consistait surtout à rester immobile et silencieux, ou bien à dormir. On ne prêtait pas attention aux choses ou aux êtres qui ne faisaient aucun bruit et qui ne bougeaient pas. Ainsi, on oubliait la présence d'un arbre, d'une pierre, ou même d'un mort...

Pour peu que l'on prenne un air éteint, et que l'on essaie de se fondre dans le décor, ou encore comme dans le cas présent pour Ishkur que l’on tente de ne faire qu'un avec l’inconfortable le fauteuil de pierre sur lequel on est assis, on pouvait facilement se faire oublier. La plupart du temps, du moins...

Cette fois, cela avait échoué. Pourquoi ? Avait-il tiqué sans s'en rendre compte à l’une des paroles d’Horus ?

La raison était bien plus simple.

Horus était doué pour remarquer les tire-au-flanc.

— Bien, nous commencerons par faire le point sur …

Un mouvement d'agitation et des éclats de voix le stoppèrent net et lui firent tourner la tête à sa gauche.

Tous les regards convergèrent vers le même endroit. Excepté celui de Calliope, mais il était impossible d'en être certain.
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MessageSujet: Re: L'Origine de nos peurs / OdP (Tome 1)   Mer 12 Juil 2017 - 12:10

... Petite pause estivale.

ll n'y aura pas de publication durant quelques semaines. Eh oui, il faut bien que je me repose un peu, et comme je serai éloignée de tout ordinateur ou tablette...
Mais certainement pas d'un crayon, d'un bloc-notes ou d'un bon livre.
Je vous donnerai la suite de cette "demie saison" de L'Origine de nos peurs. T1 : Esmelia, fin août, début septembre.
D'ici là, n'hésitez pas à laisser vos remarques, vos appréciations et vos encouragements sur la page.

Je vous souhaite de bonnes vacances si vous avez la chance d'en avoir, du repos, et de bonnes lectures.
J'espère vous retrouver à la rentrée.
Bien à vous.


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L'Origine de nos peurs / OdP (Tome 1)
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