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 L'Origine de nos peurs / OdP (Tome 1)

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Ihriae
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MessageSujet: L'Origine de nos peurs / OdP (Tome 1)   Jeu 13 Avr 2017 - 19:53

Bonjour à tous,

Il y a six ans et un mois, je me lançais dans la publication de ma première fanfiction.

D’avril 2011 à avril 2014, sous vos encouragements, j’ai pu produire deux tomes d’un récit que certains d’entre vous ont pu apprécier. J’avoue que je ne m’attendais pas à un tel enthousiasme.  Un troisième tome était écrit, mais encore à l’état brut, sans relecture attentive. Je ne pensais pas parvenir jusque-là, m’attendant à tout moment à me lasser de ces personnages qui finalement ne m’appartenaient pas pour une partie d’entre eux, ainsi que d’un récit dont je connaissais le moindre détail.

Si la lassitude n’est pas venue, j’ai quand même eu l’envie de m’approprier totalement ces personnages et l’univers dans lequel ils évoluent. Ils doivent certes beaucoup à leurs modèles, mais ils ont tous suivis des directions différentes. Ils ont même parfois, un passé, des racines que l’on ne trouve pas dans la série dont la fan fiction d’origine était dérivée.  

De fait, j’ai retravaillé beaucoup de partie de texte, j’en ai rajouté d’autres. Mais le temps de la vraie vie s’est fait ressentir. Ce temps qui passe, envahi par le travail, les concours, la vie familiale, etc… a fait que j’ai n’ai pu réécrire ma fiction aussi rapidement que je le souhaitais.

Il y a néanmoins un bon point dans l’histoire, c’est qu’à ce jour, je n’en suis toujours pas lassée, bien au contraire, et parfois même je me laisse surprendre lors de l’introduction d’un nouveau personnage, voire de la disparition d’un autre.

Je ne cesse d’imaginer de nouvelles micro aventures à mes personnages, s’intégrant dans un récit plus vaste. Sauf qu’au rythme où je vais, il me faudra doubler mon espérance de vie pour pouvoir toutes les écrire.

Aujourd’hui, l’engouement pour les séries Stargate est moins important qu’il ne l’était il y a cinq ou six ans encore. Elles ne passent plus à la télévision, il y a eu l’attente du projet de Roland Emmerich, apparemment abandonné, et il y a aussi d’autres très bonnes séries et franchises, ou à défaut d’être excellentes, au moins fédératrices. Pas seulement de science-fiction d’ailleurs.

La seconde version de L’Origine de nos peurs (L’OdP), parviendra-t-elle à fédérer quelques lecteurs, et même de nouveaux lecteurs ?

Pour le savoir, peut-être est-il temps de la publier sur le blog où s’est fait connaître sa version initiale. Cela même si je n’ai pas encore terminé de l’écrire. Il me reste encore deux chapitres à rédiger totalement, et six autres à relire, et relire, corriger. Au total, sept sur les vingt-cinq prévus. Mon challenge pourrait être d’achever ce premier tome dans les trois ou quatre mois à venir. Comme toujours, vos conseils, vos encouragements, vos remarques seront les bienvenues.

Enfin, il fallait choisir une nouvelle section pour la publication de cette saga au croisement de plusieurs genres. J’ai choisi la section mettant en évidence le thème qui apparaît le plus fortement dans ce récit : les extraterrestres.

Bien à vous, bonne lecture,

Ihriae


Dernière édition par Ihriae le Ven 14 Avr 2017 - 9:41, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: L'Origine de nos peurs / OdP (Tome 1)   Jeu 13 Avr 2017 - 20:00

PRÉSENTATION

*****************************



Auteur : Ihriae

Titre du roman : L'Origine de nos peurs

Genre : Science-fiction

Rating : PG (Accord parental souhaitable)  


