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 L'Origine de nos peurs / OdP (Tome 1)

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Ihriae
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MessageSujet: Re: L'Origine de nos peurs / OdP (Tome 1)   Mer 14 Juin 2017 - 12:16

L’ORIGINE DE NOS PEURS


Tome 1 : Esmelia



CHAPITRE 7.1


XXIème siècle. 13 janvier.

Ce brusque revirement n’échappa pas au marchand d’esclaves qui devina immédiatement tout le parti qu’il pouvait tirer de cette situation pour le moins inhabituelle. Son instinct de maquignon lui hurlait jusqu’au fond de ses oreilles que la fin de la journée serait plus que bonne. Son sourire sans dents s’élargit sur sa face batracienne jusqu’à chacune de ses ouïes.

Au lieu de s’arrêter devant l’estrade, l'humanoïde en fit le tour et grimpa les marches en deux bonds. Contraignant son prisonnier à le suivre dans le même élan. Puis il se dirigea vers le marchand batracien qui se leva vivement de sa chaise et tenta vainement de s'en servir comme un bouclier entre lui et cet humanoïde à l'allure peu engageante pour les créatures de son espèce. L’Étranger la lui ôta des mains. Ses quatre pieds de bois claquèrent sur le sol de l’estrade. Pourtant, il n’y avait ni violence, ni précipitation dans ses gestes. Il intima l'ordre à son prisonnier de s'y asseoir.

— Si vous tentez de vous enfuir, mes gardes vous rattraperont aussitôt ! le prévint-il à mi-voix.

Le ton était sans appel. Elle était suffisamment près pour l’entendre, le comprendre. Et aussi curieux que cela pouvait le paraître, ils parlaient une langue qu’elle connaissait : la sienne.

Son prisonnier comprit la menace sous-jacente. Il ne bougeait pas et regardait autour de lui conscient de la curiosité d’une trentaine d’individus tous plus étranges les uns que les autres pour l’humain qu’il était. Il ne doutait pas des paroles qu'il venait d'entendre, mais plus qu'à rechercher l’escorte de son cerbère, il songeait à ses cartes…

Elle frissonna. Elle avait l’impression que sa faculté à lire dans les esprits lui échappait. Elle y entrait avant même d'y songer. Elle oubliait tout ce qui l’entourait. Cela pouvait être dangereux. Elle devait rester sur ses gardes.

Elle fit un effort pour reporter son attention sur l’Étranger. Il avait parlé avec un accent qu’elle ne parvenait pas à définir. D’un autre côté, elle n’avait pas une très grande expérience des accents extraterrestres. Sa voix était profonde, comme si elle venait du fond de sa cage thoracique. Si elle avait été douée de parole, une pierre tombale se serait sûrement exprimée avec une tonalité assez semblable.

Tranquillement, il vint vers elle. Il s’approcha si près qu’elle sentit son souffle. Il tourna, prenant tout son temps pour la détailler des pieds à la tête. Il avait une drôle de façon de la regarder. Elle se sentait de moins en moins à son aise. Il le savait.

Il s’interrogeait à son sujet sans se douter de quoi que ce soit. Son regard semblait se moquer d’elle.

— Dites, on n’est plus sur la Terre, n’est-ce pas ? se risqua-t-elle à lui demander, histoire d'établir un contact.

Elle avait parlé dans la langue qu’il avait utilisée avec le scientifique. Maintenant, il ne pouvait plus avoir le moindre doute sur ses origines. S’il en fut surpris, il ne le montra pas. Il sembla seulement trouver la question amusante ou bizarre, car un semblant de sourire étira ses lèvres, mais rien de plus.

Sans répondre à sa question, il se détourna d’elle, et rejoignit le marchand d’esclaves. Ils discutèrent à voix basse.

Elle faillit sursauter lorsque Belle Gueule II apparut à côté d’elle et la saisit par le bras, sans brutalité. Elle sentit la froideur de sa peau. Ce type n'avait pas seulement un physique vaguement apparenté à un reptile...

Il la conduisit auprès du scientifique de l'AMSEVE.

À son tour, Belle Gueule I monta sur l’estrade un billot sous le bras. Il le posa à côté de MacAsgaill qui, surpris, s’était levé et écarté promptement. Pas assez vite cependant pour empêcher l’étrange créature de détendre ses longs et larges bras à la peau bleu-vert s’achevant par trois longs doigts, lesquels s’enroulant autour de son cou. BGI le força ainsi à se rasseoir, et, certain qu'il ne bougerait plus de sa place, il le libéra.

Le scientifique se frottait la gorge lorsqu’elle s’assit sur le billot. Oubliant ce qu’il venait de subir durant quelques instants, il sembla soulagé d’avoir une compagnie humaine.

D'autant qu’ils allaient sûrement devoir rester assis côte à côte pendant un long moment. Surtout si le troisième intervenant était bien décidé à jouer les trouble-fêtes. Elle s’étonnait qu’il ne se soit pas encore montré. D’après la réaction de sa "cible", il ne faisait pas partie de son cercle d’amis.

Le scientifique se pencha vers elle :

—  Vous ne savez vraiment pas où vous vous trouvez ? chuchota-t-il.

Elle répondit de la même manière :

—  Je vous le confirme. Et vous ? Vous n’avez pas l’air d’être du coin non plus.

— Pas vraiment.

— Dites-moi si je me trompe, mais j’ai l’impression que votre situation n’est guère plus enviable que la mienne.

— C’est rien de le dire, soupira-t-il.

D’un mouvement de tête, elle désigna "l'Étranger".

—  Et lui, c’est qui ?

— Baal, un drægan.

— Un quoi ?

— Un extraterrestre.

Il se rendit compte de l’évidence énoncée.

— Désolé… Cela fait un moment que je suis sur cette planète… En réalité, c'est plutôt nous les extraterrestres... Enfin, les extrafeloniacoupiens. En même temps, vu votre prestation, je pensais que vous saviez à qui vous aviez affaire.

— Le moins du monde. Extra quoi ?

— Ses habitants appellent cette planète Feloniacoupia... Cette planète ou bien le continent sur lequel nous nous trouvons, à moins que ce ne soit la région. Ils ne sont pas très clairs avec les appellations de lieux. Ils n'ont pas l'air d'y attacher une grande importance. Leurs cartes géographiques sont très sommaires.

Elle hocha la tête.

— Ça va être pratique lorsqu'ils inventeront le GPS, ironisa-t-elle.

Elle reporta son attention sur le drægan" :

— Donc, c'est ça un drægan ? demanda-t-elle à mi-voix.

Elle plissa les yeux en l'observant, cherchant ce qui le différenciait des êtres humains comme elle, MacAsgaill et tous ceux qu'elle avait l'habitude de côtoyer.

Le scientifique de l'AMSEVE poursuivit :

D’après ce que j’ai pu apprendre à son sujet, il est considéré comme une légende, mais aussi comme mort…

Ainsi, La Mort lui courait après... Voilà qui ne l'étonnait guère.

—  Il me semble pourtant bien vivant…

— Ce qui laisserait supposer qu'on ne peut pas le tuer... ou qu'il ressuscite à chaque fois que quelqu'un y parvient. Bref : qu’il est immortel. Mais les drægans ne sont pas immortels, même s’ils peuvent vivre des milliers d’années. Par contre, j’ai entendu dire qu’ils maîtrisaient certaines technologies comme le clonage.

— J’imagine que c’est possible pour une espèce qui a tout son temps pour inventer ce dont elle a besoin, ironisa-t-elle. À propos de temps... il ne le ferait pas durer un peu ?

Sans relever sa question, le scientifique poursuivait sa réflexion :

— C’est très pratique pour faire croire à sa mort et disparaître pendant un temps.

Cela posait surtout un nouveau problème...

— Si c'est bien le cas, êtes-vous certain que celui-ci soit l’original et non… une copie ?

Il eut un sourire triste avant de répondre.

— Si vous avez un moyen de le savoir…

— Son immortalité n’est peut-être rien de plus qu’une légende.

— Ce n’est pas l’avis de l’une de mes amies… D'après elle, les drægans sont parmi ce qu'il y a de pire dans l'univers. Les mots pacifisme, altruisme et leurs dérivés ne figurent pas dans leur langue. Ça en dit long sur leur civilisation. Mon amie en sait long au sujet des drægans. Elle les pourchasse depuis longtemps… Avant d’entrer à l’AMSEVE, Baal était déjà sa baleine blanche. Sa tête était mise à prix… Elle doit toujours l’être, d’ailleurs. Elle était persuadée l’avoir tué... au moins quatre fois. Mais, à chaque fois, il ne lui fallait pas attendre longtemps pour qu'il refasse parler de lui.

— Votre amie était chasseuse de primes ?

— C’est ce que j’ai toujours supposé.

— Si elle pourchassait un extraterrestre, j’imagine qu’elle l’était aussi.

— À la voir, vous n’en douteriez pas un seul instant.

Elle prit l’air dubitatif qui convenait à la situation.

— Dites, la baleine blanche de votre amie, elle a un autre nom ?

— Pourquoi aurait-il un autre nom ?

— Pour rien. Enfin si... C'est bizarre comme nom. On ne sait même pas si un nom ou un prénom, ou alors un pseudonyme... ou même un titre.
(Suite Chapitre 07.2)


Dernière édition par Ihriae le Mer 12 Juil 2017 - 11:17, édité 4 fois
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MessageSujet: Re: L'Origine de nos peurs / OdP (Tome 1)   Mer 14 Juin 2017 - 12:23

L’ORIGINE DE NOS PEURS


Tome 1 : Esmelia



CHAPITRE 07.2


Suite du chapitre 07.1

Elle avait parlé un peu plus fort. Elle s'en rendit compte lorsque le marchand d'esclaves cracha quelques mots à leur intention. Sans doute leur intimait-il l’ordre de se taire.

Belle Gueule I qui attendait à ses côtés fit un pas dans leur direction. Baal l’arrêta d’un geste de la main, tout en échangeant encore quelques mots à voix basse avec le marchand d'esclaves. À un moment, celui-ci jeta des regards méfiants à la foule, puis au courtier.

Pour éviter de se retrouver trop étroitement liée à l’affaire, la créature au long cou comptait et recomptait les mises des acheteurs précédents avec la plus grande attention comme si la scène qui se jouait, près de lui, lui était totalement étrangère.

Comprenant qu’il n’obtiendrait aucun soutien de ce côté-là, le marchand s’efforça de faire bonne figure et éclata de rire. Cependant, même un extraterrestre pouvait avoir un rire, ou ce qui y ressemblait, sonnant faux. Quelques individus ressentirent le risque d’être mêlés à un conflit qui ne les concernait pas. Ils quittèrent rapidement la place.

Le drægan lâcha trois mots d'une voix forte et claire.

Le marchand roula des yeux et ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais une petite voix dans sa tête lui souffla un truc du genre : « La chance, c’est comme la foudre, il y a peu de chance qu’elle tombe deux fois au même endroit ». Il se pinça les lèvres, et se recomposa un air impassible. Puis il répéta au public les trois mots avec lenteur, déglutissant entre chacun d'eux, comme s'ils sortaient malgré lui de sa large bouche.

Une onde de stupeur parcourut le petit groupe de créatures qui se trouvaient encore devant l’estrade. Quelques-unes se regardèrent avec incrédulité. D’autres reportèrent leur attention sur l’humaine à côté du militaire. Ils se demandaient ce qui provoquait l’intérêt du drægan.

Elle chercha l'homme triste, le seul autre humain de l'assemblée, à moins qu'il ne soit lui aussi un drægan. Elle ne le vit plus.  

Sortie de nulle part, la voix aux intonations pointues aboya de nouveau. Quatre syllabes cette fois. Dans la foule, une créature tomba à la renverse, tandis qu’une rumeur faisait converger vers la place du marché aux esclaves, des curieux plus téméraires que les autres.

Baal affichait un sourire tranquille, mais faux, estima-t-elle.

Il discuta de nouveau avec le marchand d’esclaves.

Le militaire regardait autour de lui. La peur avait fait place à la curiosité. Il était intrigué par cet enchérisseur qui ne se montrait pas et il craignait que les choses tournent mal.

L’écossais reporta de nouveau son attention sur sa compagne.

— Je m’appelle William MacAsgaill. Je suis exoarchéologue. Je sais, ce n’est pas courant, lâcha-t-il d'une traite.

Lui dire qu'elle savait très bien qui il était n'était pas encore la chose à faire. Il finirait bien par le deviner ou, au moins, le supposer lorsqu'ils auraient fait un peu plus connaissance.

— Esmelia Danatess-Evihelia…

— Ça non plus, ce n'est pas courant, mais c'est un joli nom... Votre prénom aussi... Comment êtes-vous arrivée ici ?

Il avait une voix douce et apaisante, malgré les circonstances.

Elle lui répondit franchement.  

— J’ai saisi l'occasion qui s'est présentée.

Voyant qu'il n’avait pas l’air convaincu, elle ajouta :

— On peut aussi dire que je n’ai pas été très honnête avec ceux qui m’ont employée.

Il l’observa un instant avant de secouer la tête.

— Je vois... J’ai aussi faussé compagnie à mes collègues et amis... Pour l'amour de la science et de la découverte.

— Ça valait le coup ?

Il éluda la question par une autre :

— Et vous, c'était pour la bonne cause ?

Elle s'efforça de sourire :

— Sauver le monde, évidemment. Mais pas toute seule...

Il pensait qu'elle plaisantait et s'attendait à ce qu’elle en dise plus. Elle n’ajouta rien. Comment pourrait-elle lui expliquer qu’elle était le dernier maillon de plusieurs générations de femmes à la recherche du seul être capable de sauver l’univers d’une destruction annoncée depuis l’aube des temps, et qu’elle devait mettre la main dessus avant d’autres, et très vite, maintenant. Cela paraissait énorme, et très cliché. Il y avait sûrement des explications moins vraies, mais beaucoup plus crédibles que celle-ci. Sans compter que sa situation actuelle ne donnait pas l’impression qu’elle puisse mettre la main sur qui que ce soit. Encore moins sur un dieu de la guerre.  

Mais il fallait bien ça pour contrer la menace.

Elle reporta à nouveau son regard sur le drægan.

— Qu'a-t-il fait pour que sa tête soit mise à prix ?

— D'après mon amie, rien de moins que l'extermination de quelques milliards d'êtres vivants. Pour être plus exact : il a annihilé deux planètes de type terrestre... sans compter les flottes spatiales qui étaient venues les défendre. Il a aussi assassiné plusieurs drægans influents pour une raison ou pour une autre... mais surtout pour le pouvoir. Cela n'a rien d'inhabituel dans la société drægan, au contraire. Ce serait même assez encouragé... Ce qui tendrait à dire qu'il appartient à une grande maison, ou à une famille proche du pouvoir... Un truc dans le genre.

— A-t-on la preuve de ses exactions ?

— La parole de mon amie me suffit... même si j'ai toujours eu l'impression qu'elle avait un compte personnel à régler avec lui.

— Vous accordez beaucoup de confiance à votre amie.

— Nous n'étions pas dans la même équipe... mais comme elle, ses équipiers étaient aussi mes amis. J'espère qu'ils le sont toujours... Elle leur a sauvé la vie, une fois. Alors ça me suffit ma gratitude... et ma confiance.

Il ajouta, après un court moment de silence :

— Et puis, si sa tête de Baal est mise à prix, ce n'est pas pour rien.

— Vous pensez vraiment qu'un type qui a quelques milliards de morts à son actif ne vous aurait pas assassiné pour prendre ce qu'il cherche.

— Au beau milieu d'une foule ?

— Je ne vois pas ce qui l'en empêcherait. Qui plus est, il a des gardes qui le protègent.

De toute évidence, il n'avait pas vu les choses sous cet angle. Cela ouvrait de nouvelles perspectives. Certaines plutôt bonnes. D'autres carrément mauvaises.

— J'ignore ce qu'il recherche...

— Vous le savez très bien. Et vous l'avez deviné dès l'instant où il vous a mis la main dessus.
Il se garda bien de prétendre le contraire.

— Pour ses gardes, comme vous dites, ça reste à prouver.

— Je ne m'y risquerai pas, personnellement.

Elle ramena une de ses jambes sur l'autre. On lui avait fourni des chaussures inadéquates pour courir. Elle se demandait comment elle avait pu marcher avec tant les talons lui semblaient bizarres.

— Ce qui m'intéresse, ajouta-t-elle, c'est de savoir s'il peut nous ramener sur la Terre.

— Je pense qu'il le pourrait, mais ce n’est pas dans ses intentions. Et puis, je ne suis pas certain que sa présence sur la Terre soit une bonne chose. Même si vous... même si on lui accorde le bénéfice du doute, il traîne pas mal d'ennemis dans son sillage...

— C'est certain. Les voir débarquer sur la Terre, ça ferait désordre.

— Cela dit, ils pourraient bien être surpris par l'accueil.

— Cela n'a pas empêché votre ami drægan d'y avoir quand même ses entrées parce que pour un extraterrestre, il parle plutôt bien les langues terrestres... Enfin, au moins une.

— Ce n'est pas mon ami.

Dans le temps présent...

Elle frissonna.

— Ça va ?

Elle sursauta légèrement lorsqu'elle sentit la main de MacAsgaill se poser sur la sienne. Il semblait sincèrement inquiet.

— Oui, je crois... Désolée, j'étais ailleurs.

— C'est le moins qu'on puisse dire. Pendant quelques secondes, vous étiez vraiment aux abonnés absents. Vous aviez même cessé de respirer...

— Cela arrive de plus en plus souvent depuis mon passage par le CET.

Il se  raidit. Un pli d'inquiétude apparut sur son front.

— Alors c'est l'AMSEVE qui vous envoie ? Équipe de récupération ou d'exploration ? J'imagine que c'est la première plutôt que la seconde...

— Récupération, admit-elle.

— Moi ?

Elle acquiesça.

— Ils ne vont pas me lâcher, soupira-t-il.

Elle confirma :

— Ils veulent vous ramener sur la Terre, et ils trouveront le moyen de le faire. Mon équipe est rentrée sur la Terre... En partie, à cause de moi. Mais ils vont la renvoyer à votre recherche. Elle ou une autre.

— Les voyages avec le CET sont limités... Pas en eux-mêmes, mais pour l'être humain. Notre organisme supporte mal le transfert de molécules.

— Je ne suis pas certaine que la santé des troufions soit une priorité, même pour eux, et l'AMSEVE peut engager autant d'hommes ou d'équipes qu'elle en a besoin.

— Le général Doherty ne ferait pas prendre de risques inutiles à ses hommes, objecta-t-il.

— Le général est non seulement proche de la retraite, mais tout le monde n'apprécie pas de le savoir à la direction de l'AMSEVE. Vous le savez aussi bien que moi. Dès l'instant où il baissera sa garde...

(Suite Chapitre 07.3)
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MessageSujet: Re: L'Origine de nos peurs / OdP (Tome 1)   Mer 14 Juin 2017 - 12:26

L’ORIGINE DE NOS PEURS


Tome 1 : Esmelia



CHAPITRE 07.3


Suite du chapitre 07.2

Elle pensait aux paroles de l'informateur de Kolya. L'AMSEVE était aux commandes d'un projet si révolutionnaire, si novateur. Les retombées directes et indirectes changeraient sans aucun doute le monde de demain. Tout cela ne manquait pas d'attiser les convoitises.

Elle se rendit compte que MacAsgaill l'observait.

— Vous êtes certaine...

— Je vais biens, le devança-t-elle en se massant les tempes. Mais c'est long. Je me demande ce qu'ils peuvent bien se raconter tous les deux.
 
— Ici, tout est sujet à négociation.

Elle avait un mal de tête épouvantable...

— On va s'en sortir d'une manière ou d'une autre, tenta-t-il de la rassurer.

— Je ne m'inquiète pas, répondit-elle sans quitter des yeux le drægan qui n'en finissait vraiment pas de discuter avec le marchand-batracien.

Elle ajouta plus pour elle-même que pour son compagnon :

— Plus maintenant. Les choses se mettent en place, c'est inéluctable, et tant mieux parce que dans le cas contraire, cela va s'aggraver à un point que vous ne pouvez pas imaginer.

— Comment ça s'aggraver ?

Il ne cherchait plus à cacher son inquiétude.

— Quoi ?

— Vous avez dit que notre situation ne ferait qu'empirer.

— J'ai dit ça ? Désolée... Ce n'est pas mon genre d'être défaitiste, habituellement. Vous avez une idée de la manière dont nous pourrions partir d'ici ? »

Il mit un moment avant de répondre. Il regarda Baal qui semblait en avoir enfin terminé avec le marchand d'esclaves.

— Moi non, mais lui... peut-être, si vous arrivez à le convaincre. Mais comme je vous l'ai dit, je doute qu'il accède à notre demande. Il ne nous connaît pas... Pourquoi nous aiderait-il ? J'espère seulement survivre un jour de plus.

— C'est clair, ce n'est pas moi la défaitiste.

Le marchand s’éloigna de Baal et s'approcha du bord de l'estrade. Faisant face à une foule quasi-silencieuse, il balbutia quelques mots qui semblèrent hésitants, et recula aussitôt.

Il y eut alors un mouvement de foule. Comme sortis du néant, apparurent deux hommes et une femme. Tous les trois étaient de type humain, et leurs yeux en amande, leur teint d’albâtre, et leurs cheveux noir d'encre démontraient une ascendance asiatique. Ce que tendaient à prouver les kimonos qu'ils portaient, et cela aussi curieux que cela puisse le paraître si loin de la Terre.

— Je parie que ces trois-là sont aussi des drægans, pressentit-elle juste assez fort pour que, seul, son voisin l’entende.

Le regard du scientifique ne cessait de faire des allers-retours entre le trio et Baal.

— Je le parierai aussi. On dirait qu'ils sont prêts à en découdre avec... notre ami, remarqua-t-il.

— Vous avez changé d'avis à son sujet ?  

— Quitte à choisir, mon instinct me dit qu'il vaut mieux parier sur lui plutôt que sur eux.

Elle reporta son attention sur les membres du trio.

Ils étaient d'une beauté époustouflante et paraissaient très jeunes. Trop jeunes pour se frotter à quelqu'un comme Baal qui, en plus d'avoir au moins le double de leur âge, avait l'expérience des conflits et des négociations. Le nombre était leur seul avantage apparent.

Les deux hommes grimpèrent prestement sur l'estrade. Ils soulevèrent la jeune femme sans faire le moindre effort et la déposèrent avec la grâce d'un trio de danseurs ou d'acrobates. Elle marcha la première vers Baal. Ses pas étaient mesurés comme si elle les comptait mentalement. Elle était majestueuse et semblait sereine. Sa beauté était parfaitement inhumaine. De fait, Baal ne la quittait pas des yeux. Il admirait sa délicatesse, la perfection de ses traits et de sa mise, la précision de ses gestes, la lueur de défi dans son regard...

Elle s'arrêta à cinq pas de lui, environ, et le salua d'un signe de la tête auquel il répondit par courtoisie. L’un de ses deux compagnons vint se placer entre elle et lui. Son visage, presque féminin, affichait une parfaite neutralité, les quelques mots qu'il prononça ne devaient rien avoir de poétique. Mais s'il en fut offusqué, Baal ne le montra pas.  

Le marchand d’esclaves tenta alors de s’incruster mais un regard de Baal, et un sifflement du troisième membre du trio, le firent reculer. Il décida donc, pour sa sécurité, de rester à distance des quatre drægans.

MacAsgaill observait les trois jeunes gens avec attention.

— C'est elle qui les dirige.

Esmelia était d'accord avec lui sur ce point.

Le drægan qui avait parlé à Baal était plus grand que les deux autres, et paraissait un peu plus âgé. Il avait néanmoins l'apparence d'un jeune homme aux traits fins, bien dessinés, sur un visage en longueur. Ses longs cheveux noirs étaient maintenus au sommet de sa tête et retombaient dans son dos. Ils cachaient partiellement une grande épée dans son fourreau maintenu dans son dos. Il était vêtu d'un kimono composé de plusieurs types d'étoffes, toutes dans les tons bleus.

Apparemment, il devait être le plus expérimenté en matière de négociations, ou bien il se plaisait à le croire. Après s'être entretenu avec Baal, il fondit sur le marchand. Celui eut du mal à ne pas cacher la frayeur que lui inspirait ce jeune drægan, sans doute beaucoup trop vif et versatile à ses yeux. Ceux de son espèce ne devaient décidément pas être faits pour s'entendre avec des drægans.

Le dernier membre du trio avait des traits plus épais que ses compagnons, un visage plus rond, plus enfantin, et des cheveux courts. Il ne semblait pas armé, mais il était difficile de le confirmer. Que pouvaient cacher les larges manches dans lesquelles il cachait ses mains et les plis nombreux de son kimono aux couleurs incendiaires ? Il était resté en retrait des deux autres, le regard aux aguets.

En dehors de leur beauté, il n’y avait rien d’agréable chez ces deux hommes et cette femme. À force d'y regarder de plus près, même celle-ci finissait par donner l'impression d'être corrompue. Ces êtres étaient faits d'un marbre aussi parfait que glacial et impénétrable. Drægans comme Baal, ils n’avaient pourtant rien de commun avec ce dernier.

La femme, elle, ressemblait à l'une de ces fragiles petites poupées au teint diaphane, presque translucide. Sa fragilité était accentuée par son kimono rose pâle qui l'enserrait comme un écrin parfaitement ajusté. Son visage, parfait ovale, était peu maquillé. Ses cheveux étaient ramassés en trois chignons. L’un, simple, au sommet de sa tête, était maintenu par une barrette de nacre rose. Les deux autres reposaient sur sa nuque et, de part et d’autre, de grosses perles blanches contrastaient avec le noir profond de sa chevelure comme les étoiles d’un ciel nocturne.

Elle illuminait la scène. Tout, dans son attitude, laissait paraître une jeune femme douce et effacée, mais comme William MacAsgaill, Esmelia avait senti qu'il ne s'agissait que d'un atour bien arrangé. Elle était infiniment plus dangereuse que les deux autres réunis.

Esmelia croisa son regard et y lut de la convoitise. Dans son esprit, ce que Baal possédait, ou désirait, elle souhaitait plus que tout le lui arracher. Elle le haïssait. C'était plus qu'un sentiment. C'était inscrit au plus profond d'elle-même... dans ses gènes. Pourquoi ? Que savait-elle de lui, de sa destinée ? Que savait-elle d'elle ? Rien. Pourtant, la colère grondait en elle.

Esmelia sentit un froid glacial l'envahir. Elle ne pénétra pas plus loin dans l'esprit de la drægan. Celle-ci ne sentit rien de l'intrusion, néanmoins elle s'interrogeait sur elle et sur l'humain assis à ses côtés. Pourquoi Baal tenait-il particulièrement à eux ?

Elle avait dû suivre leur manège depuis le début. Mais elle ne savait rien des cartes de MacAsgaill, apparemment. Pourtant, ses deux acolytes et elle avaient le même objectif que Baal. Ils voulaient mettre la main sur le terrien. Esmelia se demandait pourquoi ?

Baal avait été plus rapide qu'eux. Ils tentaient maintenant de reprendre la main. Peut-être par un échange ? S'ils parvenaient à l'avoir elle, alors ils proposeraient un échange. Ce n'était pas très clair dans leur esprit. La raison leur dictait que la diplomatie était le meilleur moyen d'obtenir ce qu'ils désiraient. Mais leur haine de Baal était beaucoup plus forte que la raison. Quant à Baal, il était clair dans son esprit qu'il ne leur laisserait jamais les terriens. Elle en aurait presque sauté de joie.
 


(Suite Chapitre 04.4)


Dernière édition par Ihriae le Mer 14 Juin 2017 - 12:29, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: L'Origine de nos peurs / OdP (Tome 1)   Mer 14 Juin 2017 - 12:29

L’ORIGINE DE NOS PEURS


Tome 1 : Esmelia



CHAPITRE 07.4


Suite du chapitre 07.3

— Ils ont l'air tellement humain.

— Ils le sont, du moins en apparence, répondit MacAsgaill. En réalité, je n'en suis pas certain. Je ne crois pas que qui que ce soit ait essayé de le savoir... Qui cela intéresserait, à part nous...  

Elle réfléchit un court instant, puis répondit avec un léger sourire :

— À part les Humains eux-mêmes, je ne vois pas effectivement. Vous imaginez ? Cela représenterait la fin de la solitude de notre espèce... Non seulement l'humanité découvre qu'elle n'est pas la seule espèce pensante dans l'univers, mais en plus l'une de ces espèces lui ressemble comme deux gouttes d'eau.

— Même deux gouttes d'eau peuvent donner l'impression d'être semblables et être très différentes l'une de l'autre. On dit, par exemple, que les drægans ont de très nombreux pouvoirs, notamment celui de prendre différentes apparences.

Cela pouvait expliquer pourquoi elle n'avait pas remarqué le trio plus tôt.

— Si c'est le cas pourquoi avoir choisi celle des humains. Ce n'est pas franchement la meilleure. En plus, elle n'a pas l'air d'être l'espèce la plus répandue dans cet univers. Vous en voyez beaucoup parmi cette foule ? À mon avis, il y a sûrement une bonne raison à cela.

Will MacAsgaill haussa les épaules.