Note :
Certains lecteurs ont connu une première version de ce récit sous le titre L'Ombre du Passé / OdP. La présente, titrée L’Origine de nos Peurs (ce qui permet de conserver les initiales OdP utilisées sur les fora) en est une nouvelle. Ce qui fait que, même si la trame principale est familière à ces lecteurs,  d'autres, secondaires, ne le sont pas encore. Des personnages, encore inconnus, vont entrer en scène, apportant leurs émotions, leurs sentiments et leurs actions dont les conséquences, salutaires ou néfastes, agiront sur le récit central. D'autres, déjà présents, se verront dotés d'un nouvel éclairage. Enfin, des personnages qui étaient bien connus des lecteurs, ont été recréés. Ils peuvent ressembler physiquement à ce qu'ils étaient dans la première version, ou avoir subis de légères modifications morphologiques, mais leur histoire, leurs motivations, comme leur nom, leur identité profonde ont subi des modifications plus ou moins importantes qui les éloignent de leurs modèles. Enfin, les enjeux politiques, sociaux, économiques, scientifiques... se feront aussi plus présents. J'espère maintenant que tous les lecteurs prendront plaisir à découvrir ou à redécouvrir ce texte.


Mais encore...
Ce récit est une œuvre de pure fiction dont je suis l'auteur. Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.

Remerciements :
À ma famille, à mes amis. Je pense à vous. Aux personnes que je rencontre chaque jour de mon existence, pour un sourire amical, un regard bienveillant, un bonjour, un merci, un « bonne soirée », « à demain »…
Aux lecteurs de tous horizons.


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MessageSujet: Re: L'Origine de nos peurs / OdP (Tome 1)   Jeu 13 Avr 2017 - 20:15

L’ORIGINE DE NOS PEURS


Tome 1 : Esmelia



PROLOGUE 1


Cet hiver 1849 fut sans doute l'un des plus terribles que l'Angleterre ait eu à subir depuis le début de ce siècle. Un brouillard épais couvrait la région depuis plusieurs jours. Ce n'était pas la première fois, mais il était rare qu'il subsistât aussi longtemps sur Oxford et sa banlieue. Il n'y avait pas une pierre de la vieille ville qui ne suintait l'humidité, pas une touffe d'herbe qui ne pourrissait à cause des pluies incessantes des semaines précédentes. La ville en souffrait. Ses rues avaient été rendues glissantes par une sorte de mousse qui devenait aussi gluante sous la semelle que de la bave de crapaud. Parfois, des pavés restaient collés aux sabots des chevaux suffisamment longtemps pour être sortis de leur habitacle d'origine. Cela finissait par faire de larges trous dans la chaussée.

Les élégantes de la ville ne sortaient plus, par peur de salir leurs délicates toilettes au passage des voitures à chevaux. Celles qui s'y risquant voyaient leurs efforts de coquetterie anéantis par l'humidité ambiante qui alourdissait les tissus, étiolait leurs couleurs, et leurs lourds chapeaux ouvragés finissaient par ressembler à des salades manquant cruellement de fraîcheur. La gente masculine s'en sortait, en partie, mieux grâce au gibus. La pluie n'avait aucune prise sur celui-ci. Elle finissait néanmoins par dégouliner sur leurs épaules, dans leur dos et sur leur plastron. Elle alourdissait leur manteau d'hiver, tant et si bien qu’ils donnaient l'impression de porter tout le poids du monde sur eux. Ceux qui s'adaptaient pour ainsi dire le mieux dans cet univers de poisse, de pourriture et de froid, ne portaient ni de jolies robes de soie et de velours, ni de chapeaux à fleurs surmontés de voilettes, et encore moins de manteaux en cachemire, à moins d’avoir été récupérés chez un fripier ambulant ou à la décharge municipale. Ils ne vivaient pas dans les grandes maisons cossues ou dans les hôtels, excepté ceux qui avaient l’obligation de dormir près de leur travail, sous des combles parcourus de courants d'air, froids en hiver, suffocants en été, et ceux qui vivaient dans les quartiers ouvriers. Ils étaient à peine mieux lotis car les bâtisses étaient devenues insalubres tant l'humidité s'y était infiltrée. Même le bois et le charbon, dans les poêles et les cuisinières en fonte, refusaient de brûler. Ces gens-là ne se plaignaient pas car ils savaient qu'il y avait pire qu'eux, vivant dans des étables ou des porcheries, ou encore au milieu d'un amoncellement de cageots et de bouts de tissus tendus derrière lesquels ils s'étaient construits un semblant d'espace personnel.