— Je n'en sais rien. Ce qui est rare est cher, dit-on. Du coup, les autochtones considèrent les drægans comme des dieux, peut-être parce qu'ils ont une apparence humaine. J'ai trouvé des textes parlant d'eux. Je suis parvenu à en traduire quelques-uns. Il y est dit que les drægans ont dominé des galaxies entières... Qu'ils se sont battus entre eux... et que ces guerres intestines les ont conduits à leur quasi-extinction.

— Une espèce quasiment éteinte, mais encore crainte... poursuivant son autodestruction. Et on a la chance d'en avoir quatre sous les yeux.

— Je n'irai pas jusqu'à dire que c'est une chance, soupira-t-il résigné.

Elle ne lui laissa pas le temps de s'apitoyer sur son sort.

— Dites, si mes souvenirs en mythologie sont corrects, il y avait un dieu phénicien qui s'appelait Baal, est-ce que cela pourrait avoir un rapport avec lui ? demanda-t-elle en tendant le menton en direction du drægan.

— C'est possible. Mon amie, lorsqu'elle était sur la Terre, a été très surprise de constater que nos dieux antiques portaient des noms drægans. Il peut y avoir plusieurs explications à cela. Toutes peuvent paraître plus folles les unes que les autres. Peut-être que nos dieux antiques avaient la possibilité d'accéder à d'autres galaxies, qu'ils y ont régné, et qu'il est de tradition dræganne de donner le nom d'un dieu aux nouveaux nés... Ou alors, à un moment ou à un autre, les drægans ont vécu sur la Terre... Peut-être l'avaient-ils conquise. Leur technologie avancée, leurs pouvoirs les ont probablement faits passer pour des dieux aux yeux des humains de l'antiquité.

— Des dieux ? Cela pourrait se tenir. Ils sont plutôt beaux et dégagent une certaine puissance. Si, en plus, leur longévité surpasse de loin celle des humains...  

William acquiesça.

— J'avoue que j'aimerais bien les étudier : savoir s'ils nous ressemblent vraiment au-delà de leur apparence, si nous sommes apparentés, s'ils naissent humains, s'ils le deviennent grâce à leurs pouvoirs, ou à une manipulation génétique, ou si c'est seulement une sorte d'illusion qui nous les ferait voir tels que nous le souhaitons. Peut-être que leur enveloppe est une sorte de véhicule créé pour abriter un parasite intelligent vivant en parfaite symbiose avec son hôte.

— C’est une hypothèse très courante… en science-fiction, fit-elle remarquer Je me suis toujours demandé comment un hôte … pouvait vivre en étant spectateur dans son propre corps...

— Je suppose qu’il… que son âme finit par s’éteindre au bout d’un certain temps... À moins qu'il n'en ait pas, ou qu’elle soit dissociable du corps. Cela remettrait en cause tous nos fondamentaux... poserait des questions sur notre nature...

— Vous n'en aviez jamais rencontré avant celui-ci, n'est-ce pas ? le coupa-t-elle.

— Non, admit-il.

— Je comprends mieux votre enthousiasme.

— Jor... mon amie en a rencontré quelques-uns. Le plus ancien se nommait Amon Râ. Il aurait vécu plus de dix mille ans... Il aurait pu vivre encore quelques millénaires de plus s'il n'avait pas été atomisé avec son vaisseau. Devinez par qui ? On peut dire qu’il était décidé à en finir une bonne fois pour toutes avec son adversaire.

— Atomisé ? Il faut vraiment qu'ils soient résistants pour en arriver à cette extrémité.

C'était plutôt une bonne nouvelle...

— Ou le résultat d'une bataille spatiale... que Râ a perdue. D'après ce que j'ai appris, certains drægans, comme Râ, étaient des souverains... plus que des dieux. Ils régnaient sur des planètes entières, peut-être même des galaxies. Ils avaient adapté à leurs besoins, ou à leur nature, un système social qui se rapprocherait de celui qui était en cours en Italie durant la Renaissance. Associez les Médicis, les Borgias et les Tudors, et vous aurez une idée de ce que pouvait être la société dræganne.

— S'ils ont quasiment disparu, ils ne doivent plus représenter un grand danger.

— Ça, je n'en mettrai ni ma tête, ni ma main à couper. On n'entend plus parler d'eux. Cela ne veut pas dire qu'ils ont disparu définitivement.

— Je comprends : les survivants peuvent s'avérer être plus dangereux.

D'un petit mouvement du menton, il désigna Baal.

— À ma connaissance, il est le dernier représentant d'une grande maison ou famille, encore existant.

— À votre avis, quel âge a-t-il ?

— Difficile à dire. Il pourrait avoir deux mille ans environ.

— Un jeune homme, comparé à ses cousins égyptiens.

— Et peut-être à d'autres plus anciens, répondit-il sans la moindre intention de faire de l'humour.

Elle ne put s’empêcher de pencher la tête pour l’observer à nouveau. Il le remarqua et leur tourna ostensiblement le dos. Il savait qu'il était leur sujet de conversation. Y prenait-il plaisir ? D'après le portrait peu flatteur que Will venait d'en dresser, ce n'était pas l'humilité qui étouffait l'espèce.

— Un âge qui vous coûte plus cher en bougies qu’en gâteau, lâcha-t-elle avec un léger sourire.
(Suite Chapitre 07.5)


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MessageSujet: Re: L'Origine de nos peurs / OdP (Tome 1)   Mer 14 Juin 2017 - 12:33

L’ORIGINE DE NOS PEURS


Tome 1 : Esmelia



CHAPITRE 07.5


Suite du chapitre 07.4

Baal se retourna vers eux. Avait-il entendu sa remarque ? Il avait l’ouïe fine. Elle croisa son regard et y vit une lueur moqueuse. Elle se sentit rougir, mais le soutint. Était-il vraiment coupable de tout ce dont on l'accusait ? Une question qu'elle s'était souvent posée lui revint à l'esprit : quel serait vraiment son rôle dans toute cette histoire ?

Un sourire encore plus carnassier que les précédents se dessina sur les lèvres du drægan. Elle réprima néanmoins un frisson tandis qu’il  retournait à sa transaction. Elle ne craignait pas les monstres.

— Bien conservé pour un vestige archéologique mais du genre à garder enfermé dans une chambre froide, en conclut-elle en se tournant vers William MacAsgaill.

— Je ne vous contredirai pas là-dessus.

Son regard bleu se posa sur les quatre drægans qui discutaient vivement. Ils étaient en parfait désaccord. La force du nombre se transformait en faiblesse.

— J'ignore jusqu’à quel âge peut vivre un drægan. Ils n'auraient pas que le clonage comme technologie. Ils auraient des connaissances scientifiques qui leur permettraient de mourir le plus tard possible... ou de guérir de blessures quasiment mortelles et de maladies qui le sont tout autant. Sur la Terre, beaucoup seraient prêts à prendre des risques pour posséder de telles technologies.

Elle n'en doutait pas.

— Il reste une solution : le voyage dans le temps, suggéra-t-elle. Imaginez que le CET permette de voyager plus vite que la lumière. Ainsi, votre amie tue le drægan à l'instant Y, mais revient à l'instant X, c'est à dire à un moment où elle ne l'a pas encore tué. Sauf qu'elle, elle se souvient l'avoir tué.
William MacAsgaill prit un temps de réflexion avant de répondre.

— On a encore jamais vu ça avec le CET.

— Parce que vous n'en êtes qu'au début de son exploitation. À l'AMSEVE, tout le monde sait que ses possibilités vont bien au-delà de ce pourquoi on l'utilise.

— Pourrait aller, la reprit-il. Il a été bridé par les chercheurs de l'ATIDC. Les risques sont beaucoup trop grands. C'est pour cette raison que nous sommes tous soumis à un lourd protocole avant, pendant et après son utilisation, et que nous ne pouvons voyager avec que manière limitée.

— Je sais : pas plus de cinq voyages par personne. Au-delà, le corps humain en subit les conséquences.

L'écossais acquiesça, et pour la première fois, sembla se détendre. Il se força à sourire.

— En l'état, le CET ne peut pas nous faire voyager plus vite que la lumière... Il se passe autre chose. Quoi ? Je ne saurais pas l'expliquer. Peut-être des raccourcis, des trous de ver... Mais remonter le temps, je ne crois pas que cela soit possible.

— Peut-être que vous ne vous en êtes pas rendu compte.

— Je devrais en être affecté… normalement. Pourquoi ne le suis-je pas ?

— Peut-être que vous l’êtes mais que vous ne vous en rendez pas compte, insista-t-elle.

La discussion entre les drægans cessa subitement. Le conflit persistait, mais l’un des asiatiques venait de trouver une solution pour y mettre fin. Il lâcha quelques mots secs au marchand d’esclaves qui le regarda avec des yeux ronds avant d’interroger Baal du regard. Celui-ci inclina brièvement la tête.

Le marchand courba l’échine, un peu trop bas, en signe d’assentiment en direction des trois drægans.
Baal revint vers William et elle. Il était visiblement mécontent de la tournure que prenaient les événements. Le regard qu’il posa brièvement sur eux était glacial. L’une des veines de son cou palpitait méchamment, et ses mâchoires étaient contractées. Son attitude était inquiétante. Craignait-il de perdre ?

Elle comprit que le trio drægan avait choisi un mode d'enchères particulier. Lequel ? Elle l'ignorait. Le savoir ne lui permettait pas forcément de comprendre, et aller plus loin dans l’esprit de Baal serait risqué.

L’un des hommes du marchand d'esclaves lui tendit une plaque de schiste et un morceau de craie. Baal les prit sans un mot. Il ne laissait plus rien paraître.

Une plaque identique fut donnée au négociateur du trio.

Alors que Baal inscrivait une série de signes sur son ardoise, les membres du trio se concertèrent à nouveau.

Elle se demanda combien de temps cela allait encore prendre avant qu'ils se mettent d'accord.


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MessageSujet: Re: L'Origine de nos peurs / OdP (Tome 1)   Mer 21 Juin 2017 - 12:59

L’ORIGINE DE NOS PEURS


Tome 1 : Esmelia



CHAPITRE 08.1


XXIème siècle. 10 avril.


Le silence. Comme son père, il appréciait plus que tout le silence.

Ici, plus qu’ailleurs, le silence semblait impressionnant. Mais ce n’était certainement pas pour cette raison que Robert Larson avait choisi de passer ses derniers jours dans cet appartement au luxe discret d'Auckland. Le bout du monde pour lui, Halley Larson, son fils unique, qui ne quittait que très occasionnellement son Irlande natale.

Au cours de ces dernières années, cette ville était devenue la plus peuplée de la Nouvelle-Zélande. Elle était devenue l'un des quatre plus importants centres d'affaires de la planète. Plongées dans les marasmes d'une crise qui n'en finissait pas, Paris et Londres, notamment, ne cessaient de perdre du terrain face à Auckland, Tokyo et Standton. Même New-York faisait grise-mine. Robert Larson avait choisi de quitter le vieux monde pour un plus jeune et en pleine effervescence. Il avait construit une tour ultramoderne avec toutes les options en matière de sécurité et de confort au cœur d’Auckland.

Ici, la prospérité familiale ne transparaissait dans aucune œuvre d'art, aucun bibelot. Elle se reflétait dans le mobilier et dans l'architecture de l'appartement qui occupait tout le dernier étage de la tour : de vastes pièces avec de larges portes fenêtres donnant sur des terrasses aménagées en jardins. Chaque façade avait son jardin. Au sud, une terrasse aux accents méridionaux, à l'ouest une serre tropicale, au nord, des plantes venues de l'hémisphère nord, cela allait de soi. Enfin, à l'est, un jardin japonais. Le toit avait été aménagé en parc à la française avec des arbres rares ou disparus. Il y avait même un jardin potager.

Il y avait trois autres riches excentriques qui avaient participé au financement de cette œuvre architecturale. Ils avaient fait construire autour de la tour Halley leurs propres gratte-ciels. Tous étaient reliés les uns aux autres par des passerelles à différents niveaux. Vus de l'extérieur, avec leurs façades de verre dans lesquelles le ciel diurne ou les lumières nocturnes de la ville se reflétaient, ils formaient un ensemble majestueux.

Robert était féru de culture asiatique. Chaque pièce de cet appartement où il avait vécu ses derniers mois était empreinte d'une sobriété toute asiatique. Ce goût pour l’art extrême-oriental était la seule chose qu'il partageait avec son père.

Bien que travaillant à la direction du département recherches archéologiques et ethnographiques, au sein des entreprises Larson, ils ne s'étaient plus rencontrés depuis cinq années au moins. Il aurait pu prétendre qu'il voyageait beaucoup. Ce n'était pas le cas. Il détestait voyager et il avait la phobie de l'avion. Ce n'était pas seulement une peur irraisonnée. Il était physiquement incapable de s'élever au-dessus des nuages sans le matériel adéquat. Même sans cela, ses rapports avec son père auraient été inexistants si l'oncle Lee, le frère de sa mère Evelyn, n'avait pas tacitement joué les intermédiaires entre eux.

Lee Brennan avait toujours veillé à son bien-être, plus que son père, toujours accaparé par ses affaires. Cela ressemblait au cliché du pauvre petit garçon riche, malheureusement, il n'en avait pas été autrement. Aujourd'hui encore, à cet instant, Lee continuait à se comporter comme un père. Installé dans l'un des deux confortables fauteuils de la chambre, il lisait une revue économique. De toute évidence, il ne portait pas un grand intérêt aux articles ou aux photographies. Il ne donnait pas le sentiment de profiter de ces instants de la quiétude et du luxe discret qui les entouraient. Pas plus de la lumière exceptionnelle de ce début de matinée qui baignait la pièce et de la vue panoramique qu'offrait la seule baie vitrée non protégée des regards extérieurs par un rideau de plantes... Il reconnaissait cette attitude. Il savait que Lee n'était pas d'accord avec sa décision.

Né en Irlande, Lee avait vécu une grande partie de sa vie au Texas. Il avait le caractère d'un Irlandais et la rugosité des texans. Il donnait l'impression d'être une force de la nature. Le genre de géant humain à qui on évitait de taper sur l'épaule de crainte que sa réponse ne vous brise littéralement les os. Physiquement, face à lui, Halley ne faisait pas le poids. Ils avaient néanmoins en commun leur regard bleu délavé, le même que celui d'Evelyn.

Halley avait une chevelure auburn quasiment indomptable surtout lorsqu'elle était coupée courte. C'était pour cela qu'il ne se faisait couper les cheveux que trois ou quatre fois par an. Le reste du temps, il se les laissait pousser jusqu'aux épaules, contrairement à Lee dont la chevelure désormais blanche était toujours remarquablement coupée courte.
Halley posa le livre qu'il tentait vainement de lire sur la table de chevet et se leva du lit. Il fit mine de défroisser sa chemise blanche pourtant impeccable. Sa veste était posée au pied du lit. Il se rapprocha du miroir de la grande armoire, histoire de corriger quelques détails : mèche de cheveux de travers, nœud de cravate à resserrer...  
   
L'image que lui renvoyait le miroir était celle d'un homme d'une quarantaine d'années, de taille moyenne, plutôt mince. Il le devait à la fréquentation régulière d'une salle de sport personnelle et à une alimentation essentiellement végétarienne, moins par choix personnel que par obligation, car son organisme assimilait mal les aliments d’origine animale.

Il avait les traits fins, délicats. Ses yeux d'un bleu très clair sous d'épais sourcils bruns éclairaient son visage parcouru de taches de rousseur. C'était ce qu'il avait de plus remarquable : Ses yeux et ses taches. Pour le reste...

Il n'appréciait pas particulièrement son visage car il trouvait ses pommettes trop hautes, trop saillantes. Elles rendaient ses joues trop creuses. Ses dents parfaitement alignées et blanches témoignaient de soins constants et coûteux. Cela dit, il trouvait leur blancheur superficielle. Il évitait de trop les montrer lorsqu'il souriait ou riait.
Il trouvait aussi que sa bouche était trop grande, ses lèvres trop charnues et trop colorées.  Elles contrastaient avec son teint trop pâle, quasiment mortifère.

Halley haussa les épaules. Il avait en lui plus de Brennan que de Larson. Les femmes appréciaient son physique. Il n'en restait pas moins sur ses considérations, persuadé que la plupart de ses conquêtes féminines n'étaient dues qu'à son nom et à son argent. Il en allait autrement avec les hommes. Ils pouvaient lui serrer la main, lui adresser quelques signes amicaux, mais ils se gardaient bien d'une accolade ou d'une trop grande familiarité. Les hommes gardaient leurs distances avec lui comme s'ils craignaient que toute cette puissance qu'il détenait ne les détruise...

Il jeta un coup d'œil à sa montre. C'était bientôt l'heure de l'interview. Si, toutefois, le journaliste était ponctuel.

Comme pour le lui confirmer, deux timbres de voix lui parvinrent du hall, brisant le silence dans lequel Lee et lui s'étaient enfermés depuis plusieurs heures. Il sentit le changement d'attitude de son oncle, plus orageux qu'il ne l'était déjà. Il reporta son attention sur les voix. Il les entendait distinctement.

— Entendons-nous bien, mademoiselle Delombre, il est hors de question que vous me dictiez mes questions.

C’était une voix d’homme, claire et posée avec un léger accent qu’il ne parvint pas identifier, contrairement à celui – anglais – qui lui répondit du tac au tac.

Sophie Delombre était franco-britannique.

— Entendons-nous bien, monsieur Guurdwahaldotir. Tant que vous n’orientez pas vos questions…

— Mes questions seront forcément orientées.

Halley aurait donné cher pour voir la tête de la jeune femme. Son interlocuteur ne semblait pas impressionné par sa façon de le mettre au pas.

Pourtant, elle poursuivit sur le même ton :

— … ne faites pas dire à monsieur Larson ce qu’il ne dit pas ou ne veut pas dire. Tant que vous vous montrerez correct avec lui, nous vous laisserons poursuivre l’interview.

— Nous ?

— Monsieur Larson a un droit de regard sur votre interview avant toute diffusion, corrigea-t-elle.

— Bien sûr… Ce n’est pas en direct…

Elle ne lui laissa pas le temps de poursuivre :

— Si vous dénaturez les propos ou l’attitude de Monsieur Larson d'une manière ou d’une autre au cours de la diffusion, directe ou indirecte, avec des bruitages incongrus, des rires intempestifs... ou des remarques déplacées... nous vous attaquons en justice. Si vous émettez des commentaires hors de propos ou injurieux sur les industries Larson ou sur l’un de leurs dirigeants, morts ou vivants…

— Vous nous attaquez en justice ? Je crois que j’ai compris.

— Vous "croyez" avoir compris ? Alors pour que ce soit très clair : au moindre dérapage, nous vous mettrons tellement d’avocats au cul que vous ne saurez plus où vous asseoir, en supposant que vous le puissiez, avant longtemps. Pas seulement vous, monsieur Guurdwahaldotir, mais tous les membres de votre équipe, du moindre grouillot situé quelque part tout au bas de l'échelle hiérarchique jusqu'au président Directeur Général de la chaîne qui vous finance.

Elle avait retenu le nom de famille du journaliste et l’avait prononcé sans trébucher. Cette attention pouvait désarçonner son interlocuteur, mais pas autant que la menace sans détour. Malgré l’intonation suave, presque désuète qu'elle avait donnée à ses paroles, il devinait que ses mots avaient fait mouche.

Au moins, les choses étaient claires. Personne ne souhaitait être responsable de la chute de l'entreprise qui l'employait, si petite soit-elle. Si le journaliste ne l’avait pas compris, il en serait pour ses frais.
(Suite Chapitre 08.2)


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MessageSujet: Re: L'Origine de nos peurs / OdP (Tome 1)   Mer 21 Juin 2017 - 13:11

L’ORIGINE DE NOS PEURS


Tome 1 : Esmelia



CHAPITRE 08.2


Suite du chapitre 08.1


Halley respectait le travail de Sophie Delombre, mais il ne parvenait pas à apprécier la femme. Elle le mettait mal à l’aise. Elle était autant capable de faire œuvre du flegme le plus anglais que de la morgue la plus française. Son accent français apportait une touche de noblesse et d'élégance auxquelles certains interlocuteurs comme les américains et les asiatiques étaient sensibles. Elle savait en user à outrance si c’était nécessaire. Son nom français, son charme naturel et son humour typiquement britannique faisaient le reste.

Il ne la connaissait que depuis quelques mois, mais cela faisait douze ans qu'elle travaillait comme avocate pour la Compagnie Larson, dont dix au service de Robert et de Lee. Son rôle était de défendre les intérêts de la famille sous toutes leurs formes. Rien ne devait ternir l'image de la compagnie familiale. Lee la considérait comme une avocate brillante pleine d’avenir, une redoutable adversaire qu’il préférait avoir de leur côté plutôt que contre eux. Elle le prouvait une fois encore avec le journaliste, même si, comme Lee, elle avait marqué sa désapprobation quant à sa décision d'accepter une interview.  

Un temps, Halley avait soupçonné une relation amoureuse entre son père et elle. Cela aurait pu expliquer qu’il ne l’avait jamais rencontrée auparavant. Il avait questionné Lee sur le sujet. Ce dernier avait éclaté de rire avant de certifier que c'était bien la dernière idée qui serait venue à l'esprit de Robert. D’autant qu’il était certain que la jeune femme n’appréciait les hommes que dans le cadre professionnel. Cela dit, il n’en ayant pas preuve, il ne pouvait que le supposer.

Pourtant, Halley comprenait qu’une beauté aussi étrange, hors du temps, pouvait réveiller quelques instincts chez un vieillard comme son père. Sophie lui faisait d'ailleurs penser à certaines héroïnes des romans français ou anglais du XIXe siècle que Robert appréciait tant. Était-ce un hasard ? Elle avait ce corps sensuel aux formes pleines, presque félin, aux attaches fines, un visage un peu rond aux pommettes hautes et avec de discrètes taches de rousseur, des lèvres délicatement ourlées, un nez peut-être un peu fort qui ne cassait pas l’harmonie paisible de son visage, de grands yeux bruns très vifs, et une longue chevelure soyeuse et sombre. Une mèche épaisse barrait un front ni trop haut ni trop bas. Elle les retenait généralement en chignon.

Elle était jolie, et même belle. Mais elle n'avait rien à voir avec ces beautés de papier glacé qu'il avait l'habitude de fréquenter. Parfois, il se surprenait à penser que Selma lui aurait beaucoup ressemblé physiquement. Peut-être était-ce cela qui avait attiré son père. Quelles que soit la nature de leurs relations, la vraie question était : avait-il envie de garder près de lui quelqu'un qui avait été plus proche de son père que lui-même ?

Halley tendit l'oreille de nouveau :

— En dehors d’avoir le plaisir de vous souvenir de mon nom et de le prononcer sans l’écorcher, je peux vous demander pourquoi vous avez choisi NWG, et avoir expressément demandé que ce soit moi qui…

— Il vous faudra poser la question à Monsieur Larson, le coupa-t-elle.

Lee ne put réprimer un haussement de sourcil.

— Tu l’as expressément demandé ?

Lee soupira, avant d’ajouter :  

— Je persiste à croire que cette interview est une erreur.

— Il est honnête, dit Halley.

— Honnête ? C'est un journaliste ! Son honnêteté est à géométrie variable.

— Communiquer est une obligation de nos jours. Surtout si on veut éviter de trop attirer l’attention, ou que quelqu’un d’autre parle à notre place. Nous avons besoin d’avoir la presse de notre côté, et à travers elle, l’opinion publique.

Lee eut un rire sec avant de répondre :

— Alors pourquoi ne pas avoir proposé cette interview à Horst ? Il nous aurait offert une plus large couverture médiatique.

— Je n'aime pas Horst, et il me le rend bien.

— Il ne te connaît que comme le mec qui lui a piqué sa petite copine à la fac. Depuis, il en a eu d'autres, et toi aussi. L'eau est passée sous les ponts comme on dit.

— On dit aussi qu'il a la rancune tenace. Et puis, je ne cherche pas à me faire connaître.

— Alors là, je ne comprends pas. Je ne TE comprends pas.

Halley ne répondit pas. Il ne demandait pas à Lee de le comprendre. Il savait ce qu'il faisait et pourquoi il le faisait. C'était tout ce qui importait.

— Tu crois vraiment qu’il est de notre côté ? finit par demander Lee après un court instant de silence.

Il n'en démordait pas.

Depuis toujours, les Larson comme les Brennan avaient eu à composer avec les journalistes, soit en les gardant à distance par des moyens juridiques, soit en les utilisant.

— Ce serait bien si, pour une fois, il y en avait un de notre côté, dit doucement Halley.

— Les journalistes sont, soit du côté de tout le monde, soit contre tout le monde. Pour moi, ce sont des charognards. Ton père pensait la même chose. Jusqu'ici, nous avons réussi à nous en protéger. Je souhaiterais que cela continue.

Halley prit sa veste et l'enfila. Un dernier regard dans la glace. Il se sentit prêt pour l'arène. Lee fit à nouveau mine de se concentrer sur sa revue.

Halley sortit de la chambre. Il détestait être en désaccord avec son oncle. Il longea le couloir aux murs beiges qui menait au salon. Il ressentit immédiatement les effets positifs des ondes Dodgers amalgamée à la peinture. À chacun de ses pas, il se sentait plus calme, et plus sûr de lui. Il entra dans le salon.

Grandes ouvertes, les hautes fenêtres laissaient passer une lumière matinale tamisée par des stores à lamelles, et une douce chaleur. La pièce meublée avec le même goût et la même sobriété que la chambre semblait avoir été préparée pour une séance de photos destinées à un catalogue de décoration. L'ameublement à la fois moderne et hors du temps baignait dans une lumière ambrée.

Sophie Delombre et le journaliste étaient installés dans deux fauteuils de couleur chamois, placés à côtés d'une petite table basse sur laquelle étaient posés deux grands verres d'eau fraîche. Face au journaliste, il y avait un canapé trois places, de la même couleur. Halley s'y installa. Un bref instant, il fut surpris par la douceur du tissu. C'était comme caresser les poils d'un chaton. Le canapé et les fauteuils étaient bien plus confortables qu'ils en avaient déjà l'air. Leur dossier et la souplesse des sièges pouvaient être réglés au goût de chacun. Pour sa part, il n'aimait pas les canapés trop mous dans lesquels on s'enfonçait si profondément que s'en extirper devenait une épreuve éprouvante et peu seyante. Contrairement à Lee, il ne les aimait pas non plus durs comme du béton.

Dehors, quelque part sur la terrasse, une grive musicienne chantait. Cela paraissait incongru quand on savait où l'on se trouvait. D’autant que l’espèce avait disparu depuis une décennie. Il respira profondément. Une odeur de jasmin pénétra ses narines. Était-ce le parfum de Sophie, ou d'une plante sur l'une des terrasses ?

Son regard croisa celui de la jeune femme. Elle lui adressa un petit signe de tête poli.

Il s'efforça de le lui rendre, comme un signe de connivence, mais si bref fut-il, il n'eut pas l'effet escompté. Le visage de la jeune femme se durcit jusqu'à devenir imperméable à toute tentative de déchiffrement.

Il avait beau faire des efforts, il ne parvenait pas à la trouver sympathique ou attachante. Jolie, mais pas attachante. Rien à voir avec Selma, en dehors de son physique. Et encore. Il se souvenait de Selma comme une jeune femme douce, bienveillante, alors que tout en Sophie respirait la dureté et le modelage carriériste. En dehors de cela, il continuait à penser qu'elle avait très bien géré le journaliste jusqu'à présent. À lui de prendre le relais.

D'une voix neutre, elle lui présenta Reiyloo Guurdwahaldotir en quelques mots.

Jamais il n'avait entendu pareil nom. Cela sonnait nordique.

Le journaliste l'observait, silencieux, attendant qu'on lui adresse la parole. Halley l'observa lui aussi ouvertement. Il constata qu'ils avaient quelques points communs comme leur taille, leur gabarit, des yeux bleus et une peau sujette aux coups de soleil. Apparemment, il en avait attrapé un sur le nez et son front, haut, était lui aussi marqué. Ses cheveux châtain clair étaient coupés courts et savamment décoiffés. Son regard semblait très triste. Halley ne put s'empêcher de se demander si l’homme avait vécu une tragédie l’ayant marqué au point qu'il portait sa douleur sur lui.

Lee avait demandé à Sophie de mener une brève enquête à son sujet. Il avait lu le rapport qu’elle avait écrit. Il n'y avait rien vu qui attesta cette idée. À moins d'avoir sauté un passage, ce qu'il savait pertinemment n'avoir pas fait. Le journaliste ne cachait-il pas quelque chose de si profondément enfoui dans son passé que cela n'apparaissait nulle part. Ce qui était impossible aujourd'hui, dans la mesure où le concept de vie privée n’existait plus.

Le reste de l’examen physique ne lui apprit pas grand-chose. Un nez fin, et les deux petites marques de chaque côté, proches des yeux, indiquaient qu’il portait souvent des lunettes. Il avait des lèvres bien dessinées et une mâchoire bien découpée, quelques rides de concentration sur le front. Il avait un visage plutôt harmonieux, même avec ses oreilles, peut-être un peu trop décollées. Comme les siennes. Il se retint de sourire à cette pensée. Une autre raison pour laquelle il se laissait pousser les cheveux.

— Monsieur Guurdwahaldotir, dit-il simplement en inclinant brièvement la tête.