La classe ouvrière d'Oxford n'avait jamais connu un taux de mortalité aussi haut. En fait : moins de mortalité que de disparitions, mais c'était tout comme. Quand un ouvrier ne pointait plus à l'usine plusieurs jours de suite, quand un domestique abandonnait ses seaux plein d'eau près d'un puits et ne réapparaissait plus, quand une prostituée ne faisait plus les cent pas sur son trottoir, on pouvait considérer qu'ils avaient disparu pour toujours. Habituées aux règlements de compte entre bandes locales, dettes impayées, suicides et même petites épidémies locales, les autorités le savaient et ne faisaient rien, faute de pouvoir. De toutes les façons, les problèmes se réglaient en interne, sans leur aide. Ce qui dérangeait le plus la police, c'était lorsqu'une famille entière d’honnêtes citoyens disparaissait en laissant tous ses biens derrière elle, et un dîner à peine entamé...

Le premier, et le dernier, à s'en émouvoir fut l'inspecteur Cyrus Haviland. Il avait écrit un rapport détaillé à propos des disparitions qui lui avaient parues particulièrement suspectes et sans équivoque : six disparitions sur la cinquantaine dont il avait eu vent. Il avait transmis son rapport à son supérieur hiérarchique. Pas celui qui se trouvait directement au-dessus de lui, au poste d'Oxford, ni à celui qui se trouvait encore au-dessus. Juste un cran plus haut. À cela deux raisons très simples : le premier avait disparu alors qu'il se rendait chez sa vieille mère qui habitait à la campagne, à cinq kilomètres d'Oxford. Tout indiquait qu'il s'y était bien rendu. Ses bagages avaient été déchargés dans le hall de la maison de famille. Ils y étaient probablement restés quatre jours durant, jusqu’à ce que l’inspecteur Haviland investisse les lieux avec un autre inspecteur et six agents. C'était le laitier qui avait donné l’alerte. Il trouvait curieux que ses bouteilles ne lui soient plus rendues, vides, le lendemain du jour où il les avait déposées, sous le porche de la maison. Il n'y avait nulle trace de présence humaine dans la propriété. Pas le moindre cheveu de l’inspecteur en chef, de sa mère, ou encore du cocher qui l'avait conduit en ces lieux. Les deux chevaux du cocher, comme la quinzaine de petits chiens de race de la vieille dame, avaient aussi disparu. Pas la plus petite goutte de sang, ni même la trace d’un carnage. Rien ne démontrait qu'il y avait eu une lutte acharnée pour leur vie. Cyrus Haviland prit soin de le mentionner dans son rapport. Il s'agissait de la cinquième disparition inquiétante.  

La sixième était celle du superintendant, une semaine et un jour après celle de son subalterne. Cela avait eu lieu un dimanche, après l'office. Probablement juste après le déjeuner familial. Il avait disparu avec toute sa famille, femme, enfants (au nombre de six). Ce jour-là, il avait invité sa sœur et son beau-frère et leurs deux enfants en bas âge. Au total, dix personnes s'étaient littéralement volatilisées, en ce funeste dimanche. La seconde raison pour laquelle il avait fait appel à un supérieur hiérarchique se trouvant à Londres était qu'il ne tenait pas à devenir le septième cas de disparitions relaté par l'un de ses collègues, et le septième cas classé. À dire vrai, il ne tenait pas à devenir le septième cas tout court. En règle générale, les affaires criminelles d'Oxford restaient de simples comptes rendus pour Londres, mais là, cela dépassait largement ses compétences.