(Suite Chapitre 08.3)


Dernière édition par Ihriae le Mer 5 Juil 2017 - 11:48, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: L'Origine de nos peurs / OdP (Tome 1)   Mer 21 Juin 2017 - 17:30

L’ORIGINE DE NOS PEURS


Tome 1 : Esmelia



CHAPITRE 08.3


Suite du chapitre 08.2


Halley aurait pu lui tendre la main pour un salut traditionnel. Il n'aimait pas les contacts physiques avec les étrangers. Il préférait garder ses distances. Il n'avait pas non plus l'habitude de mettre ses interlocuteurs à l'aise. Il opta donc pour un regard direct. Reiyloo Guurdwahaldotir soutint son regard. Il devait être aguerri à ce genre d'exercice car il ne sembla pas impressionné. Rares étaient ses interlocuteurs à soutenir son regard lorsqu'il les fixait droit dans les yeux comme s'il voulait pénétrer leurs âmes et les déchiffrer.

Halley se demanda quel âge pouvait avoir son interlocuteur. Trente ans ? Trente-cinq ans ? Même s'il ne les faisait pas, il pouvait tout aussi bien avoir quarante ans...  

Halley attrapa le verre le plus proche et but une gorgée d’eau avant de le reposer sur la petite table devant lui, puis s’éclaircit la voix. L'interview pouvait commencer.

Le journaliste le comprit. Il vérifia rapidement l'orientation de la petite caméra placée sur son trépied entre eux, sur la table basse, et la mit en marche. Il y avait longtemps que Halley n’avait pas vu ce genre d’objet. Maintenant, les caméras étaient intégrées dans les lunettes, ou bien il suffisait de poser son téléphone portable sur un mini trépied adapté à l’épaule du journaliste.

Celui-ci posa sa première question :

— Pourquoi avez-vous accepté de donner cette unique interview ?

Direct.

— Pourquoi pas ?

Le journaliste eut un sourire dubitatif.

— Vous commencez déjà à botter en touche.

— Vous êtes quelqu'un de très direct, conformément à votre réputation. J'apprécie. Permettez-moi de l'être aussi. La question ne serait-elle pas plutôt : pourquoi vous ? Je pense que je viens de vous donner la réponse. Du moins en partie.

Le journaliste sembla perdu un bref instant, puis une ombre de panique passa furtivement dans son regard l’espace. Il venait de comprendre qu’il se trouvait face à quelqu'un qui pouvait le cerner mieux que la plupart des gens qu'il fréquentait.

Halley ne lui laissa pas le temps de cogiter plus. Ce n'était pas le sujet du moment.

— Avant de vous contacter, j'ai lu tous vos articles.

Il prit soin d'insister sur le mot « tous ».

— Vous êtes un bon enquêteur, poursuivit-il. Et vous avez des qualités que j'apprécie beaucoup. Vous allez jusqu'au bout de vos sujets, toujours au-delà des apparences, et vous avez l'esprit ouvert.

Ce n'était pas une exagération. Il était plus ouvert qu'une esplanade aux quatre vents. Cette qualité était aussi le défaut qui le cantonnait aux rubriques des faits divers les plus inexplicables et aux portraits de personnalités qui l'étaient encore plus. Halley connaissait ses articles, et certaines de ses hypothèses à propos de la disparition des colons de l'île de Roanoke, des « nécropoles » d'Epona, des tombeaux d'Alexandre le Grand et de Gengis Khan, des véritables origines de la Dame de Brassempouy, et celle des origines de la grippe espagnole et les raisons de sa virulence, ou encore à propos de la disparition des légions de Varus, des momies du Tarim, des « géants égyptiens » des Alpes, du disque de Chevroches ou de l'artefact de Corso. En plus des théories les plus sérieuses, il ne craignait pas d'ouvrir des portes moins conventionnelles que ses confères journalistes. Halley connaissait aussi ses portraits et interviews de Navii Codec le Nobel de sciences, du génie des mathématiques Jake « Zen » Pouliniam, ou encore celle d’un autre génie des sciences, Neil Doyle. Celui-ci était considéré comme parfaitement ingérable lors des interviews qu’il donnait. Guurdwahaldotir s’en était bien sorti. Grâce à ses connaissances scientifiques imparables, il parvenait à mettre ses invités en confiance sans jamais leur manquer de respect. Il jouissait d’une bonne réputation dans le milieu des cyberjournalistes freelance. Ce qui était une chose rare.

— Vous savez que cette interview sera vue et écoutée ce soir par quelques milliers de personnes, et qu'elle sera rediffusée toute cette semaine sur les chaînes du réseau NWG.

Et probablement le jour de sa mort puisqu’elle serait la seule et unique.

Halley se força à sourire.

— Les canadiens ont un sens de l'humour extrêmement développé. C'est aussi, en partie, pour cela que je vous apprécie. Je veux bien croire que votre émission dépasse les frontières de votre pays. Mais si votre chaîne a autant de succès, c'est surtout grâce à votre propre travail. Ce n'est là ni un sarcasme, ni de la langue de bois. Je pense vraiment ce que je vous dis.

Il ressentit le trouble du journaliste, même si celui-ci essayait de ne pas trop le montrer. Il avait pourtant le sentiment que cette gêne n'était pas liée à de l’orgueil. Il se rendit compte que le journaliste l'observait. Peut-être hésitait-il à poursuivre l'interview, mais il était trop tard pour renoncer, et il le savait. De la même manière qu'il avait compris qu’il ne devait pas essayer de dominer son interlocuteur.

Il se reprit et posa sa seconde question :

— Parlons de vous. Qui êtes-vous vraiment ?

Halley prit une profonde inspiration. Il s'était préparé à cette question.

— Quelqu'un de tout à fait ordinaire, croyez-moi. J'ai juste eu la chance de naître dans une famille particulièrement aisée financièrement, et je ne m'en plaindrais pas. J'ai eu une enfance et une adolescence à l'abri du besoin. J'ai pu faire les études que je souhaitais. Pour le reste, adulte, j'ai travaillé pour en arriver là où j'en suis. Mon père ne m'a accordé aucun régime de faveur.

— Reprenons depuis début. Vous êtes né...

— … il y a quarante ans, dans le comté de Donegal, tout au nord de l'Irlande, près de Glenveagh. C'est dans cette région que se trouve le domaine familial, acquis par mon arrière-grand-père au début du XIXe siècle. J'y ai vécu durant mes dix premières années. Ensuite, j’ai été envoyé en internat, en Suisse. J’y ai fait toutes mes études. À mon retour en Irlande, j'ai travaillé pour l'entreprise familiale.

— Votre arrière-grand-père, Adam Larson, est le fondateur des industries Larson. On sait finalement peu de choses à son sujet, si ce n’est qu’il est né au Danemark et que sa vie a été émaillée de drames familiaux. D'un premier mariage, il a eu une fille, et d'un second un fils, votre grand-père, Adam Jr qui s’est donné la mort lors de la crise de 1929. Il avait vingt-cinq ans et venait d’avoir un fils, Robert, votre père, élevé par votre arrière-grand-père. Mais c'est surtout sur les femmes de votre famille que le destin va s'acharner. Olive, née du premier mariage d’Adam Larson avec Anna-Louise Darwin-Turner, est morte en donnant naissance à sa fille Audrey. Elle-même décédera en donnant naissance à sa fille Lisiann qui n’échappera pas non plus à son destin. Votre arrière-grand-père élèvera Olive, Audrey, Lisiann, ainsi qu’Helena jusqu’à ce que son père Aubrey Danatess décide de l’emmener avec lui en Amérique du Sud. Savez-vous ce qu’elle est devenue.

— Je l’ignore. Par contre, je me souviens que lorsque j’étais très jeune, mon père évoquait beaucoup de Lisiann. Ils avaient grandi ensemble. Il l'aimait comme sa propre sœur. C’était une femme extraordinaire. Elle avait pour ambition de devenir la première femme astronaute. Mais l'époque et le pays n'étaient pas très… progressistes en ce qui concernait le statut des femmes. Néanmoins, c'était une femme de caractère, très indépendante qui ne craignait pas la mort. Au contraire.

— Votre père n’a pas essayé de retrouver Helena ?

— Mon grand-père refusait de parler d’elle, et mon père souhaitait que nous respections sa volonté sur le sujet.

— Vous, vous souhaiteriez la retrouver ?

— À quoi cela servirait-il ? Quatre générations nous séparent aujourd'hui. Peut-on encore parler de lien de parenté entre nous ? Ces liens se sont estompés avec le temps.

— Votre départ en Suisse fait suite à la disparition tragique de votre mère.

— Il n'en est pas une conséquence. C'était quelque chose que mes parents… que mon père, pour être exact, avait planifié depuis ma naissance.

— En vouliez-vous tout de même à votre père ?

— Je pense que oui... Disons que j'étais très en colère… Comme on peut l’être lorsqu’un tel événement survient après la mort d’un être cher. Vous le vivez comme une punition. Mais j’ai vite compris que ce n’était pas le cas.

Il avait répondu d'une voix posée, neutre.


(Suite Chapitre 08.4)


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MessageSujet: Re: L'Origine de nos peurs / OdP (Tome 1)   Mer 21 Juin 2017 - 17:39

L’ORIGINE DE NOS PEURS


Tome 1 : Esmelia



CHAPITRE 08.4


Suite du chapitre 08.3


Le journaliste hésita lorsqu'il posa la question suivante :

— À l'époque, certaines voix non officielles ont prétendu que l’accident de voiture de votre mère n'en était peut-être pas un. Qu'en avez-vous pensé ? Connaissez-vous aujourd'hui les circonstances exactes de cet accident ?

— J'avais neuf ans... Nous avions neuf ans, ma sœur et moi, lorsque notre mère a eu cet accident. C'était en décembre, peu avant Noël. Il y avait de la neige, elle avait un peu fondue au cours de la journée, et gelée à nouveau à la tombée de la nuit. Notre mère n'était pas connue pour être très prudente au volant, hélas. C'est ce qui l'a tuée. C'était un accident. Rien d'autre. Sûrement pas un assassinat déguisé comme l'ont écrit certains journalistes de l'époque. D’ailleurs, pourquoi l'aurait-on tuée ? Parce qu'elle militait pour les droits de la femme dans une Irlande redevenue un peu trop conservatrice ? Elle n'était ni la première, ni la dernière. Pour ses opinions politiques ? Il était vrai qu'elle avait des idées bien arrêtées sur certains sujets dits sensibles, et qu'elle ne se gênait pas pour dire ou faire ce qu'elle pensait. Elle se considérait comme irlandaise avant tout. Elle était appréciée et écoutée, de part et d'autre, comme la voix de la raison. Un meurtre ? Je n’y crois pas une seule seconde. Un accident est ce qu'il est : imprévisible. C'est tout. En ce qui me concerne, je garde le souvenir éternel d'une mère aimante, d'une femme très belle et d'un être humain d'une très grande finesse d'esprit.

Il s'abstint de dire qu'il avait mis longtemps à accepter sa mort. Il lui avait fallu des années pour pouvoir approcher un cimetière ou même une église. Ce n'était qu'à l'enterrement de Selma qu'il était parvenu à se recueillir pour la première fois sur sa tombe... Il avait aussi menti en assurant que c'était un accident. Si la mort d’Evelyn Brennan-Larson n’avait rien à voir avec les raisons qu'il venait d'énoncer, elle n’était pas non plus la conséquence d’un accident.

— Quelques années plus tard, reprit le journaliste, vous devez surmonter un nouveau drame : le décès de votre sœur jumelle, Selma. J'imagine que ce nouveau drame a forgé une grande partie de votre force de caractère.

Il n'y avait aucune agressivité dans les paroles du journaliste. Au contraire. Halley y décela une forme de respect et de compassion, comme si lui aussi connaissait le sentiment de perte.

Il répondit avec douceur, d'une voix à peine perceptible.

— Je suppose.

— Elle est décédée d'une longue maladie, à un moment où votre propre santé se détériorait. Les médecins pensaient même qu'il ne vous restait que quelques mois à vivre, voire quelques semaines.

— Je suis toujours là.

— De toute évidence, mais il y a eu beaucoup de rumeurs sur les circonstances qui ont précédé la mort de votre sœur, et sur vos problèmes de santé, sur votre guérison « miraculeuse ». Bref, les bruits les plus fous ont couru à ces sujets. Pouvez-vous nous parler de cette période et nous dire exactement ce qu'il en était, rétablir la vérité d’une certaine manière ?

Rétablir la vérité…

Halley eut un sourire franc. Il voyait très bien où le journaliste voulait en venir. Il se pencha vers la table et tendit le bras pour reprendre le verre d'eau fraîche. Il en but une gorgée et répondit.

— Je suis, et j'ai toujours été, Halley Larson, fils de Robert Larson. Pas un sosie, un triplé caché, un clone ou même un androïde. En l'occurrence, je n’ai pas été frappé par la même maladie que Selma. Comme vous l'avez dit à l'instant, tout cela fait partie de ces rumeurs complètement folles qui entourent ma famille. En vérité, il n'y a pas plus de malédiction sur les enfants de Robert Larson qu'il n'y en a sur ceux d'Anna-Louise Larson. Certaines personnes ont même suggéré que cette fatalité serait liée aux activités des parents d’Anna-Louise, des archéologues qui auraient bravé je-ne-sais-quelle malédiction dans un tombeau syrien. Parfois, la vie ne vous fait pas de cadeau. C'est aussi simple que cela. Pour en revenir avec ma sœur, la maladie qui l'a tuée n'était en rien génétique. Quant à moi, je suis né avec une malformation cardiaque, ou si vous préférez, avec une forme d’insuffisance cardiaque extrêmement rare qui aurait dû me tuer avant même que j'atteigne ma quinzième année. Il a eu une première alerte l'année de mes cinq ans. J'ai dû être opéré d'urgence. Ensuite, j’ai passé la plupart de mes vacances scolaires dans différents hôpitaux à travers le monde.  

Les premières fois, c'était au Brésil. Il ne savait plus où exactement, et cela n'avait pas vraiment d'importance. Ensuite, ce fut une autre clinique privée, à Londres. À chaque fois, il subissait de nouvelles opérations.

— Une des raisons pour lesquelles je déteste voyager... Cela me donne l’impression que je suis sur le point de mourir et d’aller me faire opérer pour éviter que cela arrive. Par deux fois, à treize ans, puis à dix-sept, j'ai vraiment pensé que j'allais mourir. Mais j'ai survécu… par volonté… par chance.
Surtout, il y avait eu ce miracle, cette ultime opération. Après cela, il avait eu à suivre un traitement lourd durant cinq ans. Mais après cette dernière épreuve, il avait pu vivre sa vie de jeune adulte, faire du sport ou la fête.

— En désespoir de cause, poursuivit-il, je me suis mis à prier, moi qui ne l'avais jamais fait de ma vie. Il semble que mes prières aient été entendues.

— Un miracle ?

Il devinait le scepticisme du journaliste. Celui-ci poursuivit :

— Votre sœur est décédée dans la clinique où vous aviez été admis. On vous a greffé son cœur… C’était une procédure totalement inhabituelle.

— Il n'y avait pas de cœur plus compatible que le sien... Initialement, le cœur de Selma ne pouvait pas être transplanté. Les chirurgiens s'y refusaient. C’était trop risqué pour différentes raisons. J'ai essayé, en vain, de les persuader qu'ils pouvaient me le transplanter, même si cela ne devait pas marcher ou seulement prolonger ma vie de quelques semaines. Je voulais le cœur de ma sœur. Ils ont mis mes suppliques sur le compte du chagrin... Mon père a trouvé un moyen imparable de convaincre les administrateurs de la clinique qui, à leur tour, ont convaincu les chirurgiens : l'argent.

Il évita de croiser le regard de Sophie devinant la tête que celle-ci devait faire. Plus encore, il lui semblait ressentir sa réprobation.

Néanmoins, il poursuivit :

— Sous la forme de dons divers, d'acquisition de matériel médical, entre autres choses... L'argent manquait dans les hôpitaux publics comme dans les cliniques privées. Même si celles-ci s'en sortaient un peu mieux que les premiers, il n’en restait pas moins qu'elles subissaient la crise de plein fouet. J'ai été opéré... et j'ai reçu le cœur de ma sœur. Contre toute attente, et grâce aux progrès médicaux, ça a marché et depuis, ma santé n'a cessé de s'améliorer.

Sacré mensonge. Au moins avait-il convaincu le journaliste.

— Votre sœur et vous avez réagi différemment face aux épreuves de la vie, n'est-ce pas ?

— Disons qu'elle avait pris conscience que la vie doit être pleinement vécue bien avant moi. Elle a très tôt eu besoin de liberté, d'indépendance, alors que je me satisfaisais de mon univers situé entre la pension et les hôpitaux. Après le décès de notre mère, elle a choisi de vivre sa vie en profitant de tout ce que l'existence pouvait lui apporter.

Encore un autre mensonge, ou plutôt un demi-mensonge, mais peu importait. Lui-même ne connaissait pas tous les détails. Le plus souvent à cause de sa maladie, il n'avait été qu'un observateur lointain.

À quinze ans, la jeune fille avait fait une première fugue. Robert l'avait faite recherchée, évidemment. Mais elle avait réussi à échapper aux détectives et à la police en se cachant sous un faux nom chez un de ses petits amis. Elle avait vécu de petits boulots. Puis elle avait suivi un autre petit ami, un musicien de hard-rock. Deux tournées à travers les États-Unis, toutes les substances illicites possibles et une dizaine de tatouages plus tard, elle avait appris qu'elle était porteuse d'un virus rare mais pas inguérissable. Lorsqu’un médecin avait suggéré de l’isoler durant quelques semaines pour un traitement expérimental, elle s’était enfuie. Elle s'était retrouvée avec les autorités sanitaires du pays à ses trousses. Obstinée, elle n'avait pas voulu contacter leur père pour qu'il lui vienne en aide. C'était son petit ami qui l'avait fait, moins pour elle et sa santé que pour obtenir de l'argent et menacer de vendre leur histoire à quelques revues friandes du genre de récit dont elle était l’héroïne principale. Robert avait fait rapatrier sa fille à la clinique londonienne où se trouvait alors son fils pour une nouvelle opération.

Il venait tout juste de subir son opération. Il n'avait pu la revoir que quelques semaines plus tard. Les médecins avaient mis un protocole en place afin que leurs rencontres se passent sans risque. Sa sœur était enfermée dans un caisson d'isolement lors de leurs rencontres, une sorte de cube de verre. Ils pouvaient au moins se parler grâce un émetteur et se voir à travers la vitre.

Il avait eu peine à se reconnaître en elle qui était pourtant sa jumelle tant elle avait changé physiquement. Elle avait perdu ses cheveux et elle était d’une maigreur extrême. Ses grands yeux gris ne semblaient plus le voir. Même sa voix avait quitté le monde des vivants.

Ils n'avaient jamais parlé de leur père. Pas une seule fois, celui n'était venu à la clinique. Halley y était habitué. Il lui était arrivé de passer du pensionnat à la clinique, puis de la clinique au pensionnat sans avoir la moindre visite de Robert Larson. Il ne le revoyait parfois que quelques mois plus tard, lors d’un séjour à la demeure familiale, ou bien à Londres.

Halley avait été opéré une fois de plus. Il avait vaincu la mort pour Selma autant que pour lui.

Selma était morte, seule, dans sa chambre à la clinique, un après-midi ensoleillé, quelques semaines plus tard. Il avait eu l’autorisation de quitter la clinique la veille. Mais il avait souhaité rester aux côtés de sa sœur. Il l’avait seulement quittée pour aller chercher un album photos qu'elle lui avait réclamé. L’album se trouvait dans l'appartement londonien dans lequel il habitait à cette époque. Elle semblait en meilleure forme que la veille, ou que les jours précédents, comme s'il y avait une nette amélioration de son état.

Elle lui avait promis qu'elle s'en sortirait comme lui. Il l'avait crue. Alors qu'il avait eu l’impression que son état de santé s’était amélioré, le corps de Selma, lui, n'avait cessé de se détériorer. Elle avait dû en être consciente. Elle avait tellement insisté pour avoir cet album, comme si elle savait…

(Suite Chapitre 08.5)


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MessageSujet: Re: L'Origine de nos peurs / OdP (Tome 1)   Mer 21 Juin 2017 - 17:46

L’ORIGINE DE NOS PEURS


Tome 1 : Esmelia



CHAPITRE 08.5


Suite du chapitre 08.4


Les médecins avaient naturellement appelé son père, puis lui.

Ses affaires le retenant à Hong-Kong, Robert Larson n’avait pu revenir en Grande-Bretagne. Le corps de la jeune femme avait été rapatrié à la propriété familiale. Leur oncle, Lee, s'y trouvait déjà. Il l'avait aidé à remplir les formalités. Halley avait voulu être présent à toutes les étapes précédant l’enterrement. Auprès de sa sœur, il avait vu la mort dans toute sa froideur, toute son horreur. Il avait senti le vide abyssal du corps affaibli et sans vie. Ce sentiment lui interdisait le déni. Sa jumelle était morte, et avec elle une part de lui-même.

Selma fut enterrée dans la plus grande intimité près de leur mère, dans un cimetière privé situé sur le domaine familial. C'était l'endroit où elles avaient vécu les plus heureuses l'une comme l'autre et ensemble. La cérémonie fut seulement perturbée par deux journalistes qui étaient parvenus à franchir l'un des murs d'enceinte de la propriété. Ils furent chassés par les gardes du corps de Lee.

Halley était resté longtemps sur sa tombe. Ce ne fut que lorsque Lee vint le chercher à la nuit tombante qu'il se rendit compte qu'il n'avait pas vu le temps passer. Il était resté là, à ressasser les rares souvenirs qu'il partageait avec sa sœur.

Cet après-midi-là, le respect et l'amour qu'il portait à son père avaient disparu, enterrés avec Selma, pour se reporter sur Lee. Il ne voyait plus que ses absences aux moments cruciaux de leur vie, son manque évident d'amour et tout le mépris dont il avait fait preuve à leur égard, jusque dans la mort de Selma. Leurs rapports n’avaient été guère plus que ceux de deux étrangers depuis.

Le journaliste toussota.

Peut-être avait-il été trop longtemps plongé dans ses pensées. Il espéra que Reiyloo Guurdwahaldotir avait pris cela pour une forme de recueillement.

— Votre présence en Nouvelle-Zélande est exceptionnelle. On dit que vous avez le goût de la solitude, de l'isolement. On vous dit misanthrope, agoraphobe, voire excentrique.

— L'agoraphobie n'a rien à voir avec une excentricité quelconque, répondit-il doucement.

— Vous l'êtes ?

— Bizarre ou agoraphobe ?

— L'un et l'autre, l'un ou l'autre.

— Pas que je sache. Même si, aux yeux de mes camarades de pension, j'ai toujours été un peu bizarre... Mais c'était sûrement parce que j'étais la moitié d'un tout... Sûrement et aussi parce que j'étais le premier de la classe, en plus d'être un enfant chétif. Les enfants studieux sont toujours considérés comme des êtres différents. C'est encore plus le cas quand vous êtes un ado qui passe son temps le nez dans les bouquins, et qui ne peut pas faire de sport à cause d'une bouteille d'oxygène qui lui colle aux basques, et dont les tuyaux sont reliés à ses narines. Ce que j'apprécie aujourd'hui, outre de ne plus avoir cette saleté de bagage à supporter, c'est que je peux faire autant de sport que je le souhaite. Sauf que je n'en ai pas toujours le temps.

Il eut un sourire entendu auquel le journaliste répondit. Lui non plus ne devait pas avoir beaucoup de temps à consacrer au sport.

Le journaliste poursuivit l’interview.

— La bizarrerie, ça peut passer au lycée. Adulte, il faut s'adapter au monde qui vous entoure. Pourtant, vous ne quittez pratiquement plus votre appartement londonien depuis dix ans. Entre la fin de vos études et votre retraite, vous étiez un habitué des fêtes incroyables de la jet-set, capable de faire le tour du monde en moins d’une semaine pour participer à plusieurs d’entre elles.

— À chaque fois que je quittais la clinique. C’était une sorte de rite destiné à conjurer la mort. Parfois même avant d’y entrer.

— À cette époque, vous vous séjourniez déjà dans les endroits les plus inaccessibles.

— Je ne me suis jamais limité. L'avantage de posséder de posséder de gigantesques propriétés à travers le monde, dans des endroits uniques, c'est que vous vous assurez aussi la discrétion des gens qui y vivent. Surtout s'ils veulent continuer à y vivre.

Cette fois, il ne put éviter le regard réprobateur de Sophie. Mais il n'en tint pas compte et poursuivit.

— Vous évoquez une période de ma vie bien précise. J’ai compris ce que recherchait Selma… son comportement… Lorsque vous sortez d'une maladie qui est supposée vous tuer avant l'âge de vingt ans, et que des êtres proches vous ont malheureusement quitté avant leur heure, vous n'avez qu'une seule pensée en tête : vivre. Vivre votre existence à fond. C'est exactement ce que j’ai fait entre mes vingt et trente ans. Et comme tout le monde, j'ai mûri, je me suis assagi. Entre temps, j'ai hérité de la fortune laissée à Selma et à moi par notre mère. J'ai souhaité en faire quelque chose d'utile. J'ai créé deux fondations : la Fondation Selma Larson qui œuvre pour la recherche de remèdes contre ces maladies rares. La Fondation Evelyn Brennan participe au financement des recherches sur ces virus venus de la nuit des temps qui ne cessent d'apparaître ces vingt dernières années sans doute à cause du réchauffement climatique de notre planète, et donc à cause de la fonte des glaces ancestrales ou du dégel de terre qui n’ont pratiquement jamais connu le dégel depuis l’avènement de l’être humain. Si vous et vos auditeurs-spectateurs souhaitez faire des dons, je vous y encourage fortement. Un jour, c'est peut-être votre vie, ou celle de l'un de vos proches qui sera sauvée... J'ai aussi racheté plusieurs entreprises en faillite, avec l'appui de mon oncle, Lee Brennan. Nous les avons remises debout. Le processus a parfois été long et compliqué, mais nous y sommes parvenus.

Il fit une courte pause avant de reprendre.

— À partir du moment où vous êtes responsable de plusieurs centaines d'êtres humains, donc de leur vie, de celle de leur famille, de leur avenir, vous voyez les choses autrement. Alors comme vous l'avez souligné, je vis effectivement à l'écart, non pas du monde, mais d'un monde. Celui dans lequel la plupart des gens comme moi, ayant mon statut et ma fortune vivent. Parce que c'est ma manière de garder les pieds sur terre et les idées claires. Je peux tout gérer de mon appartement ou de mon bureau personnel. Et si je dois me déplacer, je le fais en toute sécurité, comme ces derniers jours, et cela ne me pose pas non plus de problèmes.

— Vous ne voyagez donc pas avec le commun des mortels.

— J'ai ma propre compagnie d'aviation. Je possède un hélicoptère personnel, prêt à décoller à n'importe quel moment de son hangar, et j'ai aussi plusieurs bateaux, dont l’un des plus grands bateaux de croisière actuellement en service... et si je le souhaite, je peux monopoliser un train tout entier. J'en ai les moyens financiers. Après tout, j'ai travaillé pour les acheter et les garder, alors pourquoi m'en priverai-je si c’est nécessaire ?

Au moins, personne ne pourrait lui reprocher d'être né riche et d'avoir eu la possibilité de le devenir encore plus.

— À votre fortune personnelle vient de s'ajouter, celle colossale, de votre père, dont vous venez d'hériter. Pouvez-vous nous donner un chiffre ?

— Je n'en ai aucune idée.

— Vraiment ?

— Vraiment.

— Pensez-vous néanmoins que votre fortune atteindra celle de la famille Wong-Redfield-Perry ?

— J'ignore à combien se monte leur fortune, et sincèrement, je m'en fiche. Quant à celle de mon père... Oui, elle est conséquente. Sûrement bien plus que vous ne l'imaginez... Mais pour l'instant... Il n'est décédé que depuis trois jours. Nous attendons l'autorisation des autorités néo-zélandaises pour rapatrier son corps en Irlande où nous organiserons ses funérailles.

Et peut-être pour régler des affaires en suspens sur le sol néo-zélandais…

Halley ne parvenait pas à s'expliquer cette lubie qu’il avait eue de s’installer à Auckland.

Il avait d'abord pensé à une femme. Depuis la mort de sa mère, Evelyn, vers le milieu des années quatre-vingt-dix, elles avaient été nombreuses à poser leurs bagages dans l'une ou l'autre des propriétés Larson en espérant que Robert leur passe la bague au doigt. Le fait qu'il ait dépassé la moitié d'un siècle ne les décourageait pas. Halley n’avait jamais été dupe. C'était l'argent qui les attirait comme des mouches sur un morceau de viande. Sauf que depuis six ans environ, à la veille de ses quatre-vingt-dix ans, le vieil homme avait mis un frein à ses conquêtes féminines. L'idée qu'une femme ait pu lui faire tourner la tête une dernière fois restait une possibilité toutefois. Cependant, Halley voyait mal son père décider de se faire construire la plus haute tour du monde à Auckland juste pour abriter leurs amours et finir sa vie auprès d'elle.

Rien, ni personne ne pouvait influencer Robert Larson. Halley était bien placé pour le savoir. Enfant, il ne pouvait affronter le regard dur, sans concession, que Robert posait sur lui à chaque fois qu'ils se trouvaient en présence l'un de l'autre. Il se réfugiait alors dans un endroit de la pièce où il ne pouvait pas être vu, et se faisait le plus discret possible en jouant silencieusement. Lorsqu'il fut en âge de comprendre en quoi consistaient les affaires de son père, vers ses douze ou treize ans, les rares jours où il n'était pas en pension ou hospitalisé, il était obligé d'assister à d'interminables réunions d'affaires. Il devait les mémoriser pour ensuite les rapporter à son père, et donner son avis. Un avis souvent erroné car il n’avait pas la maturité nécessaire. Il devait alors subir de longues et orageuses séances d'économies, d'histoire, de stratégie politique.

« Si tu veux que les gens t'écoutent, alors apprends à te taire. Laisse-les parler d'abord, écoute-les. Ne montre rien de ce que tu penses. S'ils te prennent pour un imbécile, alors laisse-les le penser. Dans certaines circonstances, fais-même semblant de l'être. Mais ne dis jamais le fonds de ta pensée. Réserve-toi pour l'action et agis en conséquence », disait toujours Robert.

Ce seul et unique conseil était sage et avisé. Il le savait aujourd'hui. Il avait rencontré tant d’hommes et de femmes qui étaient certains de détenir le Graal de la vérité et s'en gaussaient sans jamais se remettre en question. Ils croyaient tous en une supériorité innée ou acquise de leur sang et en une hiérarchie sélective au sein de l’espèce humaine. Il avait rencontré des êtres bien moins lotis montrant plus de bons sens et de responsabilités que ces êtres futiles, superficiels.

Il le savait aujourd'hui, mais à l'époque, il ne comprenait pas la signification des paroles de son père. Pas plus qu'il ne comprenait son attitude. Sans Lee, il n'aurait jamais pu surmonter ce qu'il considérait tout autant comme une épreuve qu’une forme de torture de la part d'un esprit génial, mais sans la moindre empathie pour le jeune homme qu’il avait été, puis l’homme qu'il était devenu.

Avec le recul, il comprenait que Robert n'était pas le seul responsable. Son père portait le poids des légendes et des fantômes familiaux qui imposaient leur présence à chaque instant de sa vie. Mais lui, Halley, parviendrait-il à leur échapper ?

Il avait été sincère lorsqu'il avait dit ne pas savoir, mais il devinait que l'héritage de son père ferait de lui l'une des personnes les plus riches et, sans doute, les plus influentes de la planète. Que ferait-il de cette richesse et de cette influence ? Que ferait-il de ce pouvoir ? Il savait aussi que cet héritage ne serait pas uniquement financier. Les fantômes seraient là, eux aussi. Certains connus, d’autres à découvrir.


(Suite Chapitre 08.6)


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MessageSujet: Re: L'Origine de nos peurs / OdP (Tome 1)   Mer 21 Juin 2017 - 17:52

L’ORIGINE DE NOS PEURS


Tome 1 : Esmelia



CHAPITRE 08.6


Suite du chapitre 08.5


Pour la suite de l'interview, le journaliste opta pour des questions plus légères.

— On ne vous connaît aucune liaison, ni aucun descendant. Pourtant, à vous voir, on a du mal à imaginer que vous êtes célibataire.

— Pourquoi est-ce difficile à croire ?

Le journaliste l'observait sans sourire.

— Vous êtes intelligent, beau et riche... Est-ce à cause de la malédiction ?

Halley ne se démonta pas pour autant.

— Vous êtes marié, monsieur Guurdwahaldotir ?

— Je ne suis pas le sujet de l'interview, mais cela ne m’ennuie pas de vous dire que non.

Halley le regarda droit dans les yeux.

— Vous pensez que c'est à cause de votre nom de famille ? Ou d’une malédiction qui remonte bien au-delà de votre naissance ? Ou à cause de vos origines ?

Le journaliste blêmit. Ce n'était sûrement pas la première fois qu'on lui faisait une remarque sur son patronyme. Et cela avait sûrement été la source de quelques déboires, peut-être même amoureux. Une malédiction ? Apparemment, il n’y croyait guère. Restaient ses origines.

— Vous avez deux des trois qualités que vous m'attribuez, reprit Halley. Mais imaginez que vous soyez à la tête d'une fortune considérable. À votre avis quelle importance aura votre nom ? Vous pourriez même être la créature la plus laide du monde ou la plus stupide que cela ne changerait rien, tant que vous êtes très riche.

— Je pense que vous n'allez pas vous faire des amies, ironisa le journaliste.

— Souhaiteriez-vous avoir une compagne qui ne s'intéresserait qu'à votre argent ?

— Si j’étais aussi riche que vous, j’oserai espérer qu'il y aurait au moins une femme qui ne s'intéresserait pas à mon argent, ou au moins uniquement à mon argent.

— Comment pourriez-vous en être certain ?

Halley s'était exprimé d'une voix douce, mais sans émotion. Parfois, il se disait qu'il était devenu trop cynique. En quoi croyait-il vraiment ? Que pouvait-il espérer lui qui possédait tout ?

Contre toute attente, le journaliste apporta une réponse à sa question :

— Comme beaucoup d'êtres sur cette planète, je ne cesserai jamais d'espérer.

Ils poursuivirent l'interview une heure durant.

Sophie n'émit aucune objection. Elle n'avait certainement pas été d'accord avec certaines de ses réponses, notamment celles qui égratignaient plus ou moins profondément Robert Larson, mais elle se garda bien de le faire remarquer. Elle resta parfaitement muette et impassible. Elle devait compter les jours qui lui restaient à œuvrer au sein des Industries Larson. Une fois de plus, il se demanda pourquoi il ne parvenait pas à l'apprécier. Une fois de plus, il ne trouva aucune réponse à sa question.

Après le départ du journaliste, Lee le rejoignit dans le salon. Mais plutôt que d'avoir à subir ses récriminations, car à n'en pas douter, de la chambre, il avait tout écouté, Halley demanda à rester seul. Ce n'était pas pour se convaincre d'avoir fait le bon choix. Il savait qu'il l'avait fait. Il avait seulement besoin de se trouver seul parce qu'il se sentait fatigué. Livrer son âme, même une toute petite partie, à un étranger, était loin d'être reposant. Mais c'était un acte nécessaire. C'était la seule manière de sauver ce qui pouvait encore l'être, de défaire ce que son père avait fait, de reprendre ce qui lui revenait de droit.

Il s'allongea sur le canapé, son corps réclamait ce contact. Il attrapa un coussin qu'il plaça sous sa tête et ferma les yeux. Il se sentait déjà mieux. Épuisé, mais en paix. Il y avait longtemps que cela ne lui était pas arrivé. Il goûta l'air tiède. Il y avait toujours cette odeur de jasmin. Il se laissa bercer par le chant dématérialisé de la grive, par le vent qui faisait frémir les feuilles des arbustes du jardin asiatique.

Il n'aurait pas su dire combien de temps il dormit... ou perdit conscience. Lorsqu’il se réveilla, il avait la tête en feu, un goût acide dans la gorge. Il déglutit douloureusement et ouvrit les yeux. La lumière l'aveugla. Il mit quelques instants à s'y habituer.

— Ça va ?

C'était la voix de Lee. Elle lui sembla lointaine et inquiète. Pourtant, Lee était assis là où se trouvait le journaliste quelques minutes plus tôt, en face de lui. Instinctivement, il regarda sa montre. Il se rendit compte que ce n'était pas quelques minutes seulement qui étaient passées, mais trois heures trente.

Il se redressa vivement. Ce fut un acte malencontreux. Il fut aussitôt pris de vertige. Son cœur se souleva.

— Tu n'as pas bonne mine, tu sais ?

Il avait peut-être attrapé une saleté de virus flottant dans l'air...

Il prit son pouls et compta les battements de son cœur, comme il le faisait souvent.

Lee ne le quittait pas des yeux. Il était sincèrement inquiet.

— Que t’arrive-t-il, Halley ? Parle-moi... Tu as parlé à ce journaliste durant deux heures. C'est plus qu'avec moi en cinq jours...

— Il n'y a pas grand-chose à raconter.

— Je te reconnais bien là. Il faut toujours t'arracher les mots de la gorge.

— Il faut croire que c'est de famille. Qu'en penses-tu ?

— Qu'est-ce que j'en pense ? N'inverse pas les rôles, veux-tu ?

Halley ne répondit rien.

— J'aimerais que tu te fasses examiner par le docteur Caplan.

— Je vais bien Lee. J'ai juste sauté le déjeuner...

— À d'autres !

Halley haussa les épaules.

— De toutes les façons, tout l'argent du monde ne suffirait pas à ramener Caplan du pays des morts.

— Je t'ai connu avec un meilleur sens de l'humour. Évidemment qu'on ne ramène pas les morts à la vie... Enfin, pas encore. C'est son fils qui a repris son cabinet… et ton dossier.

— Ah ? Depuis combien de temps ?

— Peu importe. Ce que je te demande c'est de prendre un rendez-vous avec lui, rapidement.

— Si tu y tiens, finit pas capituler Halley. Mais ce sera une perte de temps.

— Voies-le comme un gain de temps plutôt. Ta prochaine visite doit avoir lieu quand ? Dans moins d'un an ? Tu avances le rendez-vous, c'est tout. Bon sang, ne voir un médecin qu’une fois tous les cinq ans quand on a eu ce que tu as eu, c'est franchement pas sérieux.

Halley s'efforça de sourire. La sollicitude de Lee le touchait. Certes pas autant que sa trahison...

— Et toi, quand est-ce que tu l'as vu pour la dernière fois, ton médecin ?

— En quoi, cela te regarde-t-il ?

— C'est ce que je pensais : ce qui s'applique à moi ne s'applique pas à toi.

— Halley, nous n'avons pas le même âge.

Les deux hommes gardèrent le silence à un moment.

Finalement, ce fut Lee qui le rompit.

— D'accord, si tu tiens à le savoir, je vais le voir tous les mois.

Il ne s'attendait franchement pas à cette réponse. Lee était-il malade ? Cela pouvait expliquer certaines choses. Tout le monde avait ses secrets, mais dans le cas présent, la santé de Lee le concernait aussi.

Comme s'il avait lu dans ses pensées, Lee ajouta :

— Je ne fume pas, j'évite de boire autant que faire se peut, mais cela reste insuffisant. Je souhaite vivre le plus longtemps possible, Halley. Alors à mon âge, on n'est jamais trop prudent, tu comprends ?

Bien sûr qu'il comprenait. Mieux que quiconque. Il reconnaissait aussi un mensonge lorsqu’il en entendait un.


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MessageSujet: Re: L'Origine de nos peurs / OdP (Tome 1)   Mer 28 Juin 2017 - 11:11

L’ORIGINE DE NOS PEURS


Tome 1 : Esmelia



CHAPITRE 09.1


XXIème siècle. 13 janvier.


— Qui sont ces trois-là ? demanda Esmelia.

— Aucune idée, répondit Will. Excepté que ce sont probablement des…

Baal le fit taire d’un regard.

Will eut l’impression d’être un gamin pris la main dans le pot de confiture. Il regarda Esmelia. Elle lui rendit son regard. Elle esquissa même un sourire.

Baal claqua des doigts sous le nez de Will comme s’il avait autre chose à faire que partager ce bref moment de connivence avec sa nouvelle amie.

— Celui qui tient la nagan se nomme Susanoo, déclara-t-il d’une voix basse dans laquelle perçait une dureté intentionnelle. Il est connu pour semer le chaos partout où il passe. L’autre, c’est Omoïkané. Ne vous fiez pas à son air idiot. Et elle, c’est Ame-No-Uzume.

Esmelia supposa que la nagan devait être l’espèce de tuile brune, pas tout à fait noire, qui leur servait d’ardoise.

— Des amis à vous ? ironisa Will.

Baal eut un regard noir. Visiblement non.

Esmelia observa Ame-No-Uzume. Elle avait quelque chose d’ensorceleur, d’insidieusement dangereux. Un bref instant, elle sentit comme un gouffre sous ses pieds.

— La femme est la plus dangereuse des trois. Ce qu’elle veut, ils le veulent, et, ensemble, ils le détruisent. Ils font semblant de ne pas s'entendre pour mieux leurrer leurs adversaires, et les déstabiliser. Ils retournent alors la situation à leur avantage. Mais aujourd'hui, ça ne fonctionnera pas.

Esmelia revint à la réalité. Elle ne s’était pas évanouie. Elle s’était juste... absentée.
Baal et Will l’observaient. Le premier en arriva à une conclusion sans aucun doute très différente du second.

— Quoi ? demanda-t-elle cherchant à comprendre leur réaction.

Will se rendit compte qu’il avait gardé la bouche ouverte. Il s'empressa de lui répondre :

— Vous venez de dire que...

— Après tout, le coupa Baal après un moment de réflexion, vous pourriez m’être utile. Peut-être plus qu'une ijà'kô.

Elle jeta un coup d’œil interrogatif à Will.

— Je crois qu’une… ijà'kô est une servante ou un animal de compagnie, ou peut-être une plante décorative, tenta-t-il d’expliquer.

Était-ce une bonne ou une mauvaise chose ? s’inquiéta intérieurement Esmelia.

Elle s’abstint néanmoins de poser la question à voix haute.

— C’est plus ou moins ça, fit Baal avec un sourire mi-figue, mi-raisin. Et si elles deviennent trop envahissantes, je leur coupe la tête. J’applique la même punition aux concubines trop ambitieuses.

Il avait parlé d’une voix posée, bien trop douce comparé à la lueur menaçante qui brillait au fond de son regard sombre.

Lorsque Will se souvint que le terme pouvait aussi désigner une favorite au sein d’un harem drægan, il eut un hoquet, persuadé que la remarque de Baal n’avait rien trait d’humour.

Baal avait déjà reporté son attention sur les membres du trio. Il les observait comme s’il craignait un mauvais coup de la part de l’un d’entre eux.

Omoïkané tourna la tête vers lui comme s’il avait perçu son regard. Les deux adversaires s’affrontèrent du regard un court instant. Omoïkané fut finalement le premier à le détourner.

Satisfait, Baal ne put réprimer un sourire narquois.

Les deux autres drægans ne rendirent compte de rien. Après une âpre discussion, ils se mirent enfin mis d’accord sur la somme destinée à acquérir l’objet de leur convoitise.

Susanoo la grava sur la nagan qu’il tendit ensuite à Ame-No-Uzume. Elle la regarda à peine et grimaça avant de la rendre négligemment à l’homme de main du négociateur. Pendant qu’il la soumettait au marchand d'esclaves, un second homme de main vint prendre la tablette de Baal.

Le marchand d'esclaves et le négociateur comparèrent les symboles inscrits sur chacune des nagans, et se regardèrent, blêmes. Puis ils autorisèrent les deux parties à s’approcher.

D’où elle se trouvait, Esmelia ne pouvait pas voir les tuiles brunes. Elle reporta alors son attention sur l’attitude des trois jeunes drægans.

Baal revint vers Will et elle, le visage fermé, le regard sombre.

Esmelia sentit sa tête tourner.

Elle avait mis tellement d'années à le trouver. Combien de temps mettrait-elle encore si elle le perdait à nouveau ? Il n’en était pas question, pas maintenant. Du temps, elle savait qu’elle n'en avait plus.

Elle ferma les yeux, le cœur au bord des lèvres.

Quelque chose n'allait pas. Elle se sentait totalement vide, sans vie, sans pensée. Elle avait eu quelques absences depuis qu’elle était arrivée sur cette planète. Elles n’avaient rien à voir avec l’acclimatation à un lieu étranger. À son retour sur la Terre, elle devrait sérieusement penser à voir un médecin. Mais elle savait pertinemment qu’elle ne le ferait pas.

Elle essaya de se concentrer à nouveau sur le trio drægan.

Curieusement, ils n’affichaient pas la joie des vainqueurs.

Le marchand d’esclaves montra les deux ardoises à la foule et annonça sentencieusement que Baal avait gagné l’enchère.

De longs rubans de "Oh", "Hein" de différentes longueurs se déroulèrent à travers la foule et se perdirent dans une salve d'applaudissements.

Le marchand se tourna vers le drægan avec le large sourire en damier qui le caractérisait.

— Affaire réglée, lâcha Baal à mi-voix.

Esmelia l’entendit clairement.

Il se planta devant elle, croisa les bras en la regardant avec un sourire dont elle ne parvint pas à déterminer la signification. Était-il finalement satisfait de son acquisition ? Ou bien était-il tout simplement content d’avoir remporté l’enchère face ses adversaires ?

Un humanoïde, bâti comme un lutteur, surgit devant l’estrade.

Baal se retourna et lui fit un discret signe de tête. Moins d’une minute plus tard, un autre, du même modèle, grimpa les marches de l’estrade avec un petit coffre en bois sous le bras.

Des labirés...

Le mot lui était venu à l'esprit dès l'apparition du premier. Ils étaient plus massifs et un peu plus petits que des êtres humains, du moins si ces deux-là n'étaient pas des exceptions. Leur peau était vert-de-gris. Les labirés étaient des serviteurs et surtout des guerriers. Comment le savait-elle ? Comment pouvait-elle en avoir la certitude ? C’était sans doute une information entendue à l’AMSEVE, ou après son arrivée sur la planète. L’information traînait dans son cerveau sans qu’elle en ait eu conscience jusqu’ici.

— On dit que les labirés sont des guerriers redoutables, dit Will. Ils donneraient leur vie pour leur maître.
Elle n’en douta pas.

— Que savez-vous d'autre à leur sujet, Will ?

— Qu'ils sont élevés, hommes comme femmes, depuis l'enfance dans le culte de la mort. Ils ne la craignent pas contrairement au déshonneur. »

Le labiré posa le coffre sur la table du trésorier qui parut déconcerté. Il se ressaisit rapidement.

Baal s'approcha à son tour. Une grosse clé métallique apparut dans sa main droite.

Ces gens-là ont des vaisseaux spatiaux et ils ne connaissent pas les serrures magnétiques, ou un truc drægan qui aurait pu être plus évolué qu’une simple clé ? songea Esmelia.

Baal se contenta de placer la clé dans la serrure, avant de les rejoindre, William et elle, laissant au vendeur le soin de la tourner lui-même pour l’ouvrir.

Esmelia se mordit la lèvre inférieure. Les objets piégés étaient l’une des méthodes préférées des terroristes de tous bords, et sûrement de toutes les galaxies.

Will avait lui aussi un instinct de conservation fort développé.

— On devrait peut-être reculer…  

Il aurait sûrement tenté une énième fois de prendre la tangente si Baal ne l'avait pas obligé à rester à ses côtés, une main ferme posée sur son épaule au moment où il amorçait son recul.


(Suite Chapitre 09.2)


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MessageSujet: Re: L'Origine de nos peurs / OdP (Tome 1)   Mer 28 Juin 2017 - 11:19

L’ORIGINE DE NOS PEURS


Tome 1 : Esmelia



CHAPITRE 09.2


Suite du chapitre 09.1


Esmelia ravala sa salive et se rassura en pensant que l’ancien dieu n’allait pas commettre un attentat à visage découvert, et, surtout, risqué d’être blessé, voire pire en restant sur place. Il fallait être totalement fou.

Cela dit, sous les angles que lui avait dépeints Will, les drægans ne lui apparaissaient pas très sains d’esprit.

Le négociateur ouvrit la cassette avec d’infinies précautions comme si, lui aussi, craignait un mauvais coup de la part du drægan le plus recherché de toutes les galaxies dont il avait entendu parler.

Il ne se passa rien de particulier.

Le négociateur commença à compter les pièces qui se trouvaient à l’intérieur du petit coffre avec la ferme intention de prélever sa commission et de mettre les voiles le plus vite possible. L’endroit lui paraissait de moins en moins bénéfique pour les affaires.

Lorsqu’il fut assuré que la somme intégrale de la vente se trouvait dans le coffre, le négociateur eut un signe d’assentiment en direction du marchand d'esclaves qui prit aussitôt possession de son dû, moins la part de son collègue.

Au passage, il n’oublia pas de palper quelques pièces, et même d’en porter quelques-unes à sa bouche pour en vérifier l’authenticité.

Baal ne se préoccupait plus d’eux. Son attention était, de nouveau, dirigée sur le trio qui se trouvait à l’autre bout de l’estrade, et dont la conversation était de plus en plus animée.

Soudain, venu de la foule, un hurlement de femme déchira le silence impressionné de l’assistance.

Cherchant l’origine de ce cri, Esmelia tendit le cou. Elle vit un géant en kimono noir fendre la foule à coups de sabre et se ruer dans leur direction.

Il était vraiment très grand avec une énorme panse qui semblait rebondir au rythme de sa course. Son visage rond et replet virait à un rouge de plus en plus violent au fur et à mesure qu’il approchait de l’estrade, ce qui contrastait avec son crâne imberbe et blanc. Il donnait l’impression qu’il portait un masque. On voyait à peine ses yeux en amande tellement ils étaient petits, contrairement à ses poings qui ressemblaient à deux grosses massues.

Un labiré aux ordres du trio sans aucun doute. Baal n’était certainement pas le seul drægan à avoir sa garde rapprochée.

Le molosse sauta sur l’estrade avec une facilité que sa taille et son poids ne laissaient pas soupçonner. Il fonça ensuite tout droit sur Baal.

Esmelia sentit l’effroi de Will. Il aurait été blessé, ou pire, si le drægan ne l’avait pas poussé sur le côté, tandis que lui-même s’écartait prestement de la trajectoire de son agresseur. Dans le mouvement, elle fut bousculée et se trouva hors de sa portée.

Un bref instant, Esmelia croisa le regard de l’ancien dieu. Elle y lut tour à tour de l’inquiétude, de la colère et de la détermination.

Il y eut soudain une série de claquements secs. Le colosse s’arrêta brusquement lorsque quelque chose le frôla. Il regarda la longue traînée sanglante sur son avant-bras. Quoi que cela puisse être, cela ne lui disait rien de bon. Son adversaire était si près qu’il aurait presque pu le toucher. Il préféra rebroussa chemin pour se mettre à l’abri.

Il n’y parvint pas.

Il fut l’un des premiers à tomber lorsqu’une pluie de projectiles s’abattit sur eux.

Ils étaient mitraillés. Ce n’était pas un tir de semonce. Les tirs étaient destinés à tuer.

Alors qu’elle réalisait cela, Esmelia sentit du liquide lui éclabousser le visage.

Il y eut une monstrueuse panique autour d’eux. Des personnes grimpèrent sur l’estrade pour tenter de fuir les tirs. Elles hurlaient, s’agitaient dans tous les sens, paniqués. On pouvait lire la terreur sur leur visage. Ils ignoraient ce qu’étaient des armes à feu.

Will et elle furent bousculés, ballottés, poussés à terre. Elle s’essuya machinalement le visage, et vit que ses doigts maculés de sang. Pourtant, elle ne ressentait aucune douleur. Si elle n'avait pas été blessée, alors cela pouvait être Will ou Baal qui se trouvaient devant elle au moment où les tirs avaient commencé.

Qui pouvait avoir des armes à feu dans un monde aussi archaïque ? Des envahisseurs ? D’autres drægans ? L’AMSEVE ? Doherty avait-il envoyé une équipe d’extraction ?

D’autres colosses, des deux camps, montèrent sur l’estrade et se battirent entre eux. Des opportunistes cherchant à s’emparer des quelques bourses pleines de richesses que le marchand et le négociateur avaient abandonné, dans leur fuite, s’étaient mêlés aux combattants.

Esmelia se fraya un chemin à coups de coudes pour rejoindre Will et s’extraire de la cohue.

Arrivée au bord de l’estrade, elle le chercha du regard. Elle aperçut alors Ame-No-Uzume.

La dræganne marchait vers elle sans s’occuper de ce qui se passait autour d’elles. Fière et imperturbable malgré les obstacles, elle avançait inéluctablement vers sa proie.

Une nouvelle salve éparpilla les combattants hors de l’estrade.

N’y restait plus qu’Ame-No-Uzume. L’ancienne déesse s’était arrêtée en plein milieu de la scène et affichait une expression de pur étonnement. Elle baissa la tête sur sa poitrine.

Esmelia suivit son mouvement et vit une tache rouge s’épanouir telle une fleur, en accéléré, sur son kimono rose pâle.

Ame-No-Uzume s’écroula sur les genoux, avant de glisser au sol sur le côté. Elle eut l’air d’une jeune fille endormie à même le sol.

Esmelia entrevit clairement une goutte de sang perler entre ses lèvres, tandis que de l’une de ses narines s’écoulait un liquide blanc et épais qui se mêla au sang et se répandit sur le plancher de l’estrade.

Susanoo et Omoïkané tentèrent de se précipiter vers elle, mais les balles qui pleuvaient autour d’eux les en empêchèrent.

Esmelia secoua sa tête qui lui faisait un mal de chien. Elle tourna sur elle-même en titubant. Il fallait qu’elle retrouve Baal, ou Will car lui seul pouvait l'aider si elle perdait à nouveau le renégat... Une fois qu’elle les aurait repérés, elle ne devrait surtout plus le, ou les, perdre de vue. De toutes les façons, les destins de ces deux hommes étaient liés. Elle ignorait en quoi, et comment elle le savait, mais aussi certaine que sa tête la faisait horriblement souffrir en cet instant, elle en était persuadée.

Quelqu’un lui cria dans les oreilles. Elle ne parvint pas à comprendre. Elle baissa légèrement les yeux. Un des molosses de Baal se tenait devant elle. Effrayée autant que surprise, elle recula et s’emmêla les pieds dans ses jupons. Elle perdit l’équilibre et tomba en arrière, dans le vide.

Le labiré lui agrippa le poignet et la tira vivement vers lui. Sans dire un mot, il la souleva et la balança sur son épaule comme si elle n’était rien de plus qu’un sac de farine ou de graines.

Malgré sa charge, il était décidé à quitter les lieux au pas de course.

En redressant la tête, elle vit que Baal les suivait, entouré d’autres de ses labirés. Il tenait William MacAsgaill par le col. Loin de s’en servir comme bouclier, il cherchait à l’entraîner hors du champ de tirs.

Elle remarqua la tache brune suintant sur l’épaule gauche du drægan et comprit qu’une des balles l’avait atteint. Le sang qu’elle avait essuyé sur son visage, quelques instants plus tôt, était celui du drægan.

William, lui, ne semblait pas avoir été blessé. Il regardait autour de lui à la fois troublé, désespéré et sans doute effrayé par le spectacle qui s’offrait à ses yeux. Où qu’il les pose, il voyait un blessé ou un mort. Il s’inquiétait aussi pour elle. Au moins, il ne paniquait pas, c’était déjà cela. La peur n’arrangeait rien. Bien au contraire.

Un mouvement, derrière lui, attira l’attention d’Esmelia. Elle entrevit Susanoo qui se trouvait encore sur l’estrade, près du corps d’Ame-No-Uzume.

Lorsqu’il vit Baal, son visage se transforma en masque de haine. Il sortit une lourde épée du fourreau qu’il portait dans son dos. Il n’eut que quelques pas à faire pour bondir hors de l’estrade. Puis, il se fraya un chemin, vers eux, à travers la foule paniquée. Bientôt, seuls quelques mètres le séparèrent d’eux. Il les rattrapait sans s’occuper des tirs autour de lui, bousculant sans ménagement, ou fauchant de son épée, tous ceux qui se trouvaient sur sa route.

Elle était effrayée par l’expression enragée de son visage.

Baal l’avait senti plus qu’il ne l’avait vu. Il aboya un ordre à l’un de ses gardes en lui confiant son prisonnier. L’ancien dieu se retourna au moment où Susanoo arrivait sur lui.

(Suite Chapitre 09.3)


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MessageSujet: Re: L'Origine de nos peurs / OdP (Tome 1)   Mer 28 Juin 2017 - 11:23

L’ORIGINE DE NOS PEURS


Tome 1 : Esmelia



CHAPITRE 09.3


Suite du chapitre 09.2


Le labiré qui avait emporté Esmelia la reposa au sol. Il était visiblement inquiet pour son maître.

Elle l’était aussi. Pour autant qu’elle puisse en juger, Baal avait l’air très calme. Elle ne percevait pas la moindre tension dans son esprit, pas plus que dans ses gestes. Il attendait simplement que son ennemi arrive jusqu’à lui.

Autour d’eux, les gens couraient encore dans tous les sens en criant et en les bousculant, en trébuchant parfois sur des corps inertes. Un court instant, Baal et son adversaire disparurent de leur vue, cachés par une charrette de fourrage qui manqua de se renverser. Son conducteur cherchait visiblement autant à se mettre à l’abri qu’à protéger ses biens.  

Les tirs meurtriers cessèrent aussi soudainement qu’ils avaient commencé.

Le charretier réussit à dégager son véhicule après une dangereuse embardée.

Esmelia et le labiré virent de nouveau les deux adversaires.

Baal était parvenu à désarmer son adversaire. Elle ignorait comment, mais, malgré sa blessure, c’était lui qui avait l’épée de Susanoo entre les mains.

Sonné, ce dernier se jeta pourtant sur son adversaire. Savait-il qu'il n'avait aucune chance ? Baal mania la lourde épée avec facilité déconcertante et faucha l'air d'un geste net et précis. Susanoo porta la main à sa gorge, l’air furieux. Il recula vers l’estrade. Son dos en heurta le rebord.