Il n'avait pas fallu plus d'une semaine pour qu'Oxford vît débarquer un contingent constitué de policiers en uniforme impeccable, et de militaires coloniaux. Les premiers n’étonnèrent pas vraiment. Les seconds détonnèrent carrément dans le monde très conventionnellement clos de la cité déjà bien apeurée, mais pas autant que ceux qui les dirigeaient : des hommes en costume sombre, petites lunettes à verres noirs, cerclés d’or ou d’argent, haut chapeau, et portant des cannes qui ne ressemblaient pas au cannes habituelles, mais plutôt, entre leurs mains, à des armes. Quoique cette idée tenait plus d’une impression que d’une quelconque réalité. Mais Cyrus Haviland se fiait à ses impressions et préférait se méfier. Ces hommes, l'apprit-il plus tard, agissaient sur les ordres de la Reine Victoria et de son premier ministre, Lord John Russel.

Ce n'était pas exactement les renforts auxquels s'attendait l'inspecteur. Ces policiers n'effectuaient pas non plus les tâches habituelles. Ils se contentaient de reprendre tous les dossiers et d'effectuer de nombreuses vérifications sur tous les endroits, sans exception, où avaient eu lieu les disparitions. Pour Cyrus Haviland, à part les six disparitions, toutes les autres étaient réglées : on ne pouvait plus rien faire pour les morts. Car il en était certain, les victimes étaient mortes. Ce qui importait, c'était les vivants. Évidemment, il ne comptait plus ses supérieurs hiérarchiques et leurs familles parmi ceux-ci. Il voulait seulement éviter d’autres morts… Cependant, il avait eu beau donner des ordres, des consignes, puis faire des suggestions, les nouveaux arrivants n’obéissaient qu'à une seule personne : un dénommé Lafferty. Cyrus Haviland ne connaissait ni son prénom, ni son grade, s'il en avait un. Il ne faisait juste appeler Lafferty.

Lafferty était un grand homme au physique et à l'attitude charismatiques. Cyrus Haviland l'avait remarqué dès qu'il était entré au poste. Il avait immédiatement su que c'était lui qui commandait ce joli monde. Il avait cette façon de diriger ses hommes sans avoir l'air de donner des ordres, sans les rabrouer s’ils commettaient une erreur, sans leur imposer la moindre théorie à propos des disparitions. Apparemment, d'après les très brèves discussions que l'inspecteur avait pu capter entre les hommes en costume sombre, ils se devaient tous d'avoir l'esprit ouvert. Ouvert sur quoi ? Telle était la question qu'il se posait depuis. Et plus le temps passait, plus l'inspecteur Haviland se demandait s'il souhaitait vraiment connaître la réponse.

Lafferty était peut-être charismatique, mais il lui faisait froid dans le dos. Il n’était pas du tout le genre de personne avec laquelle il apprécierait de passer des moments intimes. Ce type n'avait pas l'air d'un policier, pas même d'un de ces détectives grassement payés de Londres. Au contraire, ses dépenses semblaient aussi limitées que sa garde-robe. En plus de vivre comme un moine, au milieu de livres et de parchemins anciens, il avait l'air de vivre comme un ascète. Il lisait beaucoup et dormait comme il mangeait : jamais, ou si peu. L'inspecteur se demandait comment son corps, pourtant de bonne carrure et de bonne taille, environ quatre-vingt-dix kilos et presque deux mètres, pouvait supporter un tel régime.

Enfin Lafferty s'exprimait rarement en dehors de son cercle de connaissances qui semblait se résumer à ses subalternes directs et à quelques soldats. L'inspecteur n'avait pu lui parler qu'une seule fois. Il se souvenait de sa voix basse et profonde. Il choisissait chacun de ses mots comme s'il voulait en faire l'économie. L’inspecteur Haviland évitait de croiser son regard et n’aimait pas le sentir se poser sur lui. Lafferty avait des yeux gris qui ne recelaient ni méchanceté, ni cruauté, au contraire. Mais son regard d’acier semblait plus aiguisé et pénétrant que la lame de ce drôle de sabre courbe et tranchante sur un fil qui se trouvait constamment à ses côtés, même lorsqu'il était installé à sa table de travail, plongé dans ses livres. C’était comme si ce regard pénétrait au plus profond de votre âme et de votre corps pour y lire jusqu’aux plus sombres des secrets. Comme tout le monde Cyrus Haviland avait quelques… Il avait des secrets auxquels il évitait de penser comme tels.