Esmelia vit alors sa tête basculer en arrière, se détacher de ses épaules et rouler sur les planches jusqu’à Omoïkané agenouillé près d’Ame-No-Uzume.

Voyant la tête arriver vers lui et reconnaissant dans le même temps celle de son compagnon, épouvanté, Omoïkané bascula en arrière. Son regard croisa celui de Baal.

Celui-ci essuya la lame sur les vêtements du défunt, puis glissa sans précipitation l’épée dans le fourreau qu’il avait pris sur le corps de Susanoo.

D’où elle était, Esmelia sentit des courants abyssaux se déchaîner entre les deux hommes. L’un se demandant s’il devait couper la dernière tête du trio, l’autre s’il allait mourir ici et maintenant.

Finalement, Baal tourna les talons sans plus s’occuper du survivant.

Il y avait un défi évident dans ce geste. Un défi qu’il lançait à Omoïkané : s’il voulait la vengeance, il lui faudrait venir la chercher.


Aujourd’hui, XXIème siècle. 11 novembre. État du Nevada...

Cet épisode lui sembla terriblement lointain alors qu’il n’avait eu lieu que quelques mois plus tôt...

Esmelia sentit un frémissement dans l’air, une présence.

Une ombre la surplomba. Will venait de la rejoindre. Il s’installa à côté d’elle, apportant une discrète odeur d’after-shave à flagrance de fougère avec une note de miel. Il portait un pantalon noir, pull noir, veste noire et bonnet noir. Ces vêtements sombres lui donnaient un air mystérieux et faisaient ressortir ses yeux bleus étincelants comme des étoiles. C’était agréable de se plonger dans les yeux de quelqu’un qui n’avait vraiment rien de mauvais en lui. Rien de ce qu’il faisait ou disait n’était calculé pour blesser quelqu’un.

Plus encore. Tout ce qu’il faisait, il le faisait autant avec cœur. Il aurait pu refuser d’extraire le projectile que Baal avait reçu dans l’épaule, ou négocier sa liberté contre ses soins. Même aujourd’hui, il aurait pu refuser de l’aider à libérer Baal de sa prison.

Non.

Grand bien lui en ferait car lorsque viendraient les jours obscurs, les jours de la mort, de la désolation et de la trahison, elle ne pourrait plus l’aider. Mais elle avait confiance en Baal. Il protégerait Will bien mieux qu’elle ne saurait le faire. Il le guiderait si c’était nécessaire.

Les deux hommes auraient autant besoin de l’un et de l’autre dans un avenir proche, et elle devait veiller à ce qu’ils restent en vie jusqu’à ce qu’ils comprennent leur rôle dans l’histoire.

Ce ne serait sûrement pas très difficile avec Will. Il agissait sans demander quoi que ce soit en retour, et sans rechigner. C’était tout cela qui faisait son charme. Sans lui, sans le réconfort et le soutien qu’il lui apportait, comment elle aurait pu survivre jusqu’à aujourd’hui ?

En ce qui concernait Baal, ce serait une autre histoire. De simples paroles ne suffiraient pas à le convaincre. Il lui faudrait voir pour comprendre, et accepter.
Ils devraient aussi voir, l’un et l’autre, ce qu’elle était vraiment.

Elle ignorait combien de temps il lui faudrait, combien de temps elle survivrait aux monstres. Elle parvenait de plus en plus difficilement à faire taire celui qui avait grandi en elle durant ces neuf derniers mois, et grondait de plus en plus violemment.

Elle n’en avait jamais parlé Will. Il aurait fallu lui expliquer que la personne qu’il connaissait et aimait aujourd’hui allait bientôt disparaître.

En fait, elle ignorait ce qui se passerait vraiment, mais elle savait qu’il y avait des choses auxquelles elle devrait faire face seule. Elle savait aussi qu’il en souffrirait car elle en souffrait déjà, elle aussi, profondément.

Cependant, elle ne pouvait pas se le permettre.

Elle devait se concentrer sur sa mission, pas sur des choses dont elle redoutait l’issue, à tort ou à raison.


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MessageSujet: Re: L'Origine de nos peurs / OdP (Tome 1)   Mer 28 Juin 2017 - 11:54

L’ORIGINE DE NOS PEURS


Tome 1 : Esmelia



CHAPITRE 10.1


XXIème siècle. 18 avril..


La serveuse observa le client assis à la terrasse du bar-tabac avec attention. Il avait l’air si… si accablé, si malheureux, si éteint… Elle cherchait le bon adjectif dans sa mémoire artificielle, passant en revue la longue liste des comportements humains et des émotions qu’elle avait pu appréhender depuis le début de son existence. Le regard de cet homme était d’une tristesse si profonde. Seuls les êtres ayant vécu des évènements terribles, violents, avaient ce regard. Si ses capteurs lui indiquèrent qu'il l'observait lui aussi, elle n'en fit mention d'aucune manière.

Tout le monde, au village pensait qu’il était américain. La question ne lui avait jamais été posée directement. Eric n’avait donc jamais cherché à les détromper. En réalité, il était australien. On ne le traitait pas beaucoup plus différemment d’un autre étranger, du moins tant qu’il évitait de mettre son nez dans les « affaires privées » des autochtones. La réciproque valait aussi. Quelles que soient ses occupations, elles ne figuraient pas au rang des préoccupations des insulaires et elles ne regardaient que lui. En dix ans, une sorte de relation de confiance s’était établie entre les locaux et lui. Au besoin, il leur rendait quelques services. Jamais il ne leur avait demandé quoi que ce soit en échange. Il était considéré comme un homme bon et honnête. Rien que pour cela, il était respecté.

Un bref instant, le regard de la jeune femme plongea dans celui de l’homme. Des yeux d’un noir profond… Elle se demanda si elle devait rester impassible. Elle ne savait quelle attitude adopter car jamais elle n’avait été confrontée à une telle détresse. Elle analysait tous azimuts chaque détail de son visage, les comparant à ceux qu’elle avait déjà observés et enregistrés pour ne pas les oublier. Sa mémoire était infinie.

Le visage de l’homme était marqué par la fatigue. Un début de barbe grisonnante et une veine qui saillait de son cou qu’il avait plutôt long pour un homme, et massif. Sa mâchoire anguleuse en était le parfait prolongement, comme ses oreilles, légèrement décollées. Ses cheveux bruns et ondulés, touchant ses épaules, étaient parcourus de fils argentés. Il n’était pas particulièrement grand, mais pas petit non plus. Et d’après les critères établis par ses concepteurs, l’homme possédait un physique quasiment athlétique. Toujours selon ces mêmes critères, elle était supposée le trouver attrayant.
Eric Curtis n’aurait pas été de son avis. Il n’était jamais parvenu à croire qu’il soit beau. Il pouvait considérer qu’il possédait un certain charme, mais cela s’arrêtait là. Quant à son physique athlétique, il était justement en train de songer qu’il aurait dû continuer à s’entraîner au cours de ces dix dernières années. Au lieu de cela, il s’était laissé aller en pensant qu’ils seraient tous en sécurité au cœur de la Corse, et que personne ne viendrait les chercher lui, et ses cinq protégés.

Les gens du cru ne s’étaient jamais montrés curieux et ils ignoraient que sept reptiles extraterrestres, et huit mammifères dont la taille allait du rat au chat et dont les formes étaient voisines de ces deux créatures terrestres vivaient en toute quiétude dans sa petite ferme, parmi les moutons. Ils étaient soigneusement surveillés par cinq amacelies-rhanas une autre espèce extraterrestre, assez proche des humains et à l’intelligence quasiment similaire. Les seules différences notables au premier regard étaient les taches blanches sur leur peau sombre, leurs yeux ambrés, et leur corps filiforme qui atteignait presque les deux mètres de hauteur. Deux hommes et trois femmes. D’autres les auraient plutôt considérés comme des mâles et des femelles. Il l’avait fait, lui aussi. Il y avait encore cinq plantes extraterrestres cultivées par ses protégés pour leurs soins et leur alimentation personnels autant que pour le souvenir de ce qui avait existé sur leur planète détruite.

Il y avait d’abord eu deux couples, puis trois lorsque contrevenant à l’une des règles des Gardiens, il s’était mis en couple avec la troisième femme. Sa relation intime avec l’amacelie-rhanas n’était pas quelque chose qu’il avait prévu. Un bon Gardien était supposé mettre ses sentiments en veilleuse, et ne jamais tomber amoureux d’un être dont il avait la responsabilité. Il avait longtemps résisté à ce sentiment qui s’était insinué en lui, qu’il avait enfoui sous les épaisseurs d’un entrainement intensif. Mais il avait été incapable de lutter contre la volonté de l'amacelie-rhanas. Dans cette ancienne société matriarcale, lorsqu’une femme désirait quelque chose, elle l’obtenait toujours. C’était encore plus vrai lorsqu’elles se mettaient en tête de conquérir leur compagnon.

Il sentit le regard insistant de la serveuse. Elle l’observait sans chercher à le cacher. Il n’avait plus l’âge de l’innocence, mais il convenait qu’elle était très jolie. Rien qui, pourtant, l’attirait vraiment. Il n’avait pas le cœur à cela. Au contraire, son cœur était terriblement lourd. Même respirer lui était pénible.

Il baissa les yeux sur les poignets délicats de la jeune femme. Dès les premières secondes de sa présence, il avait remarqué, sans vraiment y prêter attention, les trois petites tomates-cerise tatouées au-dessus de son pouce gauche. Une serveuse automate. Il ne put s’empêcher d’esquisser un sourire en pensant que certains créateurs avaient un drôle de sens de l’humour. Surtout s’ils étaient français. Quoique les anglais n’étaient pas mal non plus dans le genre. En tous les cas, il ne s’était pas attendu à trouver le summum de la technologie robotique dans un petit village corse. Il savait qu’on en trouvait beaucoup plus couramment dans les quartiers huppés et ultra protégés des mégalopoles. Et encore. Ils étaient peu appréciés car ils mettaient ceux qui les côtoyaient mal à l'aise. La présence de cet androïde ici était autant une curiosité qu’un mystère.

Il commanda une vodka. Il prit soin de préciser qu’il voulait la bouteille tout entière. Elle marqua un temps d’arrêt. Il était dix heures du matin. Sa programmation l'incita à le prévenir des dangers de la consommation matinale de grosses quantités d'alcools forts chez les êtres humains. Il confirma sa demande et elle partit chercher ce qu'il lui avait demandé. Elle ne pouvait pas savoir combien il en avait besoin, après des jours à s’être terré dans les endroits les plus inexpugnables du maquis. Elle ne pouvait imaginer que la quiétude des dernières années n’était plus, pour lui, qu’un lointain souvenir, un rêve devenu impossible. Une nouvelle douleur, comme un point de côté, lui bloqua le souffle. Il ralentit sa respiration pour la reprendre plus lentement, moins douloureusement.

La serveuse artificielle revint avec la bouteille et un verre qu’elle posa sur la petite table devant lui. Il se recomposa instantanément un masque d’impassibilité. Personne ne devait remarquer quoi que ce soit. Il regarda au-delà de sa silhouette gracile et aperçut quelques villageois. C’était des commerçants, des retraités, des touristes et des gens dont il ne parvenait pas à définir les véritables occupations, à part celle de converser avec tous ceux qu’ils croisaient sur leur chemin. Il y avait aussi des enfants et des adolescents qui jouaient au foot.

L’androïde réorienta le parasol. Le soleil avait de la force. Avril ressemblait plus à un mois d'été qu’à un mois de printemps. Les terres manquaient déjà d’eau. Les feux étaient interdits.

Les feux...

Ils n’avaient pas eu le temps de fuir, ni même d’implorer la pitié de leurs assaillants. Et lui, il avait été si stupide en se laissant entraîner en dehors du camp par un touriste qui lui avait semblé trop curieux avec son appareil photo. Il l’avait coursé sur deux bons kilomètres. Il aurait pourtant dû se rendre compte que l’homme courait trop vite pour un touriste, ou même un journaliste, et surtout qu’il était beaucoup trop endurant. Il n’y avait pensé qu’au moment où il avait reçu ce coup sur la tête. Cela ne l’avait pas assommé pour autant. Juste sonné. Il avait joué des poings contre son assaillant jusqu’à ce qu’il soit rejoint par deux autres types entraînés au combat rapproché. Il n’avait eu aucune chance face à ces trois hommes.

Après l'avoir bien tabassé, ils l’avaient traînés jusqu’au refuge. Même comateux, il avait entendu les hurlements et les coups de feu. Après cela, ses agresseurs l’avaient encore traîné jusqu’à la cabane où il avait vécu avec sa compagne. Ils l’avaient menotté à la rambarde de l’escalier.  À travers ses yeux mi-clos, il avait pu voir…

Il ferma les yeux.

Ils avaient brûlé les corps, toute la nuit, dans une sorte de four qu’ils avaient apporté avec eux afin qu’aucune trace ne subsiste après leur passage. Tout avait été minutieusement préparé… Lui, ils n’avaient jamais eu l’intention de le mettre sur le bûcher. À ce moment-là, il l’aurait pourtant accepté sans résister.

À l'aube, il avait repris connaissance. Ils l’avaient cru trop KO pour vérifier ses liens. Sans trop savoir comment, il était pourtant parvenu à se libérer et à s’échapper de ce qui fut, quelques heures plus tôt, un havre de paix. Tant bien que mal, dans l’obscurité, il avait rejoint l’un des abris qu’il avait aménagés en cas d’attaque de ce genre… Il avait vécu un long mois à passer d’une cachette à une autre. Il avait pu soigner ses blessures et il avait vécu sur les provisions qu’il avait engrangées dans ces refuges. Il avait pris soin de ne pas rester plus de trois jours au même endroit, car il savait que les tueurs étaient toujours à ses trousses.

Il lui était arrivé d’apercevoir des promeneurs, seuls ou en groupe, des photographes amateurs, des cyclistes en bord de route, ou des autostoppeurs.

Il savait très bien que ceux-ci n’étaient pas ce qu’ils prétendaient être. Le hasard l’avait mis en présence de l’un de ses trois agresseurs. Il avait fait ce qu’il avait jugé nécessaire pour obtenir les réponses qu’il cherchait, ainsi qu’une infime parcelle de vengeance. Il avait ainsi découvert la responsabilité du CENKT dans ce qui était arrivé.
(Suite Chapitre 10.2)


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MessageSujet: Re: L'Origine de nos peurs / OdP (Tome 1)   Mer 28 Juin 2017 - 12:03

L’ORIGINE DE NOS PEURS


Tome 1 : Esmelia



CHAPITRE 10.2


Suite du chapitre 10.1


Le CENKT, cet organisme mythique dont aucun Gardien ne pouvait ignorer l’existence. Le cauchemar suprême du Gardien depuis des siècles… Il avait entendu dire que ses agents capturaient les chimères, les anormaux, les extraterrestres et les créatures les plus étranges, pour les parquer dans des réserves, les étudier et faire des expériences sur eux. En bref, les utiliser comme des lapins ou des rats de laboratoire. Mais ce que ces tueurs avaient fait dépassait son entendement. Même après des jours, des semaines, il ne parvenait pas à oublier.

Et eux ne l’avaient pas oublié. Aujourd’hui, ils ne semblaient plus prêts à le laisser en vie. Ils avaient déjà commis cette erreur.

— Je sers un verre à votre ami ?

Dans le même temps, un mouvement différent des autres, ou plutôt une présence, sur la place, attira l'attention d'Eric. Un coup d’œil lui suffit pour comprendre.

Il aperçut un athlète à la peau sombre. Il devait mesurer quasiment deux mètres. Ses traits relativement fins indiquaient qu'il devait être un natif de la New Africa, cet état créé par Lincoln en 1862, le quarante-neuvième, sur la pointe de la Côte Est, à cheval sur la frontière américano-canadienne.

Il traversait tranquillement la place en direction du café. On aurait presque dit un touriste qui profitait du beau temps matinal. Rien ne disait qu’il venait pour lui. En même temps, il était le seul assis sur la terrasse du café et l’homme n’était pas du genre à venir juste se prélasser au soleil. Les curseurs analytiques de la serveuse avaient effectué différents calculs et évalué nombre de possibilités. Elle ne se trompait pas en disant qu'il venait pour lui. Bien sûr, elle ignorait que d’une certaine manière il avait provoqué cette rencontre. Le CENKT était sur ses traces depuis plusieurs semaines…

Après s’être remis sur pieds, plus ou moins, il s’était senti prêt à contre-attaquer. Il avait voulu connaître l’homme qui avait donné l’ordre d’abattre ses protégés.

L’homme qui venait vers lui ne portait pas d’uniforme. Hormis sa prestance et son assurance, rien n’indiquait qu’il appartenait à une organisation paramilitaire. Même vêtu d’un simple tee-shirt marron foncé, d’un pantalon en toile noire, portant ce qui devait être un gilet pare-balles par-dessus son épaule, montrant ainsi de manière évidente qu’il ne portait aucune arme, l’homme avait quand même l’air dangereux. Ce n’était pas qu’un air, il le savait. Aucun cheveu, aucune barbe, qui aurait pu trahir son âge, mais il se devinait, à quelques années près, sur son visage aux traits marqués par la fatigue. Il devait avoir une bonne quarantaine d’années. On ne devient pas directeur du CENKT en sortant d’une école, ou d’une formation militaire quelle qu’elle soit.

Sa démarche était souple et altière. Eric l’imaginait bien courir sa cinquantaine de kilomètres, au moins, chaque jour que Dieu faisait. Surtout s'il possédait quelques implants physiques. Ce que semblaient indiquer les prunelles aux reflets argentés de ses yeux.

— Pas d’autre verre, ça ira, répondit Eric à la serveuse lorsque l’homme fut assez près d’eux. Monsieur est en service.

La serveuse opta pour un sourire. L’ironie faisait pourtant faire partie de sa programmation. Mais il y avait autre chose dans la voix du consommateur de vodka qu'elle ne parvenait pas à analyser. Quelque chose de brisé...

En tous les cas, si le ton n’échappa guère au nouveau venu, celui-ci ne tiqua pas. Eric ne décela aucune tension dans son regard sombre, ou sur les traits de son visage. Il remarqua seulement les cicatrices sur ses joues. Des cicatrices régulières comme s'il avait, assez récemment, reçu un coup de griffes. Au moins, l'une de ses victimes avait-elle tenté de se défendre...

La serveuse s’était éclipsée silencieusement.

— Avec un job comme le mien, mieux vaut ne jamais boire, fit l’homme en s’asseyant face à son interlocuteur. On aurait vite fait de se tirer une balle dans la caboche.

Sa voix était claire, venue des profondeurs de sa cage thoracique et presque chaude. Presque badine, et pourtant sans la moindre émotion.

— On ne doit pas rigoler beaucoup dans votre job.

— Vous l’avez dit. Surtout quand on doit courir après des gens dans votre genre.

— Dans mon genre ?

— Ne faites pas le malin, Eric, vous savez très bien de quoi je parle.

— Je ne me sens pas différent du commun des mortels, monsieur Jameson. Cela vous étonne que je connaisse le nom d'un homme aussi secret que vous ? Moi aussi, j’ai fait des recherches à votre sujet, et j’ai sûrement trouvé bien plus de choses sur vous que vous sur moi.

— Des rumeurs. Rien que des rumeurs, je le crains.

Eric en doutait. Une rumeur était toujours construite sur un fond de vérité. Parfois, elle l’amplifiait, parfois elle l’atténuait. Toujours elle la transformait.
 
— L’avantage, poursuivit Cassius Jameson, c’est que lorsque des rumeurs sont lancées, elles travaillent pour vous. En ce qui me concerne, cela me convient parfaitement.

Cassius Jameson eut un vague sourire, laissant entrevoir une rangée de dents parfaitement blanches.

— Je ne suis pas dupe de ce que l’on dit à mon sujet, poursuivit-il. Je pense que ce qui nous définit vraiment, c’est nos actes, nos choix et nos croyances.

— Et en quoi croyez-vous ? demanda Eric essayant de ne pas montrer la crainte que lui inspirait son interlocuteur.

Une crainte qui se mêlait un désir de vengeance.  

— Au sacrifice, à la discipline... et au pouvoir, répondit Jameson d’une voix posée, quasiment apaisante, hypnotique.

Il n’ignorait rien de l’état d’esprit de son interlocuteur.

— Vous utilisez ce que vous pensez être le pouvoir... Votre pouvoir pour assassiner des innocents ? répondit Eric du tac au tac.

— Je n’ai pas à justifier mes actes.

L’absence d’émotion dont faisait preuve Jameson l’horripilait autant qu'elle l'effrayait, mais il refusa de le laisser paraître.

— Vous avez éliminé plusieurs espèces en quelques heures, dont une qui était similaire à la nôtre, en une nuit à peine.

— Des espèces extraterrestres. Oh, je sais ce que vous allez me dire, Curtis. Une espèce, quelles que soient ses origines, a le droit de vivre. Bla... bla... bla... bla....

Il avait un sourire affable qui s’effaça brutalement.

— Pas aux dépens d’une autre. Ce monde a besoin de clarté et d’équilibre. C’est à moi et au CENKT de veiller à ce que cet équilibre soit respecté. Je ne peux pas tergiverser sur les mesures à prendre.

Cassius Jameson se tut un moment, comme s’il cherchait une explication encore plus convaincante. Il se retourna et regarda un court instant les adolescents qui jouaient au foot sur la place avant de faire à nouveau face à son interlocuteur.

Eric nota que les plus jeunes avaient étrangement disparu de la place.

— Personne n’a jamais parlé d’invasion, reprit Jameson comme s’il commençait un exposé devant une classe d’étudiants. Pourtant, ils sont bien là. Nous savons désormais que l’Etre Humain n’est plus seul dans l’univers. Cela aurait pu être une bonne nouvelle s’ils étaient restés chez eux. Au lieu de cela, ils sont arrivés chez nous. Ils ont envahi notre espace vital comme des vagabonds des étoiles, des réfugiés. Des dizaines d’espèces, les unes après les autres depuis quatre siècles au moins. Cela n’a jamais été l’invasion que les auteurs de science-fiction ou encore certains scientifiques ont imaginée.

Il fit une courte pause avant de reprendre.

— Tout au long de ces quatre cents années, il y a eu des extraterrestres de toutes sortes qui sont venus sur notre planète. Ils sont parfois venus à bord de vaisseaux à bout de force qui se sont écrasés sur la Terre. D’autre fois leurs vaisseaux n’ont pu aller au-delà des premières planètes de notre système solaire : Neptune, Uranus, Saturne, Jupiter. Peut-être même se sont-ils écrasés sur Eris ou sur Pluton, ou sur un des satellites de l’une des planètes de notre système solaire. Quelques-uns de leurs passagers s’en sont échappés grâce à des capsules de sauvetage, ou bien en se téléportant sur la Terre. Bref, ils sont arrivés comme ils ont pu, en clandestins avec l’intention de se réfugier sur notre planète, de s’y installer sans nous demander notre autorisation ou notre avis sur la question. Forcément, certains d’entre eux ont déjà eu, ou auront tôt ou tard, l’intention de rebâtir un monde à l’image de celui qu’ils ont quitté. C’est une question d’adaptation.

— Qu’en savez-vous ?

— En réalité, c’est une nécessité d’adaptation, corrigea Cassius Jameson. C’est cela ou changer de comportement et, à plus ou moins long terme, ou alors être modifié génétiquement pour faire disparaître tout ce qui peut les rendre singuliers à nos yeux d'Êtres Humains. La plupart d’entre eux va tenter de l’accepter et se fondre dans la masse afin d'essayer de passer pour des êtres humains ordinaires, ou se terrer dans les endroits les plus inexpugnables et se cacher de notre espèce. Mais tous ne sont pas prêts à le faire. Les espèces ont le choix pour survivre : elles s’adaptent, et si elles en ont la possibilité, elles dominent. Celles qui ne s’adaptent pas ou ne dominent pas finissent inévitablement par s’éteindre. Tout cela prouve que la vie est sans cesse en évolution et qu’elle trouve toujours de nouveaux chemins comme le disent la plupart des scientifiques.

Jameson haussa les épaules.

(Suite Chapitre 10.3)


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MessageSujet: Re: L'Origine de nos peurs / OdP (Tome 1)   Mer 28 Juin 2017 - 12:09

L’ORIGINE DE NOS PEURS


Tome 1 : Esmelia



CHAPITRE 10.3


Suite du chapitre 10.2


Eric l’écoutait sans broncher. Il craignait de savoir où voulait en venir l’agent du CENKT.

— Dire que des centaines de chercheurs, peut-être des milliers, ont travaillé sur ce fait alors que n’importe quel pékin appartenant à une tribu primitive, isolée de toute civilisation, aurait pu le dire sans même avoir appris les principes fondamentaux de la biologie. Ce sont ces êtres dits non civilisés qui ont compris les premiers à quel point la vie est fragile. Ils ont pris conscience du nécessaire équilibre bien avant que notre société moderne cesse de considérer l’extinction d’une espèce comme un simple défaut d’adaptation.

Il fit une pause comme pour lui laisser le temps d’assimiler.

Puis il reprit :

— La vraie question à se poser, c’est pourquoi ? Pas : pourquoi les espèces ne s’adaptent-elles pas et disparaissent ? Mais, pourquoi elles s’adaptent. L’adaptation est inscrite dans les gênes de toute espèce, même si elle ne l’est pas dans ceux de chaque individu. L’une des réponses va sans doute vous paraître un peu clichée, mais elle n’en est pas moins réelle, même si elle est sans doute beaucoup plus complexe.

— L’Homme évidemment, le coupa Eric. Tout est la faute de l’Être Humain, n’est-ce pas ?

— L’Homme est en grande partie responsable. Au moins autant que l’évolution naturelle de toute chose qui comporte en elle-même son début et sa fin programmée. Alors imaginez ce qui serait arrivé si nous avions laissé ces espèces venues d’ailleurs, même si elles sont proches de l’Être Humain tant dans leur physiologie que dans leur intelligence, évoluer à leur guise. Le monde ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui.

— Peut-être serait-il meilleur.

— Ne soyez pas naïf, Curtis. Une même espèce produit déjà des individus tellement différents que les conflits intra-espèces finissent par être inévitables. Alors pensez-vous vraiment que la cohabitation de plusieurs espèces dans un milieu aussi restreint que notre planète à l’échelle de l’univers donnerait un meilleur résultat ?

Eric se rembrunit. La douleur fulgurante lui rappela à nouveau sa blessure. Il fit de gros efforts pour ne pas montrer sa faiblesse physique.

Jameson avait l’esprit trop occupé par son désir de le convaincre.

— Parmi la centaine d'espèces débarquées sur la Terre, il y en a au moins une dizaine ayant dû souhaiter la disparition de l’Etre Humain. Une autre dizaine aurait sans doute réussi à l’asservir si le CENKT n’avait pas été présent. Ce n'est qu’une estimation. Comment pourrait-on espérer que des êtres ayant voyagé à travers l’espace, ayant bénéficié d’une technologie avancée dans leur univers, puissent se satisfaire d’un monde aussi archaïque que le nôtre ? Les gens qui vous financent, vous, les protecteurs de ceux qui seront peut-être nos ennemis de demain, sont-ils si naïfs ? J’en doute fort. Ils ont bien d’autres intentions dont ils ne vous ont pas fait part.

— Vous aimeriez savoir qui ils sont.

— Me le diriez-vous ?

— Non.

— Je m’en doutais.

Eric ne répondit rien. Jameson essayait maintenant de le provoquer. Il prit mentalement de la distance. Déconnecter son esprit de son environnement était un exercice basique pour un Gardien. Tandis qu’une partie de son cerveau se contentait d’observer, d’écouter, l’autre échafaudait différents plans qui lui permettraient d’échapper à Jameson et à ses hommes.

Il en avait déjà repéré neuf autour de la place.

S’il avait d’abord pensé que Jameson aimait s’écouter parler, il comprenait maintenant qu’il avait surtout essayé d’endormir ses sens le temps que ses hommes prennent positions.

— Savez-vous comment on différencie certains extraterrestres des êtres humains ?

Bien sûr qu’il le savait. C’était même une petite histoire drôle que son père lui racontait lorsqu’il était petit. Un des rares moments heureux dont il se souvenait. À l’époque, il ne l’avait pas comprise. Peut-être parce que l’intention de son père n’était finalement pas de le faire rire…

Prenant son silence pour de l’ignorance, Jameson répondit à sa propre question :

— Ils SOURIENT.

Il avait bien insisté sur ce mot.

Évidemment, les extraterrestres étaient du genre à sourire parce qu’ils avaient sûrement entendu dire ou lu quelque part que le sourire, comme le rire, était le propre de l’homme. Ce qui n’était pas tout à fait exact.

Eric n’avait jamais vraiment compris pourquoi il ne fallait pas sourire sur les photos d’identité, parce que justement il n’y avait pas deux sourires identiques.

— Vous ne vous êtes jamais demandé pourquoi toutes ces espèces extraterrestres viennent s’échouer sur la Terre ? l’interrogea Jameson. Pourquoi ont-elles fui leur propre monde ? Vos protégés vous l’ont-ils dit ? Je ne pense pas. Ils savent trop bien ce qui peut arriver aux messagers... ou aux Cassandre.