À propos de livres, Lafferty avait fait fermer la bibliothèque universitaire d'Oxford au grand dam des étudiants, des professeurs et du personnel. Lorsque ceux-ci s'étaient plaints au doyen, celui-ci les avait tous renvoyés chez eux sans exception avant de prendre congé dans ses appartements sachant que, pour un temps, il n'était plus le doyen de l'Université, juste le locataire de vieux murs.

Malgré le renvoi de ses habituels occupants, l'université n'était pas pour autant déserte. L'inspecteur Haviland et le doyen n'avaient pas été mis dans le secret que conservaient jalousement les nouveaux arrivants. Toutefois, l'inspecteur n'avait pas manqué de remarquer que ces policiers-là ne s'occupaient pas de courir après les pickpockets, ou de régler les affaires de beuveries et de violences conjugales, encore moins de mettre fin aux paris illégaux et de fermer les tripots clandestins. Ces actions auraient sans doute pu leur permettre d’élucider quelques disparitions ou leur donner des pistes à suivre. Et comme tout le monde à Oxford, il avait bien remarqué que les militaires portaient des armes qui semblaient tout droit sorties de la Tour de Londres dans ses moments les plus obscurs. Certains de ces hommes semblaient venir de quelques-unes de ces tribus légendaires des lointaines colonies, et portaient leurs propres armes. Ce qui n’en était pas moins étrange. Depuis leur arrivée, aucun d'entre eux n’avait adressé la parole aux autochtones. Haviland s'était dit qu'ils ne parlaient peut-être pas leur langue. Ce n'était qu'une piètre explication, mais néanmoins une probabilité.

Le doyen en était lui aussi arrivé à la même conclusion, avec plus de conviction, parce que cela l'arrangeait. Pour rien au monde, il ne souhaitait adresser la parole à l'un de ces sauvages venus des profondeurs de l'Asie, des déserts d'orient, des savanes africaines, des jungles sud-américaines ou même de l'un de ces zoos humains bien connus de ceux qui fréquentaient les foires. Il n'était pas fondamentalement raciste. Il n'avait aucune opinion sur le sujet de manière générale. Tant que cela le concernait personnellement. Il avait vu débarquer dans la grande cour de l'Université deux convois de chariots qui avaient sûrement appartenu à un cirque mais dont on avait effacé les couleurs et autres signes distinctifs. Au lieu de fauves, des prisonniers humains, pieds et poings liés par de lourdes chaînes avaient été extraits des cages. D’abord offusqué qu’un tel traitement fut appliqué à des êtres humains, le doyen s’était vite ravisé. Il était certain d'avoir reconnu deux criminels notoires parmi les prisonniers. Une espionne et un meurtrier. Du temps de leur "gloire", la presse les avait respectivement surnommés "La Belle Indienne Sans Pitié" et "Le Croquemitaine". La première sévissait aux Indes, sa patrie d'origine. Bien que, officiellement, de parents anglais, elle était née aux Indes et en avait adopté les coutumes, et certaines idées politiques. Elle avait été ainsi accusée de fournir des renseignements aux indépendantistes. On racontait qu’elle s'était secrètement mariée à l'un des chefs d'une obscure tribu. En plus d’avoir été arrêtée pour espionnage, elle avait aussi été accusée du meurtre d'une famille de colons, et de plusieurs soldats qu'elle avait séduits et tués après les avoir fait boire. Le Croquemitaine, lui, avait commis ses méfaits en Écosse. Toutes ses victimes étaient de très jeunes enfants qu'il avait enlevés dans les maisons de leurs parents pendant leur sommeil. Aucun n'avait été retrouvé. Lors de son procès, il s'était vanté de les avoir cuisinés... et mangés.