Jameson essayait de le déstabiliser. Eric se retint de montrer toute forme de réaction. Ces questions, il les avait posées à Amias, Droa, Batas et aux autres. Mais aucun n’avait voulu lui expliquer pourquoi et comment ils avaient fui leur planète. Tout ce qu’il avait pu savoir, c’était que le Terre était un mythe pour eux, et qu’aucun n’avait espéré, avant le début de leur voyage, la trouver. Encore moins pouvoir y vivre. Quelque part, cela prouvait que Jameson avait tort. Comment pouvait-on souhaiter, ou même imaginer, conquérir un monde dont on pensait qu'il était seulement un mythe ?

— Qu’en pensez-vous Eric ?

— De quoi ?

— Je vous laisse une chance de vous en sortir vivant, une chance de vous expliquer.

Jameson se montrait tout à la fois franc et d’une politesse extrême.

Eric se contenta de baisser la tête. Il prit conscience du silence autour d’eux. Les ados avaient cessé de jouer. Il n’avait pas eu à relever la tête pour savoir que maintenant la place était déserte.

— Vous n’avez pas peur de la mort, Eric ?

— Et vous ?

— J’ai peur de tout ce qui pourrait me tuer, que cela vienne ou non de notre planète. Je ne suis pas arrivé à mon âge et à la tête du CENKT sans une bonne part de paranoïa justifiée. Et pourtant, comme tout être vivant de cette planète, et probablement de cet univers, ma fin est programmée. Je souhaite seulement qu’elle soit conforme à ce que je souhaite.

Eric se garda bien de demander quelle mort souhaitait Cassius Jameson.

Jameson changea soudain de sujet.

— Sais-tu que ton dossier est classé IPD : TV. Individu Particulièrement Dangereux : Tirer à Vue, sans sommation en cas de résistance.

Parce que le CENKT avait un dossier sur lui ? songea Eric. Du bluff !

— Comme pour tes parents...

Finalement, peut-être pas.

— Tes parents, poursuivit Jameson, ont choisi leur camp en toute conscience. Contrairement à toi. Tu n’as jamais eu le choix. C’est plutôt rare d’être Gardien, et fils de Gardien. Je pense même que, de toute l’histoire des Gardiens, tu es le seul. Arrête-moi si je me trompe... Vous devez être à peine vingt par génération. Vingt enfants nés avec des qualités physiques et mentales exceptionnelles. Mais tous ne deviennent pas des Gardiens. Certains ne sont pas jugés assez bons et sont relégués à des fonctions « administratives » au sein de votre confrérie. D’autres abandonnent, ou meurent, durant leur entraînement. Tout au plus en reste-t-il dix, au final, capable d’assumer une tâche comme la tienne. Bref, sans compter les gratte-papiers, et en éliminant les individus qui ont passé le cap des quatre-vingt ans, et les plus jeunes, il doit y avoir, au plus, trente Gardiens disséminés dans le monde. Non, c'est vrai... J'oubliais... Il faut en retirer neuf, traqués, inculpés, jugés et condamnés par les autorités chinoises. Ils ont été fusillés ce matin. On peut dire que les chinois ont été plus efficaces que les russes qui n’ont réussi à en capturer que cinq. Mais peut-être n’y en avait-il pas plus sur leur territoire. Tout le mérite nous revient. Officieusement. Ce sont des filiales locales du CENKT qui opèrent dans ces états. La maison-mère n’est pas en reste. Vous êtes le quatrième que nous avons réussi à débusquer. Cela ne signifie pas que notre traque se soit arrêtée avec vous.

Eric restait silencieux. Pourtant, il sentait la colère et la peur se disputer son âme. Il y avait aussi cette douleur lancinante. Peut-être que s’il saisissait le pistolet qu’il portait sur lui, là, maintenant, il parviendrait à tuer ce monstre prétentieux.

— Je te le déconseille, le prévint Jameson qui avait suivi le cheminement évident de ses pensées. Cela fait deux jours que l’on te traque, Eric. Huit de mes hommes ont failli t'avoir cette nuit, mais tu les as tués. Réussir à en tuer un seul est un exploit, alors huit... J’admire celui ou ceux qui t'ont entraîné. Je suis curieux d’en savoir plus à leur sujet. C’est pourquoi j’ai demandé que l’on te prenne vivant, même blessé... Si possible, bien entendu.

Eric compta mentalement jusqu’à dix afin de laisser la douleur se calmer. Il ne pouvait rien faire ici. Il ne voulait pas risquer la vie de ces gens qu’il connaissait. Le rôle d’un Gardien était de sauver et de protéger les innocents...

Il venait de remarquer que différents groupes de quatre à cinq villageois s’étaient formés sur la place. Curieusement, ils étaient tous postés non loin des hommes de Jameson. Ils s’en rapprochaient même ostensiblement. Ce qui rendait d’ailleurs ces derniers plutôt nerveux.

Jameson devait lui aussi sentir que la situation pouvait dégénérer pourtant, il n’en montrait rien.

Eric ne pouvait pas risquer la vie de ces gens qui avaient choisi de l’aider, semblait-il. Il en ignorait la raison. Peut-être le considéreraient-ils finalement comme l’un des leurs ? Peut-être que Jameson et ses hommes ressemblaient trop à des mercenaires. Ou peut-être que c’était dans leur sang comme dans leur honneur de ne pas laisser des étrangers faire la loi sur leur territoire.

Savaient-ils que Jameson et ses hommes seraient capables de faire un carnage et de le légaliser ? Personne ne viendrait leur poser des questions. En tous les cas, pas les autorités françaises.
(Suite Chapitre 10.4)


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MessageSujet: Re: L'Origine de nos peurs / OdP (Tome 1)   Mer 28 Juin 2017 - 12:14

L’ORIGINE DE NOS PEURS


Tome 1 : Esmelia



CHAPITRE 10.4


Suite du chapitre 10.3


La douleur devint plus forte. Il devait trouver le moyen de se soigner, sinon il n’irait pas bien loin dans sa fuite, s’il parvenait toutefois à échapper à Jameson.

— Vous savez que je ne me laisserai pas capturer, parvint-il à articuler d’abord en français, puis en anglais. Certains de vos hommes vont y laisser leur vie.

— Je te l’ai dit : tu n’es en rien responsable des choix de tes parents et je veux en savoir plus sur toi, sur les Gardiens, sur vos protégés et tout le reste. Pour nous, cela n'a pas de prix... Comprends-tu que, pour toi, c’est une chance ? Rejoins-nous et contente-toi seulement de répondre à nos questions. En échange, je t’offre l’amnistie et une nouvelle vie, sous une nouvelle identité. Je t’en fais la promesse.

— Rien que ça ? Vous devez vraiment être à bout d’arguments, ou carrément aux abois.

Jameson se pencha vers Eric. Il tendit la main, lentement pour ne pas l’effrayer, et écarta le un pan de sa chemise.

— Et toi, tu n’es pas au mieux de ta forme à ce que je vois.

Eric baissa les yeux. Sa blessure au côté gauche, juste sous les côtes, s’était remise à saigner. Le pansement de fortune qu’il s’était confectionné une heure plus tôt était tellement imbibé de sang que cela avait souillé son tee-shirt et sa chemine.

— Je coopère ou je meurs.

— Pour une fois dans ta vie, mon garçon, choisis bien. Dans le cas contraire, tu ne verras pas cette journée s’achever. Je peux même t’assurer que tu seras mort avant même d’avoir quitté cette place.

Eric eut un petit rire sarcastique.

— Ce que vous m’offrez est tentant, mais curieusement, vos menaces ont l’air beaucoup plus honnêtes que vos promesses. Cela confirme votre réputation : Vous faites des promesses et vous donnez votre parole aussi facilement qu’une pute en manque de came.

Les yeux métalliques de Jameson n’étaient plus que deux minces fentes horizontales et sombres. Son visage, jusqu’ici impassible, exprimait maintenant quelque chose d’implacable qui fit frissonner le Gardien. Puis, il se redressa lentement sur son siège en soupirant.

— Les mots ne sont que des mots, cita-il, je n’ai jamais ouï dire que dans un cœur meurtri, on pénétra par l’oreille.

Eric y reconnut Shakespeare.

Il comprit que l’homme avait anticipé ses réactions jusqu’au moindre détail. Avait-il vraiment l’intention de le prendre vivant ? Peut-être en avait-il reçu l’ordre de son supérieur hiérarchique. Cassius Jameson prétendait diriger le CENKT et décider de ses actes par lui-même, mais il ne pouvait pas être totalement autonome. Le CENKT était une grosse structure. On pouvait le comparer à un iceberg. Il y avait la partie visible et officielle avec sa direction et ses missions bien lisses, et il y avait la partie immergée. La véritable direction du CENKT et ses missions réelles étaient là. Jameson était un homme de l’ombre, mais il était surtout un homme de terrain. Pas le genre à travailler dans un bureau et à planifier et coordonner les missions.

Que cela lui plaise ou non, le soldat n’avait pas à juger du bien-fondé des ordres qu’il avait reçus. On lui avait donné des consignes précises. Il avait une mission à accomplir. Mais il devait aussi avoir carte blanche pour agir en fonction de la situation. À ce niveau, tout devenait une question de subjectivité.

Eric perçut une série de mouvements derrière son interlocuteur. Des hommes en tenue des forces spéciales françaises venaient de faire leur apparition sur la place. Certains d’entre eux encerclèrent les hommes de Jameson. Ils n’appartenaient pas au CENKT. Les hommes de Jameson n’essayèrent même pas de leur opposer une résistance. À mesure qu’ils les abordaient, les nouveaux intervenants les désarmaient. Arme au poing, ils avancèrent avec une extrême prudence vers Jameson et lui.

Les villageois parurent décontenancés, un court instant.

Les hommes du CENKT ne firent aucun geste visant à les menacer.

Le visage de Jameson s’était figé, mais son regard restait fixé sur le visage d’Eric.

Eric évitait de le regarder. Il observa tour à tour les villageois, les hommes de Jameson et les membres des forces spéciales. Ces derniers portaient la même tenue de combat qui ne laissait rien deviner de leur identité. Si de toute évidence, ils ne travaillaient pas sous les ordres de Jameson, alors pour qui travailleraient-ils ? Jameson était-il au courant de l’éventualité de leur intervention ? Il n'avait pas dû demander d'autorisation pour agir sur le sol français. En général, les autorités françaises n'appréciaient pas ce genre d'initiative. Ce qui pouvait expliquer la présence des Forces Spéciales...

L'absence de réaction de Jameson ne lui donnait aucun élément de réponse. Pas question de l’interroger sur le sujet. Il préfèrerait même être écorché vif.

Il vit d’autres villageois sortir des maisons. À l’expression qu’ils affichaient, ils étaient prêts à en découdre avec tous ces hommes armés, étrangers à leur île, qui prétendaient y imposer leurs lois. Pourtant aucun des villageois n’était armé. Des voix grondantes, quelques insultes, commencèrent à fuser dans l’air. Même dans le dialecte local, Eric comprit la plupart des expressions pour le moins fleuries. Les autorités n’étaient pas appréciées ici.

Une femme proférant des insultes s’était approchée d’un agent des forces spéciales. Malgré l’agressivité de celle-ci, l’homme l’avait refoulée d’un geste presqu’apaisant, et une mise en garde verbale, sans violence. La réponse ne se fit pas attendre. Derrière les volets clos des maisons environnantes, les canons de plusieurs fusils de chasse firent leur apparition. L’un de leur propriétaire tira juste devant les pieds de l’agent qui avait repoussé la femme. C’était un avertissement très clair. Si le tireur avait voulu atteindre sa cible, il y aurait réussi.

Comme pour le confirmer, la bouteille de vodka posée sur la table entre Jameson et Eric explosa. Un autre tireur dont la précision au tir n’était plus à démontrer que pour le premier.

Jameson plongea au sol en criant des ordres à ses hommes.

Ceux-ci réagirent aussitôt. Ils devaient se débarrasser de leurs anges-gardiens, mais ceux-ci ne l’entendaient pas de cette oreille. Ils tirèrent leurs premières balles en caoutchouc sur les mercenaires. À leur tour, les villageois entrèrent dans la bagarre qui se généralisa à une vitesse foudroyante. Ils s’attaquaient indifféremment aux hommes du CENKT et aux autres.

Jameson n’étant plus en position de le menacer, Eric saisit sa chance. Au milieu de la pagaille générale et des gaz lacrymogènes, il prit la fuite.

Il essaya de se déplacer rapidement malgré la douleur qui ne le quittait pas et se faisait de plus en plus forte. Il avait reçu quelques éclats de verre dans le bras mais comparé à son autre blessure, c'était sans conséquence.

En traversant une rue, il tomba quasiment sur le sambre. Celui-ci parut aussi surpris que lui.

Les sambres étaient des chasseurs nés d’une grande intelligence. Des extraterrestres issus de différentes espèces humanoïdes, capables de se déplacer parmi les hommes sans provoquer la panique parce qu'ils étaient d'apparence semblable à eux. Ils étaient capables d’exterminer des extraterrestres ou des terriens sans le moindre état d’âme. Il en avait déjà vu un à l’œuvre lorsqu’il était enfant. Un sambre avait assassiné ses parents et participé au massacre de leurs protégés, parmi lesquels des enfants qui ignoraient encore qu’ils n’appartenaient pas à ce monde.

Le sambre de Jameson était apparemment un adolescent aux yeux bleu azur très lumineux, sous une chevelure d’un noir de geais et à la peau aussi blanche que la craie. Il devait bien mesurer un mètre quatre-vingt-dix, peut-être deux mètres. Il était aussi très maigre. Ses vêtements, un pantalon et un tee-shirt usés flottaient autour de son corps décharné. Il se déplaçait parallèlement à lui, avec autant de précaution que lui, et avec la souplesse d’une jeunesse que, lui, il ne possédait plus depuis quelques années.

Eric aperçut une petite arbalète dans la main gauche du sambre, et attachée autour de ses hanches, une large ceinture comportant toutes sortes d’armes tranchantes et perforantes. Les couteaux et les fléchettes n’étaient sûrement pas les plus dangereux. À n’en pas douter, ce sambre n’était pas différent de celui qu’il avait connu enfant.

Si les Gardiens n’étaient pas nombreux, les sambres l’étaient encore moins car ils devaient être considérés par le CENKT comme beaucoup trop dangereux. Tous les extraterrestres les craignaient comme la peste. Eric songea qu’il se ferait un plaisir de leur casser leur jouet favori... Ce serait au moins ça, s'il devait mourir avant la fin de cette journée.

Il laissa le sambre le suivre à travers les rues. Il avait encore un pistolet sur lui. Il ne pouvait pas s’offrir le luxe d’un corps à corps. Il se sentait bien trop faible pour cela. Le sambre ne ferait qu’une bouchée de lui. Mais s’il le suivait... S’il le menait sur son terrain... Alors il avait peut-être une chance de venger ses protégés, en partie du moins.

Eric repéra l’immeuble désert qui lui avait servi de cachette quelques heures plus tôt : une bibliothèque régionale de quatre étages. Le bâtiment était en phase d’achèvement, mais les travaux avaient pris du retard. Des fils électriques et des gaines pendaient encore du plafond ou traînaient sur le sol. Le bâtiment, ultra moderne, bénéficiant de nombreuses fonctionnalités, formait un pentagone avec, en son cœur une verrière sous laquelle se développait un jardin tropical. Celui-ci s’était tellement étendu en quelques mois que l’on aurait pu croire qu’il existait depuis des années.

Peu après s’y être réfugié une première fois, il avait pu constater que l’arbre vénérable en son centre n’était rien d’autre que factice. Un décor de cinéma autour duquel une nature bien réelle, mais telle que l’homme la souhaitait, docile et manipulable, mais aussi agréable, inspiratrice et reposante, s’était installée dans les lieux.
(Suite Chapitre 10.5)


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MessageSujet: Re: L'Origine de nos peurs / OdP (Tome 1)   Mer 28 Juin 2017 - 12:18

L’ORIGINE DE NOS PEURS


Tome 1 : Esmelia



CHAPITRE 10.5


Suite du chapitre 10.4


Le vestibule était désert, et plongé dans une quasi-obscurité à cause des vitres occultées par des persiennes. Il pénétra dans l’ascenseur et attendit. Parfois, les plans plus évidents fonctionnaient le mieux.

Il s’obligea à rester immobile, régulant sa respiration au plus bas. Un bref instant, il bénit les séances de méditation. Cela faisait partie de son entraînement, et c’était la seule chose qu’il avait continué à pratiquer régulièrement.  

Il gardait le doigt posé sur la gâchette de son arme, sachant que le sambre le repérerait au premier mouvement où à la première vibration de l’air. Restaient les odeurs, celle de son sang et celle de sa sueur... Il ne pouvait rien faire contre cela, et la douleur comme la peur l’empêchaient de se concentrer pour y réfléchir.

Il n’eut pas longtemps à attendre. Il tira dès que les portes coulissèrent. Il eut juste le temps de voir une ombre se jeter au sol. Il se rua aussitôt à l’extérieur et prit l’escalier, juste à sa droite. Dans son champ de vision, il vit le sambre à terre, sonné, peut-être blessé, mais encore vivant.

Il atteignit le premier étage. Le sambre s’était relevé et montait lui aussi les escaliers. Contrevenant aux règles de la poursuite, Eric se retourna, et, prenant appui, une main sur chaque rambarde, il lui balança ses deux pieds dans la poitrine. Il y mit toutes ses forces. Le Sambre dégringola la moitié des escaliers.

Cela eut aussi pour effet d’accentuer la douleur. Eric serra les dents et détala sans demander son reste. Il devait aller de l’avant, aussi loin que possible. À un moment où à un autre, il trouverait peut-être le moyen de s’en sortir vivant.

Dans sa fuite, il attrapa une barre de fer. Le sambre ne lâcherait pas facilement. Il devait l’éliminer, et sa meilleure défense était l’attaque. Plus vite, il aurait fini, plus vite il pourrait entrevoir une chance de survivre.

Il gagna une première salle de lecture et s’adossa à une étagère vide. Le verre d’une vitrine non loin de lui montra le reflet du sambre qui arrivait. Il poussa l’étagère de toutes ses forces. Le sambre l’évita de justesse. Eric n’avait pas escompté qu’elle le mettrait hors d’état de nuire, mais elle le distrairait un bref instant. Suffisamment pour lui laisser le temps de l’attaquer de front.

Il fonça droit sur le sambre et lui assena un premier coup de barre de fer que celui-ci parvint à parer du bras droit. Des os craquèrent, mais d’après la façon dont il portait son arbalète, Eric devina que cela ne le handicaperait pas beaucoup, car il devait être gaucher, ou ambidextre.  

Le sambre évita le deuxième coup qu’il chercha à lui asséner dans les tibias. Eric vit que l'un de ses tirs l’avait blessé à la cuisse. Pourtant, il ne semblait pas ressentir la douleur. Ce qui n’était pas son cas.  
 
Il lui restait encore quelques balles... Deux ou trois, tout au plus.

Le sambre fondit sur lui au moment où il pointait son arme dans sa direction. Il parvint à lui tirer deux fois en pleine poitrine sans que cela arrête sa course. Il parvint à l’éviter de justesse. Il se traîna quelques mètres plus loin. Il voulut regarder en direction du sambre, il ne vit que trop tard une semelle de bottes militaires lui arriver en pleine figure.

Bon sang, cette créature s’était relevée avec trois balles dans le corps. Groggy, Eric parvint à rouler sur le côté pour éviter un nouveau coup. Sa blessure l’affaiblissait de plus en plus. Pire, il laissait maintenant des traînées de sang sur la moquette. Le sambre s’en rendit compte. Encore estourbi, Eric se releva et se cogna contre la baie vitrée qui donnait sur le jardin tropical. Il avait remarqué, la veille, que toutes les vitres n’avaient pas encore été posées.

Il n’eut aucun mal à trouver un accès à l'espace vert non vitré. Mais dans son état, une chute du deuxième étage lui serait probablement fatale. Il y avait des cordes qui ressemblaient à des lianes, fixées sur des tyroliennes. Elles étaient destinées à l'entretien de la serre.

Il attrapa une de ces fausses lianes. Il la dénoua de la rambarde où elle était attachée, s’y accrocha et se laissa porter à travers la végétation tropicale. Il se concentra sur ses mains qui tenaient solidement la corde pour oublier la douleur insoutenable qui le traversait à chacun de ses mouvements, chacun de ses souffles.

Son adversaire fit alors une chose qu’il n’aurait jamais crue possible. Il plongea dans le vide. Mais son geste, aussi inconscient qu’il eut pu paraître se révéla calculé. Il parvint à s’accrocher à la liane. Il glissa de quelques centimètres, qu’il regagna aussitôt avec une facilité déconcertante pour se retrouver juste au-dessous de sa proie. Il n’était pourtant pas plus au summum de sa force. Peut-être que les blessures infligées par ses tirs commençaient à faire effet au-delà des analgésiques et autres drogues que les scientifiques du CENKT devaient lui faire avaler à chaque repas et lors de ses entraînements. Pour s’assurer une meilleure prise, le sambre essaya d’enrouler la liane autour de son torse. Il commit alors sa seule et unique erreur.  Il ne parvint pas à extirper ses bras de la prise de la corde. Ayant trop présumé de ses forces et de son agilité, il glissa d’une bonne quinzaine de centimètres. La corde végétale remonta et s’enroula autour de ses épaules.

Eric comprit que le sambre était plus handicapé par ses blessures qu’il ne le paraissait. Comprenant qu’il tenait là son premier véritable avantage contre son adversaire, il se laissa lourdement glisser jusqu’à lui. Ses pieds heurtèrent la tête du sambre avec force. Le nœud improvisé que celui-ci avait fait avec la liane remonta de ses épaules à son cou. Eric enroula la corde autour de sa cheville, parvint à la bloquer et tira de toutes ses forces. Le nœud se resserra d'un coup sec, avant même que le sambre puisse réagir.

Le sambre essaya vainement de desserrer la corde autour de son cou. Mais entre le mouvement de balancier de la liane et les coups de pieds que lui assénait Eric, ses efforts furent vains. Ses poumons se vidaient de leur air tandis que ses pieds battaient dans le vide. Eric attendit encore un peu après qu’il se soit immobilisé définitivement. Il voulait être certain que cet assassin soit bien mort. Cette créature avait participé au massacre de ses protégés. Il n’avait pourtant trouvé aucune satisfaction à le tuer. À la différence des autres gardiens, donner la mort ne faisait pas partie de ses aptitudes premières, que ce soit par nécessité ou bien par vengeance.
 
Eric parvint à attraper une autre liane, laissant le sambre pitoyablement suspendu à celle qu’il venait de lâcher. Il se laissa glisser jusqu’au sol avec précaution. Il se sentait totalement vidé de ses forces. Il ne devait pas relâcher la pression pour autant. Son répit n’était que temporaire.
Epuisé, en nage et le corps agité par des tremblements incontrôlables, il traversa l'espace vert, et parvint à gagner une salle de lecture. Un escalier le ramena au premier étage. Il y trouva d’autres salles de lecture, et une salle informatique avec de hautes fenêtres.

S’en approchant, il put voir une partie de la ville qu’en une autre occasion il aurait sans doute pris plaisir à contempler. Il concentra surtout son attention sur les rues autour de la bibliothèque. Il aperçut les hommes de Jameson qui convergeaient vers son refuge.

Eric s’écarta aussitôt des vitres. Il n’allait pas leur faciliter le travail en signalant sa position. Il réfléchit un court instant. Il ne pouvait plus songer à sortir du bâtiment. Il rejoignit alors l’escalier et monta péniblement au deuxième étage, puis au troisième et, enfin, le quatrième. Il se sentait nauséeux lorsqu’il arriva à ce dernier étage. Les tremblements avaient cessé, mais il frissonnait par intermittence. Sa blessure avait dû s’infecter...

Il trouva différentes petites pièces qui étaient sans doute destinées à devenir des bureaux pour certaines, des lieux de stockage pour d’autres. Il y avait d’autres pièces beaucoup plus grandes, traversées de plusieurs rayonnages vides et de longues tables en faux bois. Les lieux baignaient dans une faible lumière naturelle que les stores laissaient filtrer.

Il remarqua que toutes les pièces avaient leurs portes ouvertes, et toutes étaient munies de digicodes. Il en referma une pour voir. Immédiatement, la fermeture automatique s’enclencha. Il vérifia une seconde porte. Une fois fermée, il était impossible de l’ouvrir sans en connaître le code. Il réitéra l’opération autant de fois qu’il le put en une minute. Au moins cela ferait perdre pas mal de temps à ses poursuivants qui essaieraient de les ouvrir pour fouiller la pièce.

Il pénétra dans l’un des bureaux sans en fermer la porte. Il y avait juste assez de place pour qu’il puisse se caler derrière la porte. Il vérifia son arme. Il ne lui restait plus aucune munition. Il avait utilisé ce qu’il lui restait contre le sambre. Il soupira. Mauvaise perspective. Il avait la bouche sèche. Franchement, boire de l’alcool, cela n’avait pas été une si bonne idée. Il aurait mieux fait de prendre une bouteille d’eau.

Il soupira à nouveau. Il regarda ses mains. Il avait de longs doigts fins... ils tremblaient, comme le reste de son corps. Son cœur battait à tout rompre. Jusqu’ici, la peur avait toujours été présente, mais il avait pu la surmonter. Là, maintenant, il avait vraiment peur. Cette fois, rien ne pourrait la calmer.

Pour la première fois depuis qu’il avait pris la fuite, il s’autorisa à penser aux bons moments qu’il avait passés auprès de ses protégés. Il aurait tant souhaité mieux les préparer à se défendre. Si, au moins, il avait pu pressentir le danger...

Des larmes coulèrent de ses yeux et glissèrent le long de ses joues. Il ne pouvait les arrêter. Il avait atrocement mal au crâne et un goût de sang dans la gorge. Il en avait perdu beaucoup. Après avoir combattu le sambre, il n’était pas impossible qu’il ait aussi certaines blessures internes.
(Suite Chapitre 10.6)


Dernière édition par Ihriae le Jeu 6 Juil 2017 - 12:29, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: L'Origine de nos peurs / OdP (Tome 1)   Mer 28 Juin 2017 - 12:28

L’ORIGINE DE NOS PEURS


Tome 1 : Esmelia



CHAPITRE 10.6


Suite du chapitre 10.5


Il n’aurait su dire combien de temps il resta ainsi à attendre. Il songea à nouveau au sambre. Ce n’était pas dans ses habitudes de tuer des êtres vivants. Aurait-il pu en être autrement ?  

Le sambre n’était pas responsable de sa condition. Le CENKT l’avait conditionné. Peut-être Jameson l’avait-il personnellement imprégné pour en faire son chien de chasse et son exécuteur. Il avait profité d’un terrain favorable alors que la vie de cette pauvre créature aurait pu être toute autre...

Jameson et ses hommes avaient déjà dû trouver son corps dans la serre... Il ne devait pas apprécier d’avoir perdu son précieux animal de compagnie. Il allait devoir en imprégner un autre et le dresser. Autant d'années perdues sur le planning prévisionnel du CENKT.

Eric tendit l’oreille aux aguets. Il n’entendit pas le moindre bruit. Il voulut se relever et dût s’y reprendre à deux fois tant la pièce sembla tourner autour de lui. Sa blessure, infligée les hommes de Jameson, la veille, s’aggravait d’heure en heure, pour ne pas dire de minute en minute. La balle était pourtant bien ressortie, mais de toute évidence, elle avait causé des dommages importants. Les coups du sambre et l’épuisement n’avaient rien arrangé, au contraire.

Maladroit, étourdi, il buta dans une pile de livre qui s’écroula dans un bruit qui lui sembla infernal. Il imagina les hommes de Jameson quadrillant l’étage du dessous se précipiter dans l’escalier pour atteindre le quatrième où ils pouvaient désormais être certains que leur proie s’était réfugiée.

La douleur fusa à nouveau, fulgurante, mais pas là où il s’y attendait. Il la sentit entre ses omoplates. Il se retourna. Un minuscule trou dans la paroi du mur attira son attention. Il comprit immédiatement. Quelqu'un venait de lui tirer dessus et de lui loger une balle dans le dos. Le tireur n’avait pourtant eu aucune visibilité sur sa cible. Il devait être équipé de balles traceuses. Les Forces Spéciales françaises n’utilisaient pas ce genre de balles. C’était interdit. Il ne pouvait s’agir que d’un franc-tireur, et néanmoins professionnel. Quelqu’un qui avait reçu l’ordre de l’éliminer... Un deuxième tir le toucha violemment à l’épaule. Il bascula en arrière.

Dans le même temps, il songea au tir sur la terrasse. Ce n’était peut-être pas le tir d’un autochtone destiné à effrayer Jameson. Dans son esprit, l’idée que ce tir lui était tout autant destiné qu’à faire diversion se fit de plus en plus évidente. On avait voulu qu’il échappe à Jameson pour mieux le coincer, et l’abattre en toute discrétion.

Il essaya de se relever, en vain. C’était au-dessus de ses forces. Il ne sentait même plus ses jambes. Il ne pouvait plus qu’essayer de comprendre. Et encore, cela lui demandait un gros effort de concentration.