Ce qui horrifia le plus le doyen ne fut pas de voir ces criminels dans la cour de son université, ni de les savoir si proches de lui. Il était plutôt grand de taille, et il pratiquait régulièrement des exercices au grand air, ainsi que la boxe anglaise, discipline dans laquelle il avait acquis un excellent niveau. Il se savait de taille à lutter contre l'un et l'autre si cela devait être nécessaire. Non, ce qui l'horrifiait vraiment c'était que tous les deux étaient officiellement morts. Elle : fusillée à Pondichéry. Lui : pendu à Londres. Leur présence, comme celle des cages à fauves qui avaient été entreposées dans la cour, comme l'arrivée d'un bataillon d'infirmières et d'une vingtaine d'hommes en blanc, sans doute des médecins, ainsi que celle de sept dignitaires religieux (un abbé, un pasteur, un imam, et un rabbin, et chose qui lui parut très curieuse, un chaman, un sorcier noir et moine bouddhiste), n'avait rien de rassurant. Le doyen commençait même à y voir une affaire liée au diable ou à l'un de ses démons. Il prit soudain peur. Il fit ses valises en quatrième vitesse, et même s'il ne l'avait pas prévenue, il décida sur le vif d’aller passer quelques jours chez sa sœur. Le temps d'oublier tout ce qu'il avait vu ici.


Liam Finley, Peter Woodsburry et Tom Roberts étaient loin de toute cette agitation et se moquaient du diable et de sa cohorte, même s'ils se signaient à leur évocation. Les trois gamins, respectivement âgés de 13, 12 et 9 ans avaient bien remarqué l'arrivée de nouveaux policiers et des militaires, mais comme ceux-ci ne s’occupaient pas d'eux, ils n'avaient, dans l'immédiat, aucune raison de s'inquiéter de leur présence. L’une de leurs préoccupations habituelles était de faire les poches de ceux qui avaient de l’argent. Comme ils œuvraient près des tripots, il leur fallait éviter les "gros bras" et les barbillons qui n'hésiteraient pas à leur casser les genoux, à leur couper une main ou, pire, les deux. Leur soif d'aventures occupait le deuxième rang de leurs activités. Enfin, leur ultime obsession était celle de tout être vivant en ce monde : survivre. Pour cela, dans l'immédiat, il leur fallait trouver à manger, et Peter avait eu la bonne idée de leur proposer de ramasser les escargots dans le Parc du domaine de Pellegrin pour aller ensuite les vendre au marché. Avec un peu de chance, il y aurait bien quelques gargotiers et marchands de soupe pour les leur acheter. Les anglais n'aimaient pas trop les escargots sous leur forme digeste, mais certains touristes en provenance d'Europe en raffolaient. Au pire, ils les mangeraient eux-mêmes, faute de mieux. En plus, ceux du domaine Pellegrin étaient plus gros et plus gras que tous ceux qu'on pouvait trouver n'importe où ailleurs.

Le domaine de Pellegrin était une grande bâtisse entourée d'un immense parc boisé. Il était situé à la limite de la ville. Curieusement, cela faisait bien un siècle qu'il se trouvait à la limite d'Oxford, alors que la ville s'était étendue dans tous les sens. Tous les domaines, toutes les maisons, construits à la même époque, toutes les terres qui les environnaient, avaient été avalés par les zones industrielles, intégrés aux quartiers résidentiels. Ils appartenaient désormais à l'histoire de la ville, contrairement au domaine de Pellegrin. La ville semblait s'en tenir à distance. Une large avenue, toujours déserte, vide de vie, la séparait du domaine. Les cochers faisaient un détour pour éviter d'y passer, et très rares étaient les promeneurs qui s'aventuraient sur cette avenue qui aurait pu tout avoir pour être agréable, sauf son atmosphère pesante et son silence lugubre. Même les oiseaux avaient déserté les arbres qui la bordaient de chaque côté.