Un tel plan impliquait que celui qui cherchait à le tuer le connaissait bien. Ou au moins, il connaissait ses habitudes de ces derniers jours. Pour ce qui était de la discrétion, ce n’était plus d’actualité.

Allongé sur le sol, pissant le sang, Eric luttait pour ne pas perdre connaissance. Il sentit soudain une présence dans la pièce. Il se demanda comment cela pouvait être possible. Il bloquait la seule issue possible. Pourtant...

Dans la faible lumière de la pièce, il vit d’abord la mince silhouette d’un homme qu’il n’avait jamais vu auparavant. Il lui sembla assez grand. Il portait un pantalon noir, un pull noir, et un bonnet noir qui donnait à son visage allongé un air spectral.

L’homme s’accroupit près de lui et posa une main légère et apaisante sur son épaule, puis sur le sommet de sa tête.

Eric distingua vaguement ses traits. Il avait la peau claire, et des yeux d’un gris très clair, mais son visage... Son visage avait quelque chose de singulier qu’il ne pouvait définir. Peut-être était-ce le calme, la sérénité qu’il affichait alors la situation ne le permettait pas. Si l’homme était plus jeune que lui, la différence restait mince.

— Qui êtes-vous ? souffla Eric.

— Quelqu’un qui a conscience du risque pour les autres gardiens de vous laisser en vie.

L’homme s’était exprimé d’une voix basse, posée, presque lente, aussi limpide qu’un cours d’eau.

— Je ne comprends pas...

— Oh si. Vous avez très bien compris. Notre mort n’est rien, mais celle des autres nous est insupportables, n’est-ce pas ?

Eric ne répondit pas.

L’homme eut une légère moue. Sa main caressa la joue humide d’Eric. Dans son regard, il y avait tellement de compassion.

Quel genre d’homme était-ce donc ? se demanda le Gardien.

— Je vous offre le repos.

Il avait raison. Eric le savait et comprenait.

L’homme ferma les yeux un instant comme s’il priait silencieusement. Lorsqu’il les rouvrit, Eric ne put y lire la moindre émotion.

— Fermez les yeux maintenant, lui conseilla l’homme en se redressant de toute sa hauteur, et pensez à un bon moment. Le meilleur que vous ayez vécu.

Le moment était venu de tirer sa révérence. Il fit ce que l’homme lui avait conseillé. Il chercha dans sa mémoire le moment de sa vie le plus heureux, le plus réconfortant. Un de ceux qu’il avait passé avec Sinaï. Il essaya de se souvenir de son corps, de sa chaleur. Il ferma les paupières, essayant d’entendre sa voix. En cet instant, il ne désirait plus qu’une seule chose, être avec son bel amour pour l’éternité.

L’homme tira deux fois. Son silencieux ne fit pratiquement aucun bruit. Puis il disparut comme il était apparu, se dématérialisant dans un courant d’air glacé.



— Le vieux ne va pas apprécier, commenta l’un des hommes en costume noir du CENKT.

Personne ne lui répondit. Ce n’était pas le mort en elle-même du Gardien qui était dérangeante, mais le fait qu’il ait été abattu à bout portant par un tueur inconnu et qu’ils n’avaient trouvé aucune trace de celui-ci, à l’étage ou ailleurs dans la bibliothèque. Le matériel ultra perfectionné qu’ils possédaient n’avait rien indiqué de suspect. Même les capteurs de mouvements étaient restés muets.

Bien sûr, l'agent du CENKT avait ordonné à ses autres collègues de quadriller à nouveau l’étage, et tout le reste de la bibliothèque, à la recherche de ce mystérieux assassin. Ils avaient tous eu pour consigne essentielle de redoubler de prudence. Un type qui avait réussi à descendre un Gardien qui, lui-même gravement blessé, avait réussi à éliminer un sambre, ne devait pas être un amateur.

Jameson entra dans la petite pièce. Il vit le corps sans vie du Gardien.

— Qu’est-ce que c’est que ce bordel ?

— Personne n’a merdé monsieur...

— Je le sais bien. Si un de nos hommes avait tiré j’en aurais été le premier informé.

— Il était déjà mort lorsque nous sommes arrivés sur place. Il a reçu trois balles, dont une à bout portant. Le tueur a d’abord tiré de la pièce voisine, à travers le mur. Il a eu Curtis du premier coup, au niveau de la colonne vertébrale. Un tir net et précis qui l’a paralysé. Ensuite, ce type est venu l’achever. Ce que je ne comprends pas, c’est qu’étant donné la position du corps de Curtis, il n’aurait pas dû sortir de cette pièce. C'est la troisième fois que cela nous arrive. Les russes et les chinois ont eu le même problème...

Il se tut un moment laissant à son supérieur hiérarchique le temps d’assimiler l’information. Il l’avait sûrement devinée dès qu’il était entré. Le deviner était une chose. L’entendre dire clairement en était une autre.

— J’ai mis tous nos hommes à la recherche de son meurtrier, reprit l’homme du CENKT. Toutes les issues sont bloquées. Il ne peut pas s’échapper. Il est forcément quelque part dans le bâtiment.

Cassius Jameson ne répondit rien. Il était dubitatif. Quelqu’un avait senti le danger. Il avait voulu faire le ménage. Il avait donc mandaté un tueur pour éliminer le Gardien. Ce tueur avait été suffisamment efficace pour y parvenir, et très malin. De plus, il bénéficiait de qualités particulières qui lui avaient permis de rester hors de la ligne de mire du CENKT.

— Vous pensez toujours que l’ATIDC est dans le coup, monsieur ?

Jameson s’autorisa à répondre.

— M’étonnerait. Ils ne tuent pas les leurs. Ou alors leurs pratiques auraient bien changées ces derniers temps.

— S’ils sont des leurs... Je veux dire si on part du principe que les Gardiens sont aux ordres de l’ATIDC, sans doute. Mais si ce n’est pas le cas ?

— On serait vraiment les derniers des idiots, fit un autre membre du CENKT, derrière eux.

Pour la première fois, ils virent leur chef totalement dérouté. L’impassibilité habituellement inscrite sur son visage avait fait place au doute et aux interrogations.

— C’est possible, finit-il par dire plus pour lui-même que pour ses hommes. Il y a tellement de possibilités envisageables. En attendant, vérifiez-moi toutes les empreinte que vous trouverez. Il savait que Curtis allait venir se réfugier ici, et il l’attendait. Avec un peu de chance...

Mais il savait pertinemment qu’aucune n’appartiendrait à l’assassin d’Eric Curtis.


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MessageSujet: Re: L'Origine de nos peurs / OdP (Tome 1)   Mer 5 Juil 2017 - 11:18

L’ORIGINE DE NOS PEURS


Tome 1 : Esmelia



CHAPITRE 11.1


XXIème siècle. 11 novembre.

« Vous croyez vraiment qu’il est ici ? » lui demanda Will.

Puis, après un court silence :

« Et si Carnaham avait menti », suggéra-t-il.

Elle sentit le poids de la tristesse dans sa voix. Il ne l’appelait plus par son prénom : Bradley.

Bradley Carnaham avait été l’un de ses collègues de travail, et un ami durant toutes les années qu’il avait passé à l'AMSEVE, l’Agence Mondiale de Surveillance des Environnements et de la Vie Extraterrestres. Les anglophones, comme Will, l’appelaient plutôt GSAEEL (Global Surveillance Agency of Environments and Extraterrestrial Life). Ensemble, ils avaient vécu quelques-unes des premières explorations en dehors de la voie lactée. Aujourd’hui, Will ne savait plus s’il devait accorder la même confiance qu’autrefois à son ami…

Et s’il leur avait effectivement menti ?

Elle chassa cette pensée de son esprit. Le drægan devait forcément se trouver dans ce bâtiment. Cela dit, Carnaham aurait pu leur garantir n’importe quoi pour en savoir plus sur la façon dont Will était revenus sur la Terre. Carnaham ne connaissait que le Contracteur Espace-Temps pour cela. Elle s’était abstenue de lui dire qu’ils avaient voyagé ensemble, et bien entendu qu’elle avait infiltré L’AMSEVE. D’autant qu’il ne semblait pas avoir fait le rapprochement entre elle et la « défunte » Marcie Watts.

Il avait effectivement le problème de la discrétion. Même retraité de l’AMSEVE, Carnaham n’avait sûrement pas manqué de faire son rapport à Doherty. À cette heure-ci, celui-ci devait même déjà savoir que Will était revenu sur la Terre. Peut-être avait-il déjà mis des équipes à la recherche de l’exoarchéologue. Peut-être même se doutait-il, d’après la description qu’en avait donnée Bradley Carnaham, que c’était leur jeune recrue disparue qui l’accompagnait. Tôt ou tard, les soldats de Doherty débarqueraient. Mieux valait ne plus être là lorsque ce serait le cas.
 
Que William et elle l’aient sauvé d’une mort assurée comptait-il vraiment aux yeux de Carnaham ? Ils s’étaient seulement trouvés au bon endroit au bon moment. Elle ne croyait pas tant que cela au hasard. Elle avait parfois la certitude que rien n’arrivait par hasard. Ils étaient arrivés chez Carnaham au moment où des mercenaires, a priori des russes ou des ukrainiens, allaient lui tomber dessus. Elle n’avait pas eu le temps de s’interroger sur leur véritable nationalité, ni s’ils comptaient assassiner Carnaham comme ils l’avaient fait avec ses gardes du corps, ou simplement l’enlever.

En lui sauvant la vie, elle avait considéré que Carnaham était en dette avec elle, et elle le lui avait fait savoir lorsqu’elle lui avait posé des questions concernant Baal. Il fallait croire que les mauvaises manières de Baal, en matière de négociation, déteignaient sur elle. Sur Will aussi, car il n’avait rien trouvé à redire à sa méthode d’interrogatoire. Néanmoins, ils n’étaient pas allés jusqu’à faire sauter la maison de Carnaham au tserarenium.

Sans doute mis en confiance par leurs intentions visiblement pacifiques à son égard,  l’explorateur avait bombardé Will de questions sur ce qu’il avait bien pu faire depuis qu’il avait « disparu », sur les endroits, les planètes qu’il avait pu visiter, et surtout ce qui l’avait conduit à s’associer à Baal. Le peu qu’il savait sur le personnage, rapporté par la dénommée Jor POnyl, n’en dressait pas un portrait particulièrement flatteur. La légende mythologique allait dans ce sens.

D’un autre côté, d’après ce qu’elle en savait par Will, et ce qu’elle avait elle-même pu constater, cette Jor POnyl n’était pas un exemple de sagesse. Will n’avait pas cherché à éluder les questions, mais il s’était bien gardé d’en dire trop. Il aurait pu lui parler des planètes qu’ils avaient visitées, même s’ils n’avaient fait que passer quelques heures ou quelques minutes sur la plupart d’entre elles.

Leur plus long séjour, sur Purchniaïs, avait été de trois jours. C’était largement suffisant dans un monde où la seule couleur dominante était le beige et ses dégradés, et où l’air et la chaleur étaient suffocants. Le moindre effort physique était littéralement épuisant. La seule faune apparente semblait être des sortes de ratons laveurs. Une bonne chose qu’ils n’aient pas été carnivores car ils avaient tout de même la taille de grands fauves.

Bien entendu, Will n’avait pas évoqué la carte-mémoire, ni la tablette qui permettait de la lire et de faire la connexion avec tous les types de portails qu’ils avaient pu rencontrer afin de générer des passages. Will les conservait précieusement dans son sac à dos qu’il gardait constamment sur lui ou à portée de main.

La carte mémoire contenait toutes les adresses des portails qu’ils avaient franchis pour semer leurs éventuels poursuivants et revenir sur la Terre. Concrètement, elle activait un faisceau sur le côté de la tablette qu’il fallait aligner à la « serrure » d’un portail. Celle-ci pouvait se présenter sous la forme d’une « irrégularité » sur un mur de pierres, une arche, un menhir, un bas-relief. En général, ils n’avaient pas eu trop de difficulté à la trouver. Leur lieu d’arrivée était aussi celui du départ, comme dans une gare. Cela pouvait se trouver en plein désert, dans une forêt à la flore inconnue, dans ce qui pouvait s’apparenter aux ruines d’une ville ancienne...

À force de les rechercher à chacune de leurs correspondances, sur les différentes planètes par lesquelles ils étaient passés, ils avaient fini par les repérer rapidement. Sauf sur Purchniaïs où ils avaient mis quatre jours à balayer une suite de menhirs de différentes tailles. Il avait fallu recharger la tablette deux fois. S’il faisait très chaud sur cette planète, la luminosité et la chaleur de son soleil restaient faibles. Les batteries avaient mis près d’une journée à se recharger à chaque fois. Mais, Will ne voulait pas passer d’une planète à l’autre sans une bonne réserve d’énergie. Elle devait reconnaître que sa prudence était justifiée, même elle aurait préféré que leur voyage soit plus rapide.

Certains codes, programmés juste avant leur fuite du vaisseau de Baal étaient restés inopérants. D’après Will, les codes n’étaient pas à mettre en cause. Le problème ne pouvait venir que des portails, notamment ceux par lesquels les tunnels étaient supposés déboucher. D’après lui, soit ils avaient été endommagés, soit ils avaient été détruits. Par chance, le système semblait suffisamment fiable pour qu’ils ne se soient pas retrouvés dérivant dans l’espace sans protection physique, ou en chute libre au-dessus des nuages, ou encore à faire de la brasse coulée dans une fosse océanique.

Leur voyage de retour sur la Terre avait été long et éprouvant. Il avait duré plus d’un bon mois. Ils espéraient l’un et l’autre que leurs poursuivants soient très loin derrière eux sans aucune idée de la direction qu’ils avaient pu prendre. Esmelia n’avait cessé de s’inquiéter pour l’Ancien dieu qui avait fui, avec ses labirés par un autre chemin que le leur. Étrangement, les événements ne semblaient pas avoir de prise sur lui alors qu’il pouvait s’offusquer de petits détails bien moins importants. Le drægan avait trouvé valorisant que la mise à prix de sa tête soit plus importante que celle de ses deux compagnons réunis. Personnellement, c’était un honneur dont Will et elle se passaient volontiers.

Il avait sûrement changé d’avis lorsque son vaisseau amiral avait été détruit par la chasseuse de primes Jor POnyl.

Ce n’était pas la première fois qu’il manquait de se faire tuer. Depuis qu’elle voyageait à ses côtés, elle avait vu la liste des ennemis de l’ancien dieu s’allonger de façon exponentielle.

— Will… Ceux qui nous ont pourchassés connaissent sûrement les différents passages qui nous ont permis de les fuir.

Will posa ses jumelles devant lui. Il prit une légère inspiration. Elle n’avait pas besoin d’en dire beaucoup plus. Il savait ce qu’elle voulait lui demander.

— À l’AMSEVE, nous ne maîtrisions pas les passages d’une planète à l’autre. On devait toujours revenir à notre point de départ. Il est possible que nos poursuivants soient obligés de faire pareil. Tout dépend de leur seuil technologique. À dire vrai, je n’en sais rien. Après tout ce que j’avais pu apprendre à leur sujet, j’ignorais que les drægans étaient capables d’utiliser des tunnels spatiaux. C’était... C’est un secret que nos collaborateurs extraterrestres ont gardé secret. A moins qu’eux-mêmes l’aient ignoré. Quant à nous, nous sommes probablement les deux premiers terriens à avoir voyagé à travers différentes galaxies. C’est certain... mon ancien collègue ne va pas être le seul à vouloir nous poser des questions.

— Peut-être que les drægans ne sont pas si nombreux à utiliser les portails, suggéra-t-elle. Peut-être est-ce réservé à une élite… Et Baal en fait sans doute partie. Ou bien, il est parvenu à mettre un système au point. Après tout, c’est un « scientifique »… qui touche à beaucoup de domaines.

— Il a aussi côtoyé de nombreux anciens dieux. Peut-être a-t-il obtenu son secret de l’un d’entre eux, ou bien l’a-t-il volé.
(Suite Chapitre 11.2)


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MessageSujet: Re: L'Origine de nos peurs / OdP (Tome 1)   Mer 5 Juil 2017 - 11:26

L’ORIGINE DE NOS PEURS


Tome 1 : Esmelia



CHAPITRE 11.2


Suite du chapitre 11.1


— Et ?

— Cela pourrait expliquer qu’il soit en délicatesse avec ses congénères, en déduisit Will. Il se peut effectivement que seuls quelques dieux très anciens possèdent, ou possédaient, cette technologie. Bref, nous ne pouvons pas exclure que d’autres drægans, peut-être même des membres de civilisations suffisamment avancées d’un point de vue technologique, connaissent cette technologie. Ils sont peut-être capables de nous suivre jusque sur la Terre.

— Il ne faut pas oublier les cartes. D’après leur support, cette espèce de toile qui semble résister à tout, notamment au feu, à l’eau... et aux parasites. Elles sont peut-être aussi anciennes que les Bouches, et probablement uniques. Ce que j’ignore, c’est si elles ont été créées pour être utilisées comme une sorte de plans des voies spatiales... ou si les voies ont été créées d’après leur plan.

— Cela a une importance ?

— Je l’ignore. Mais Baal tient à ces cartes. Il a dit qu’il m’étriperait si j’en perdais ne serais-ce qu’une seule.

— Il voulait juste vous effrayé, comme vous l’auriez fait avec un enfant.

— Je le crois suffisamment tordu pour mettre sa menace à exécution.  

— Lorsque nous le retrouverons, il pourra peut-être nous en dire plus sur le sujet.

Elle se souvint d’un vidéogramme que Baal lui avait fait archiver, et qu’elle n’avait pas pu s’empêcher de regarder. Cela montrait un sanctuaire, situé sur une planète dont elle ignorait le nom. Il y avait de nombreuses statues comme elle avait pu en voir sur la Terre à maintes reprises sur des sites archéologiques ou dans des musées. Toutes représentaient des dieux. Toutes avaient été détruites.

— On en profitera pour lui demander s’il n'était pas en délicatesse avec Lakhamou, Eris, Gaïa, Vili ou Anubis, au point de faire revenir l'un d'eux d’entre les morts pour se venger. Ils se sont tous opposés à Baal à un moment ou à un autre et ils sont tous morts. Pour autant que des dieux puissent l’être…

Il lui adressa un léger sourire avant de récupérer ses jumelles et de reprendre la surveillance des bâtiments.

— Si vous tenez à le lui demander… Mais à votre place, Will, j’attendrais un peu. Une fois sorti de sa prison, le diable risque d’être d’une humeur de chien. »

Esmelia fouilla dans le sac qu’il avait apporté et en sortit un sandwich qu’elle lui tendit. Il l’attaqua aussitôt à pleines dents. Elle en sortit un second pour elle.

« Il y a une autre possibilité, dit-il après un moment de silence. Peut-être nous méprenons-nous sur nos poursuivants… Nous pouvons déjà éliminer le CENKT. Aux dernières nouvelles, il n’y a personne chez eux qui pratique le voyage interstellaire. Si on émet l’hypothèse qu’il ne s’agit ni de drægans, ni de chasseurs de primes, ni de membres de la Tisseï Bacané, la Confédération des Oubliés… Peut-être que Baal fuit devant un tout autre ennemi … Peut-être qu’il n’en sait pas suffisamment sur cet ennemi pour l’attaquer de front.

— Si c'est le cas, c'est son ennemi. Pas le nôtre. Alors pourquoi nous entraîne-t-il avec lui ?
Quelque chose dans l’hypothèse de Will la dérangeait. Elle ne lui semblait pas dénuée de sens, au contraire. C’était peut-être justement cela qui la dérangeait.

Il poursuivit :

— Peut-être parce que nous avons autant à le craindre que lui, ou qu’il a besoin de nous, ou les deux. En dehors des rumeurs qui courent à son sujet, je ne connais pas Baal que depuis quelques mois, mais j’ai remarqué au moins deux choses à son sujet : il ne fait rien sans en mesurer toutes les conséquences, et il ne s'encombre jamais d'un surplus de bagages.

— C'est nous le surplus de bagages ?

Will ne répondit pas directement à sa question.

— C’est ce qui m'intrigue le plus.

Elle ressentit comme une vibration lui traverser le corps. Ce n’était pas un frisson. C’était plutôt comme si l’un de ses organes s’était mis à ronronner. Ce n’était ni son cœur, ni ses poumons… Elle s’abstint néanmoins d’en parler à Will.

— Moi, tant que nous sommes en vie, cela me convient. Alors s'il veut jouer les baby-sitters galactiques...

— Que nous demandera-t-il en échange ?

— On l'aide déjà pas mal, non ? Vous l'avez soigné à plusieurs reprises, et aujourd'hui, nous essayons de le sortir de la prison dans laquelle il s'est fait enfermer. Donnant-donnant. Il nous protège, nous sauve la vie, et nous faisons la même chose pour lui. Tout le monde y trouve son compte, il me semble. »

Elle n’arriva pas, cependant, à éteindre la profonde appréhension qui grandissait en elle. Elle savait qu’elle irait jusqu’à lui étreindre les tripes et lui enserrer douloureusement le cœur avant de disparaître un temps. Les crises se faisaient de plus en plus nombreuses et rapides ces deux derniers jours. Il y avait tant d’autres données à prendre en compte, mais elle ne pouvait pas en parler à Will. Pas encore. Surtout pas après ce qui s’était passé quelques semaines plus tôt.

À ce moment-là, l’équipage du vaisseau, Baal, Will et elle n’avaient dû leur salut que grâce à un portique et à sa batterie au rentium que sa Seigneurie avait fini par acheter sur l’insistance de Will.


15 février.

Will leur avait expliqué que, d’après tous les textes qu’il avait lus sur le sujet, des batteries au rentium étaient nécessaires au fonctionnement des téléporteurs subspatiaux. Il y en avait justement un dans une des réserves du vaisseau, mais il était hors d’usage. Baal en avait convenu sans difficulté, à peine étonné des connaissances de Will sur le sujet ou de ce que son vaisseau pouvait avoir en réserve. Pourtant, il avait considéré que le rentium leur serait inutile avec un transporteur hors d’usage. Will avait affirmé qu’il savait exactement où en trouver un nouveau, et l’énergie pour le faire fonctionner. Baal avait d’abord affirmé qu’il ne pouvait pas y avoir de téléporteur sur le marché car ceux-ci étaient trop rares. Will lui en avait fait la description précise. Le propriétaire chez qui il l’avait vue ignorait totalement à quoi il servait, et surtout qu’il fonctionnait avec du rentium. Will, qui avait fait cette découverte la veille de leur rencontre au marché des esclaves, s’était bien gardé de l’expliquer au receleur.

Quatre jours après leur fuite du marché aux esclaves, Baal avait toujours l’histoire du marché aux esclaves en travers de la gorge et, en d’autres circonstances, il aurait refusé d’accéder à la demande de Will.

"Achetée" était un bien grand mot. Le téléporteur, qui ressemblait à un portique de sécurité, en plus archaïque, n’était pas resté longtemps sur le marché. S’il ne savait pas plus que le précédent propriétaire à quoi servait réellement cette étrange chose en forme de voute, faite dans un matériau très sombre et parcouru de veines d’un bleu fluorescent, le nouvel acquéreur, habituellement plus receleur de marchandises volées qu’honnête acquisiteur, avait au moins supposé qu’il devait servir à honorer les anciens dieux. Il avait surtout remarqué l’intérêt soudain que plusieurs personnes portaient à cet objet. En bon spéculateur, il s’était empressé de la remettre sur le marché à un prix nettement plus élevé.

Après avoir découvert que l’acheteur du portique était intéressé par du tserarenium, Baal lui avait proposé un échange. Il en fort justement avait tout un chargement dans son vaisseau dont il souhaitait se débarrasser depuis plusieurs mois. Il avait même songé, durant un temps, à le balancer dans l’espace. Will avait découvert à cette occasion que, dans cette partie de l’univers, il y avait des lois contre les pollueurs de l’espace. Des lois suffisamment dissuasives pour empêcher Baal de passer à l’acte. D’autant que personne ne savait comment pouvait se comporter le tserarenium cristallisé par le froid spatial, alors que dans son état naturel il était déjà relativement instable.
 
À l’origine, le tserarenium était une sorte d’engrais naturel produit par des crumpies, des créatures qui ressemblaient en tous points à des acariens et qui avaient la taille de tricératops. Les habitants de la planète Dtarly se servaient des crumpies à la fois comme montures, animaux de travail et nourriture. Le tserarenium était le principal produit d’exportation de la planète. Il était suffisamment rare dans l’univers pour être vendu une fortune. À l’occasion, du fait de son instabilité lorsqu’il se trouvait confiné en milieu hermétique, il pouvait aussi être utilisé comme explosif. Par conséquent, toute exportation, vente et acquisition de tserarenium étaient soumises à des contrôles très stricts par les autorités de Dtarly.

Le receleur recherchait aussi des médicaments. Plus qu’une source énergétique, ou des armes, les médicaments ou certains de leurs composants étaient particulièrement recherchés au marché noir. Évidemment, l’homme réclamait une quantité dont la valeur était supérieure au prix du téléporteur et du rentium.

(Suite Chapitre 11.3)


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MessageSujet: Re: L'Origine de nos peurs / OdP (Tome 1)   Mer 5 Juil 2017 - 11:37

L’ORIGINE DE NOS PEURS


Tome 1 : Esmelia



CHAPITRE 11.3


Suite du chapitre 11.2


Baal avait refusé net. Le receleur aurait pu la proposer à un autre acquéreur mais il n'avait rien trouvé de mieux que de provoquer l'ancien dieu en menaçant de le dénoncer d’abord aux autorités de Dtarly pour trafic de tserarenium et, ensuite, à la Guilde des Chasseurs de Primes. Depuis l’affaire du Marché aux Esclaves, il n'était plus question de le supposer mort, du moins pas avant d’avoir touché la prime.

Avec son habituel sens de l'à-propos, Baal avait proposé une meilleure solution : jouer le téléporteur et le rentium au magians. S’il perdait, le receleur recevrait le double de sa demande. Dans le cas contraire, il n’aurait que ce que Baal déciderait de lui donner.

Le magians était un jeu basé sur la stratégie, le bluff, le mensonge et l’illusion. William et elle avaient assisté aux différentes parties. Will avait supposé, un moment, avoir saisi les principales règles du jeu. Il s'était vite rendu compte qu'il n’en était rien. Quant à elle n'avait pas cherché à comprendre les règles. Les règles étaient trop complexes pour un esprit humain. Si elle avait d’abord trouvé que la proposition du drægan était trop risquée, elle avait vite senti que l’ancien dieu était exactement dans son élément.

Il y avait eu deux longues parties. Chacun des deux adversaires en gagna une, puis une revanche plus ardue, du moins en apparence. Esmelia remarqua que l'ancien dieu phénicien s’amusait autant du jeu que de la manière dont il abusait les sens et l’intellect de son adversaire. Lorsqu’il en eut assez, au bout de quelques heures, il gagna toutes les cartes de valeur du jeu de son adversaire. En moins de dix minutes, il parvint à anéantir toutes les stratégies de ce dernier. Il ne lui restait plus qu'à prendre possession de ses biens. Beau joueur, il resta sur sa proposition initiale sans la diminuer. Le receleur convint qu’il s’en sortait plutôt bien. Même s’il le fit de mauvaise grâce.

L'échange avait eu lieu le lendemain matin.

À l'aube, accompagné de Will et de quelques labirés, Baal avait amené deux caisses de rentium et quatre de médicaments au dépôt clandestin du receleur plutôt qu’à sa boutique officielle.

Celui-ci avait été plus que surpris. Il ne s'attendait pas à être réveillé aux aurores alors que la partie s'était terminée tard dans la nuit, ou tôt le matin, selon le point de vue. En outre, il avait dû régler une autre affaire. Autre raison : il n'avait jamais donné l’adresse de son dépôt à son adversaire. Enfin, il ne pensait pas que l'ancien Chancelier Divin tiendrait sa parole en lui apportant exactement ce qu’il avait promis. D’une galaxie à l’autre, les drægans n'étaient pas connus pour respecter leurs engagements.

En revanche, le receleur n’avait eu aucun doute sur le fait que Baal viendrait prendre possession de sa marchandise. Immédiatement après la partie de magians et le départ de son adversaire, il avait réglé ce détail et lui avait ainsi réservé un accueil spécial. Mais l’arrivée matinale de l’Ancien dieu phénicien posait désormais un problème de timing. Et lorsqu’ on a encore la tête dans le brouillard après une trop courte nuit, il y a des tas de choses auxquelles on ne pense pas forcément. Comme prévenir de nouveaux acolytes prêts à payer une énorme somme pour la tête d'un dieu ressuscité. Bien malgré lui, il avait dû s’acquitter de sa dette auprès de l’ancien dieu.

Baal, et quelques labirés, accompagnés d’un William étonné de devoir être le témoin de cet échange parfaitement honnête, étaient donc repartis avec leurs acquisitions sans la moindre difficulté.

Mais Baal n'aimait pas qu'on lui tienne tête ou qu'on lui force la main. Ils avaient à peine quitté les abords de la ville qu'une gigantesque explosion avait fait trembler ses fondations, et, là où se trouvaient un entrepôt clandestin et un quartier malfamé, repaire de crapules en tous genres, ainsi qu’un bon quart de la ville, il ne restait désormais qu'un cratère béant.

À leur retour sur le vaisseau, Will et Baal avaient eu une discussion houleuse. L’archéologue avait été formé aux gestes de premiers secours, et il était prêt à retourner sur la planète en tant que secouriste pour soigner les éventuels blessés. Baal le lui avait formellement interdit et avait ordonné au capitaine de sa garde rapprochée, d'enfermer Will dans ses appartements. Le capitaine chargea quelques-uns de ses hommes de garder la porte des appartements de Will afin que celui-ci n’en sorte pas avant d'en recevoir l'autorisation de Baal en personne, ou de lui-même. Pour faire bonne mesure, l’ancien dieu avait interdit à quiconque de quitter le vaisseau. En fait, Will étant consigné dans ses appartements, cette interdiction ne concernait qu’elle car aucun des labirés ne serait sorti sans ordre de Baal.

Elle n'appréciait pas plus que Will les méthodes du drægan en matière de négociation. Elle regrettait qu’il n’en ait pas calculé les dommages collatéraux. Cette explosion avait dû faire nombreux blessés, et des morts. Elle ne pouvait pourtant lui donner tort quant à son refus de laisser Will repartir sur la planète. Si quelqu'un le reconnaissait, il risquait d'être accusé, au mieux, de complicité d’assassinat, et, au pire, d’assassinat à la place du vrai coupable, et ce serait la mort assurée. Qu'il ait sauvé des vies en soignant des blessés importerait peu sur une planète dont la seule loi en pratique était celle du plus fort.

Deux jours plus tard, les ordres de Baal étaient toujours appliqués à la lettre. Will tournait en rond dans ses quartiers comme un poisson rouge dans son bocal. Esmelia avait demandé sa libération à plusieurs reprises.

Lors de sa dernière tentative, décidée à ce que sa demande aboutisse, elle avait été trouver Baal sur la passerelle de commandement de son vaisseau. Depuis qu’ils avaient pris la fuite, il y passait le plus clair de son temps.

En la voyant arriver, décidée à en découdre avec leur dieu et maître, les deux labirés qui se tenaient aux côtés de celui-ci, sur la passerelle, s’étaient regardés, sceptiques, avant de se décider à prendre le large discrètement. Ils restèrent néanmoins assez prêts de leur maître pour intervenir en cas de besoin.

Le labiré qui se trouvait à la console de pilotage avec les navigateurs sentit que quelque chose se tramait dans son dos. Il se retourna et roula tellement des yeux qu’ils auraient pu quitter leurs orbites. Pour lui, c’était avant tout une femme qui venait de pénétrer dans un lieu uniquement autorisé aux hommes. Qui plus était, aux hommes compétents comme son maître et lui, et quelques autres officiers de navigation. Il y avait bien quelques femmes parmi les labirés, mais certainement pas sur la passerelle.

Elle avait foncé droit sur Baal et l’avait abordé sans s’occuper du protocole. Il ne le lui fit cependant pas remarquer. Imperturbable, il écouta ses arguments concernant la libération de Will. Elle s'aperçut trop tard qu'il n'avait pas totalement décoléré contre elle depuis le marché aux esclaves. Loin d’arranger les choses, elle les avait aggravées.

Très calme, il lui répondit dans ce qui aurait pu passer pour un sourire si ses yeux ne reflétaient pas le contraire.

— En général, je n'accepte les femmes civiles sur mon vaisseau que pour deux raisons : les tâches ménagères qu'il serait inconcevable de demander à mes soldats d'accomplir, et les distractions qu'elles peuvent me procurer. Soyez heureuse que je vous laisse choisir ce qui vous convient. Il se pourrait que je change d’avis.

Il fit une pause, la laissant croire un trop court instant qu’il en avait terminé, avant de poursuivre :

— Et soyez encore assurée d’une dernière chose : je n'accepterai ni de vous, une terrienne, ni d’aucune autre femelle quelle que soit son origine ou son espèce, qu’elle me dicte ma conduite. »

Il avait parlé d’une voix aussi dénuée d’émotion et aussi tranchante que la lame avec laquelle il avait coupé la tête de Susanoo. Elle avait alors considéré que le mieux était de se retirer pendant qu’il en était encore temps. N’étant pas au fait des us et coutumes locales, elle ne tenait pas à ce qu’il prenne l’un de ses prochains gestes pour une nouvelle provocation. Cela n’allait pas être facile de lui expliquer qu’il avait une mission, un rôle, à jouer dans les événements à venir. Plus encore : que l’avenir de l’univers reposait en partie sur ses épaules, dans sa capacité à fédérer les bonnes personnes et à les pousser à œuvrer pour une même cause.

Elle avait cligné des yeux, consciente du blanc qu’elle venait d’avoir.

De retour à la réalité, elle avait amorcé son retrait. D’un claquement de langue, il l’arrêta.

Dans le même temps, il lui attrapa le bras, sans précipitation, ni violence, et le serra fermement en l'obligeant à se rapprocher de lui.

Apparemment, on ne se retirait pas sans son aval, mieux valait faire amende honorable.

— Désolée, s’excusa-t-elle d’une petite voix.

Elle n’entendait pas se soumettre pour autant.

Ils s’étaient affrontés un instant du regard.

— Ceux qui ont essayé ne s’en sont jamais remis, lui murmura-t-il à l’oreille d’une voix étonnamment douce.

Puis, il l’avait autorisée à se retirer.

Encore aujourd’hui, elle se souvenait de son sourire cruel, et de ses yeux sombres à l’intérieur desquels brillait cette farouche volonté propre aux hommes de pouvoirs. Ils n’admettaient pas que l’on remette leurs actes en cause, surtout devant leurs subordonnés. Elle aurait dû le savoir. Toutefois, le jour suivant, Will était autorisé à quitter ses appartements. Il pouvait aller où il le souhaitait dans le vaisseau, sauf près des aires d’appontage. Il y en avait quatorze répartis sur les flancs du vaisseau. La principale se situait sous le ventre. Une armée de chasseurs et la frégate de l’ancien dieu y étaient stationnés. Chacune était accessible grâce à un réseau de couloirs ou par téléporteur intravéhiculaire. Ces derniers pouvaient transporter instantanément d’un lieu à un autre du vaisseau cinq à six personnes à la fois, ou environ huit cent kilos de marchandises à la fois.

Will n’avait pas l’autorisation de les utiliser. Il y avait sans doute aussi des endroits, dans le vaisseau, qu’il ne devait voir que si le maître des lieux le souhaitait... Des endroits auxquels seuls les téléporteurs pouvaient donner accès.

Lorsque Will avait demandé à l’un des labirés si ces sas pouvaient téléporter des êtres vivants ou des objets à l’extérieur du vaisseau, il n’avait pas eu l’air de comprendre. L’idée d’une téléportation hors du vaisseau au beau milieu de l’espace ne le tentant sans doute pas, le garde s’était contenté de rouler des yeux avec effroi. Comme il n’avait rien d’autre à faire, Will avait continué à fouiner dans le vaisseau et il avait fini par découvrir qu’un téléporteur différent des autres. Il se trouvait dans une grande cellule servant de collecteur de secours des déchets et des eaux usées.

Une fois plein, il était programmé pour se vidanger chaque fois que le vaisseau passait près d’un soleil. Les ordures étaient téléportées pour leur incinération. En règle générale, le recours à ce collecteur était rare. De plus, d’après le labiré chargé de l’entretien du vaisseau, plusieurs systèmes d’ouverture du sas ne fonctionnaient. Cependant, comparé aux nombreux autres problèmes d’avarie auxquels il devait faire face, le dysfonctionnement d’un collecteur d’ordures de secours ne représentait pas une priorité.

Will avait passé un bon moment à l’inspecter. Il en avait conclu que le  téléporteur n’était pas fait pour être exposé aux montées brutales de température à chaque utilisation. C’était très certainement à cause de cela qu’il était tombé en panne.

Elle avait douté du fait que le seul téléporteur du vaisseau serve uniquement à évacuer des déchets, mais elle s’était dit qu’elle résonnait en terrienne. Des extraterrestres comme les drægans pouvaient avoir une autre idée sur la question. Will s’était surtout demandé comment réparer le système de téléportation. Celui-ci lui semblait particulièrement élaboré. Il lui aurait fallu des pièces détachées. Il en avait un maintenant. Beaucoup moins perfectionné que celui qui se trouvait dans le collecteur, mais en parfait état de fonctionnement.
(Suite Chapitre 11.4)

(Petit clin d’œil au Cinquième Élément, de Luc Besson. Vous aurez deviné où. Il y a effectivement un tout petit peu de Zorg, chez Baal.)


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MessageSujet: Re: L'Origine de nos peurs / OdP (Tome 1)   Mer 5 Juil 2017 - 11:42

L’ORIGINE DE NOS PEURS


Tome 1 : Esmelia



CHAPITRE 11.4


Suite du chapitre 11.3


Will s’était demandé si Baal ne s’était joué de lui en se faisant prier pour acquérir le portail. Le chargement de tserarenium, à bord du vaisseau tendait à le confirmer. Baal avait sûrement su bien avant lui qu’un portique était sur le marché et qu’il pourrait fournir toutes les pièces de rechange nécessaires pour réparer le portique qui se trouvait dans son vaisseau. Will avait tenté à plusieurs reprises d’en parler au drægan, mais à chaque fois qu’ils le croisaient dans un couloir, celui-ci semblait toujours pressé, occupé et inquiet.

Baal ne leur avait pas adressé la parole durant quatre jours. Les labirés montraient des signes d’agitation et donnaient l'impression de se préparer à une attaque imminente. Will avait essayé de se renseigner auprès de l’un d’entre eux, mais ce dernier avait d’abord prétendu ne rien savoir. Puis, jugeant que l’information n’allait pas mettre le vaisseau ou ses occupants en péril, il avait fini par avouer que leur dieu et maître se préparait pour un voyage de quelques jours. Les labirés ne craignaient pas de rester seuls sur un vaisseau de guerre sans maître. Ils avaient reçu leurs ordres au cas où il ne rentrerait pas. Ce qui les inquiétait surtout, c’était de le savoir sans protection durant son voyage.

Il fallut une bonne semaine supplémentaire pour que Baal prenne à nouveau ses repas avec eux. Will et elle avaient patiemment attendu que le drægan se décide à leur faire part de ses projets. Mais celui-ci était resté silencieux. Il s’était contenté de l’observer, elle, longuement, sans prendre la peine de le cacher. Elle en avait d’abord été troublée, avant de faire mine de ne plus y accorder la moindre attention. Elle aurait quand même apprécié de connaître ses pensées.

Pour occuper les longues journées dans le vaisseau, après avoir fouillé tout ce qu’il avait pu dans le vaisseau, Will s’était trouvé une nouvelle occupation en traduisant des ouvrages qu’il avait découverts dans une petite pièce où personne ne semblait se rendre. Celle-ci pouvait passer pour une annexe de la bibliothèque d’Alexandrie tant les ouvrages qu’elle contenait paraissaient anciens, et en plus tellement exotiques. Esmelia, n’ayant reçu aucune interdiction d’utiliser les sas de transfert, recherchant tous les compartiments, toutes les salles, pièces, cabines ou cellules non répertoriées sur les plans affichés sur les murs de chaque couloir. Elle espérait y trouver des artefacts… un en particulier. Elle ignorait encore lequel. Elle ne le saurait qu’en le voyant. Encore une certitude dont elle ignorait l’origine.

Elle passait assez peu de temps avec son compagnon de voyage. Elle savait que viendrait le moment où ils seraient lassés de leurs activités du moment au sein du vaisseau. Ils appréciaient de se retrouver pour le déjeuner et en fin de journée, mais à force de vivre en milieu confiné, ils finiraient peut-être par se taper sur les nerfs. Le plus tard serait le mieux, décida-t-elle. D’autant que ce n’était pas un si grand vaisseau que cela, surtout comparé à la maquette d’un autre vaisseau, exposée dans les appartements privés de Baal.

Will avait calculé que celui-ci devait bien faire deux kilomètres de longueur environ, et quatre à cinq fois moins en largeur. Elle n’avait pas pu traduire le nom du vaisseau, mais Will l’avait fait pour elle : le Bucéphale. Elle trouvé la coïncidence plus que troublante, mais venant du dieu phénicien, cela ne pouvait pas en être une. Baal avait vécu au temps d’Alexandre le Grand. Il n’était encore qu’un enfant lorsque son père et ses frères aînés s’étaient opposés au conquérant aux côtés de Darius III.

Toujours d’après l’exoarchéologue, le texte qui accompagnait le nom mentionnait que le Bucéphale avait un double, identique en tous points, le Darwin.

Au cours d’un petit déjeuner, Baal leur confirma la raison. Pas plus qu’il n’indiqua où il souhaitait se rendre.

Will ne prit même pas la peine de jouer la surprise. Au contraire.

— Vous avez l’intention de faire sauter un autre de vos partenaires commerciaux, ou bien une autre ville ? lui avait-il demandé, sarcastique.

Le drægan ne broncha pas sou. S l’attaque. Il répondit même sur un ton presque badin en lui ordonnant de ne pas quitter ses appartements durant son absence.

Will avait protesté. Voyant qu’il n’arriverait à rien, il avait demandé à pouvoir au moins travailler, dans sa petite bibliothèque, sur les traductions des livres qu’il avait trouvés, comme il l’avait fait ces derniers jours. Baal avait paru quelque peu surpris, mais il était resté inflexible à la demande de l’archéologue.

Will avait protesté encore plus lorsque l’ancien dieu leur avait annoncé qu’Esmelia l’accompagnerait dans son voyage. Craignait-il qu’il la revende sur un autre marché aux esclaves ?

Bien sûr, Baal avait deviné son inquiétude. Il avait eu l’un de ces fameux sourires de vieux roublard.

— Ne vous inquiétez pas pour elle, je vous la ramènerai entière. Du moins si tout se passe bien.
Ce qui n’avait pas rassuré Will.

Cependant, elle n’avait pas ressenti d’intentions malhonnêtes de la part du drægan. Son instinct ne lui indiquait rien. Mais elle avait commencé à en douter lorsque, quelques heures plus tard, une labirée lui avait apporté ses tenues de voyage. Cela ne ressemblait en rien à des combinaisons spatiales pressurisées, ou quelque chose de plus classieux et humain. Les goûts des drægans en matière de vêtements étaient plus que minimalistes.

Elle avait fait savoir à la servante, une jeune femme timide, qu’elle ne porterait jamais une tenue qui avait encore moins de tissus que celle de la princesse Leïa réduite en esclavage par Jabba le Hutt. Encore moins si le but était de favoriser quelques tractations commerciales ou autres entre Baal et ses potentiels interlocuteurs. À supposer que ceux-ci soient sensibles aux charmes d’une terrienne humanoïde.

La servante n’avait absolument pas compris l’allusion, mais elle s’était tout de même empressée de la rapporter à Baal qui était venu en personne voir ce qu’il en était vraiment.

Il avait juste jeté un regard au vêtement, puis à elle,  et relevé un sourcil. Signe qu’il était dans de bonnes dispositions malgré tout.

Elle n’avait pas attendu qu’il ouvre la bouche pour lui expliquer qu’il était hors de question qu’elle porte un tel vêtement. Pour le convaincre, elle lui donna quelques bons arguments. Elle savait qu’elle aurait du mal à accepter un refus de sa part. Jamais de sa vie, elle n’avait accepté de porter une robe minimaliste, et ce n’était pas aujourd’hui qu’elle allait commencer. À se promener les seins à l’air sur une planète extraterrestre. Elle pouvait espérer plus de sobriété en tant que première terrienne à explorer l’espace et des planètes que  dont on ne connaissait même pas l’existence dans sa galaxie. D’autant qu’il y avait peu de chances pour l’ancien dieu phénicien ait des envies de plages, de baignades et de bronzage.

Il n’avait pas cherché à la contredire. Mieux, il lui avait concédé le droit de choisir ses propres tenues avec l’aide de la servante qui, elle, n’en demandait pas tant. L’ancien dieu leur donna néanmoins quelques consignes qui n’allaient pas forcément dans le sens des goûts d’une terrienne. L’une d’entre elle, pour le moins étrange, était de rester dans les couleurs du dieu phénicien, voire dans le style.

Ils parvinrent à un consensus, et Esmelia eut le droit d’opter pour des tenues beaucoup plus sobres, en accord avec ses goûts personnels, à ceci près qu’elles étaient carrément plus proches de l’armure d’apparat.

Elle s'était abstenue de pérorer sur sa victoire et était restée en retrait sans qu’il le lui demande. Avec l’aide de la servante, elle avait même trouvé des tenues coordonnées à celles de son hôte. Certaines étaient assez sombres, d’autres étaient dans les tons automnaux. En repensant aux tenues qui lui avaient été initialement présentées, elle ne put s’empêcher de se demander comment une civilisation si orgueilleuse, si tapageuse, et si immature, avait pu survivre autant de temps.

Finalement, elle aurait pu être nue au milieu d’une foule, cela n’aurait pas porté atteinte à son amour propre. Dans la mesure où elle n’avait aucun souvenir de ce qui avait pu arriver entre l’instant où Baal avait plongé son vaisseau dans la singularité, comme l’appelaient Will et ses collègues de l’AMSEVE, et leur retour sous le feu des vaisseaux ennemis... Elle ne pouvait pas s’en souvenir car, L’Autre, la Créature en elle, avait pris le relais. Elle avait seulement mémorisé le fait que la singularité avait été provoquée par Baal. Il connaissait donc au moins une façon d’ouvrir des passages subspatiaux qui leur permettait de franchir des distances incommensurables en quelques secondes quelques minutes ou quelques heures au lieu de plusieurs dizaines de vies humaines. Il serait intéressent d’en savoir plus sur le sujet, mais il y avait peu de chance pour que l’ancien dieu le lui révèle de son plein gré.


Dernière édition par Ihriae le Mer 12 Juil 2017 - 11:21, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: L'Origine de nos peurs / OdP (Tome 1)   Mer 12 Juil 2017 - 11:20

L’ORIGINE DE NOS PEURS


Tome 1 : Esmelia



CHAPITRE 12.1


XXIème siècle. Du 10 au 15 mai – Calendrier grégorien, Terre.


Au moment de leur départ, Baal lui avait expliqué qu'il devait participer à plusieurs entrevues réunissant des souverains drægans, et peut-être même à un Conseil de Chanceliers, des dieux élus par la majorité d’entre eux. Ce genre de réunion avait lieu tous les trois cents ans, temps terrestre, environ. Il ne lui cacha pas son étonnement d'y avoir été invité alors qu'il avait été destitué de ses fonctions pratiquement deux cents ans plus tôt.

D’après lui, on lui avait fait endosser un crime sans le moindre début de preuve. Fort heureusement pour lui, autrement il aurait risqué bien autre chose qu’une destitution étant donnée la nature de l’accusation dont il avait fait l’objet. Il avait néanmoins préféré disparaître en se faisant passer pour mort… Lorsqu’elle lui avait demandé quel crime il était supposé avoir commis, il avait répondu sans marquer la moindre émotion : un double planéticide.

C’était la première fois qu’elle entendait ce mot. En général, les mots en « cide » ne laissaient aucun doute sur la nature de l’acte qu’ils désignaient. Elle n’osa pas lui demander s’il avait vraiment commis cet acte qui lui paraissait impossible. Peut-être effectivement une technologie extraterrestre permettait-elle la destruction d’une planète, mais quel être pouvait vouloir en détruire une. Un frisson monta en elle. Étrangement, elle se sentit à la fois affamée, presque désireuse à cette idée de destruction, et effrayée jusqu’à l’écœurement. Encore une fois, cette chose au fond d’elle-même qui se réveillait… Et ce sentiment d’urgence…

Elle se raccrocha à la réalité, sa réalité. Elle calma sa respiration. Les battements de son cœur reprirent un rythme normal. Elle se focalisa à nouveau sur le drægan. Peut-être lui dirait-il s’il l’avait fait ou non, et si oui, pour quelle raison.

L’aveu de sa destitution était déjà surprenant en soi. Il l’avait fait avec une telle facilité comme si ce n’était qu’une formalité courante. Pourtant, la destitution d’un dieu, ce n’était pas rien. Et connaissant un peu le personnage, il n’avait pas dû apprécier la chose. Pourtant, cela ne semblait pas revêtir une grande importance pour lui. Ou alors, il jouait fort bien la comédie qu’il soit coupable ou non.

Il ne lui donna pas davantage d'informations à ce sujet, à son grand regret. Elle aurait pourtant aimé savoir pourquoi ses pairs l’avaient exclu. Quelle faute avait-il donc commise ? À qui avait-il eu l’art de déplaire ? À en juger par sa réputation et par ce qu’elle savait vraiment de lui, il devait avoir de nombreux adversaires et plus encore d’ennemis prêts à tout pour l’éliminer une bonne fois pour toutes. Lui-même devait en avoir conscience pour s’être fait passer pour mort durant plusieurs années. Aussi, cette fois, osa-t-elle lui demander si cette invitation n’était pas un piège destiné soit à le capturer et à le livrer au plus offrant, soit à l’assassiner.

Il ne lui cacha pas que c’était une possibilité, mais ce genre d’événement était extraordinaire, et certainement pas le lieu d’un guet-apens. Si piège, il y avait ce serait avant ou après. Puisqu’il y était invité, il ne le manquerait pour rien au monde, même si cela s’avérait souvent d’un profond ennui, ou dans ce cas terriblement dangereux. Elle en doutait. La présence de Baal quelque part était rarement synonyme d’inaction. Quoi qu’il en soit, c’était sûrement là qu’elle trouverait l’occasion de lui parler de L’Occulteur de Mondes. Sans trop savoir pourquoi, cette idée lui était venue à ‘esprit. Elle ignorait de quoi il s’agissait exactement, mais elle avait la certitude que ce sujet était important. Elle avait pourtant tellement d’autres questions à lui poser.

Pourquoi l'ancien souverain et ses labirés cachaient-ils tant bien que mal leur inquiétude depuis que Will et elle étaient à bord du vaisseau ? Pourquoi Baal tenait-il tellement à les garder près de lui ? Il aurait pu leur extorquer n’importe quel savoir, n’importe quel aveux d’une manière ou d’une autre, et les déposer sur une planète déserte en attendant de savoir ce qu’il allait faire d’eux ? Pour Will, elle supposait que cela avait un rapport soit avec les cartes qu'il avait découvertes, soit avec ses origines terriennes et ses accointances avec l’AMSEVE. Pour elle, cela pouvait avoir un rapport avec la manière dont elle était arrivée sur Féloniacoupia, la planète des marchands d’esclaves. Il ignorait qu’elle avait fait partie de l’AMSEVE durant quelques semaines et que c’était ce qui lui avait permis de quitter la Terre…  

Durant presque tout le temps qu’ils avaient passé hors de la navette, elle avait eu l’impression de s’être endormie et d’avoir rêvé. À leur retour, c’était comme si elle s’était réveillée avec des souvenirs qui n’étaient pas les siens. Elle aurait dû en être inquiète. Au contraire, elle s’était sentie apaisée comme si, ce qu’elle pouvait appeler une « dissociation », avait calmé l’âme qui sommeillait en elle ou l’avait rassasiée. Pourquoi ne se souvenait-elle donc que des rêves ? Était-ce vraiment des rêves ? Ou bien était-elle spectatrice dans son propre corps ? Si c’était le cas, alors qui était aux commandes dans ces moments-là ? Pourquoi ces pertes de mémoires devenaient-elles plus fréquentes, plus longues ? Que deviendrait son corps si elle ne parvenait pas à reprendre conscience ? Combien de temps encore parviendrait-elle à donner le change ? Que se passait-il vraiment lorsqu’elle « s’absentait » ? Autant de questions dont elle ignorait les réponses… La plus importante du moment était sans doute celle-ci : la gravité de son mal était-il lié aux bouches ?
   
Les bouches, appelées aussi passages, portes, trous de ver, corridors, portails, tunnels, brèches ou encore déchirures dans autant de langues qu’il pouvait en exister dans l’univers permettaient de se rendre, en un minimum de temps au lieu de centaines d’années, d’un endroit à un autre de l’univers. Le passage que Baal ouvrit, et dans lequel s’enfonça sa frégate, débouchait dans la galaxie de Tur’in. Là où se trouvait la planète servant de lieu de rendez-vous aux anciens dieux drægans. Apparemment, ils n’étaient pas si nombreux participer aux différentes réunions et au conseil des Grands chanceliers. Elle fut même surprise qu’il n’y ait pas plus de drægans que de dieux ayant existé sur la Terre. À l’échelle de l’univers, elle avait supposé qu’ils seraient quelques milliers. Ils n’étaient guère plus de quelques dizaines d’individus.

Elle ne se rappelait pas avoir bu ou mangé quoi que ce soit. Mais il y avait ce souvenir d’un hôte, un drægan nommé Rhadamanthe, chez lequel Baal et elle avaient passé une nuit... Par contre, elle se souvenait dans le détail, comme s’ils avaient été réels, de deux rêves qu’elle avait fait. Plus elle y pensait, plus elle se demandait s’il s’agissait vraiment de rêve. Peut-être était-elle dans une sorte de transe, un effet secondaire de son passage à l’intérieur d’une bouche.

Ces deux rêves n’avaient aucun rapport entre eux, excepté une chose : dans l’un comme dans l’autre, elle n’avait pas forme humaine, ni la moindre tangibilité. Pourtant, elle avait eu l’impression de se sentir entière, vivante et libre, comme elle ne l’avait plus été depuis très longtemps. Elle était là, simplement, existante, allégée de son enveloppe humaine.

Dans le premier rêve, elle s’était sentie comme de retour chez elle. Pas le "chez elle" de son enfance humaine, mais quelque chose de plus lointain, de plus fort… Elle avait aussi senti une autre présence, comme elle, inhumaine, immatérielle et forte, et tellement plus sombre, plus lourde. Elle ne savait comment définir cette impression. Cette force était là, face à elle, en elle autour d’elle… Elles ne se parlaient pas et, pourtant, elles communiquaient à leur manière, et elle ressentait une force oppressante dans cette présence, mais cela ne l’inquiétait pas. Il lui suffisait de rompre le contact. Pas en le coupant brutalement, mais en donnant l’impression qu’il se fondait parmi les autres, ceux qui les entouraient. L’Autre pourrait trouver cela étrange, comme une sorte de fuite. Elle ressentit aussitôt un profond sentiment de solitude. Quelle importance ? Bientôt, il y aurait une autre présence, et celle-là, elle la connaissait : ‘Ran.

Lui aussi aurait aussi un corps… un corps humain. C’était nécessaire pour la mission qu’il devait accomplir. Un corps qui serait dorénavant le sien jusqu’à sa mort, une véritable mort, dont il ne reviendrait pas cette fois. Ce serait sa punition et sa rédemption pour le crime dont il était accusé.
Quel crime ? Pourquoi lui ?

Jamais, en des milliers d’années d’existence, un membre de son espèce ne l’avait commis.

Ce crime était comme le signal de départ de la guerre la plus dévastatrice ayant existé. Une guerre dont l’issue serait l’extinction de toute vie dans l’univers et la fin de son expansion car c’était la vie qui lui donnait cette énergie.

Le vide était un concept relatif. Rien n’était fondamentalement vide. Sauf après le passage de la Horde. La mort et le vide absolu, ce serait inéluctable. Un vide comme l’univers n’en avait connu qu’un seul durant sa très longue existence.

C’était une guerre perdue d’avance par ceux qui oseraient résister. Seul leur resterait un infime espoir de survie. Un espoir si ténu qu’il ne tenait qu’à quelques "fils".

‘Ran était l’un d’entre eux.

Elle éprouvait de la pitié pour lui, ou du moins quelque chose qui s’en approchait car elle ne pouvait pas réellement éprouver de sentiment. C’était plutôt la traduction d’un sentiment. Tout lui semblait être des traductions ou des interprétations : les odeurs, les environnements, les sons, les paroles qu’ils échangeaient résonnaient dans leur esprit, à l’un et à l’autre.

‘Ran n’avait pas immédiatement compris ce qu’il avait fait de mal, ni pourquoi il devait fuir ce monde qui l’avait accueilli aussi bien que sa nature différente le permettait. Elle ne pouvait pas lui avouer qu’elle avait infléchi le cours du destin pour que cela arrive au plus insignifiant d’entre EUX, à lui, ‘Ran. Lorsque la chasse commencerait, ILS ne pourraient pas le trouver facilement. Cela les retarderait et les perturberait suffisamment pour les empêcher de poursuivre et d’atteindre leur véritable cible. ‘Ran permettrait à quelques êtres vivants de la Terre de survivre à anéantissement de la vie, de voir un autre destin de s’accomplir, sans doute au prix de sa propre existence. Les terriens et tous ceux qui seraient sauvés avec eux devraient trouver un nouveau havre de paix, une nouvelle planète sur laquelle leurs espèces s’épanouiraient durant quelques millénaires avant de reprendre une nouvelle fois la route de l’exode. Ce ne serait ni la première, ni la dernière si les espèces sauvées voulaient continuer à vivre. Pour cela, il faudrait couper tous les liens psychiques avec son peuple adoptif, tous les liens physiques avec son passé. Il ne devait pas subir les contraintes de l’assimilation à laquelle ils seraient bientôt tous soumis. Si l’un d’entre eux pouvait ou devait s’échapper, cela ne pouvait être que lui.

(Suite Chapitre 12.2)


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