Il en fallait beaucoup plus pour effrayer trois gamins qui savaient ce qu'étaient la faim, la pauvreté et le danger, et qui souhaitaient mettre un peu de baume dans leur existence. En tous les cas, une chose était certaine : les plus beaux escargots du monde se trouvaient dans le parc. On pouvait entendre les coquilles craquer sous les vieilles semelles de leurs souliers. Il n'y avait qu'à se baisser pour les ramasser, même dans un brouillard aussi épais que celui qui était tombé sur Oxford depuis quelques jours.

Les gamins en étaient aux deux tiers de leur ramassage lorsqu'ils se retrouvèrent tous les trois au pied de l'immense bâtisse de pierres. Elle ne déparait pas totalement auprès des constructions traditionnelles d'Oxford. Elle aurait pu être rassurante. Pourtant, elle leur sembla d'autant plus impressionnante, du haut de leurs jeunes années, qu'il leur paraissait que certains de ses éléments n'étaient pas à leur place ou qu'ils n'auraient jamais dû exister. Il y avait quelque chose de bizarre dans l'architecture de cette maison, quelque chose qu'ils ne parvenaient pas à définir et qui leur donnaient l'impression d'une drôle de sensation. Il y avait aussi ce lierre qui la recouvrait. À cette saison, toutes les feuilles auraient dû être tombées. Ici, elles n’étaient même pas rougies comme en automne alors que le cœur de l'hiver battait avec force.

—  Vous savez qu'est-ce qu'on raconte sur cette bicoque ? demanda Peter Woodsburry sur le ton de celui qui en sait beaucoup plus que n'importe qui sur la chose la plus secrète du monde.

Peter Woodsburry était un garçon aux yeux bruns et au teint pâle, aux yeux bleu délavé et à l'air maladif. Il était petit et maigrichon, mais aucun gamin de son quartier ne se serait avisé de lui taper dessus, ou simplement de lui chercher des noises. D'abord parce que Peter savait jouer des poings et des pieds, ensuite parce que tout le monde encourait la vengeance de Liam Finley qui était plus grand et deux fois plus costaud que les gamins de son âge. En plus, il était malin comme un singe.
Il s'adressait autant à Liam qu'à Tom.

Liam, lui, avait les cheveux d'un roux incendiaire et longs jusqu'aux épaules. Les tâches de rousseurs qui constellaient son visage faisaient ressortir ses yeux bleus et vifs. Habituellement, il était le plus bavard des trois mais depuis qu'ils étaient entrés dans le parc, il n'avait pratiquement rien dit. Peter comme Liam avaient une flopée de frères et sœurs, mais ce n'était pas leur seul point commun. Ils étaient aussi cousins.

Contrairement à Tom Roberts. Seul et unique enfant, il était élevé par son père. Sa mère était morte peu après sa naissance. C'était un garçon aux cheveux blonds, et à la figure ronde et joufflue, preuve qu'il était en bonne santé, selon son père. Il avait un regard noir mais doux. Ce qu'il était d'ailleurs de caractère. Tom ne s'était pas élevé tout seul. Généralement, lorsqu'il s'absentait, son père, représentant en matériel agricole, le laissait aux bons soins de la voisine. Tom ne se plaignait pas de sa vie et Ann Donahue n'était pas une méchante femme. Au contraire, s'il avait eu son mot à dire, il aurait bien vu son père se marier avec elle. Tom trouvait toujours le moyen d'échapper à la surveillance de cette bonne vieille Donahue pour rejoindre Liam et Peter. Si elle se fâchait, il trouvait toujours le moyen de lui ramener quelque chose qui adoucissait sa punition.  

—  Tu vas nous dire qu'y a des fantômes dans c'te baraque ? fit Liam qui connaissait le goût de Peter pour les histoires d'êtres fantastiques et de créatures mythologiques.
—  Non.

Tom s'attendait à ce qu'il y ait une suite, mais Peter n'ajouta rien de plus. Ils restaient le nez en l'air à regarder les fenêtres comme s'ils cherchaient à voir quel genre de fantôme allait y apparaître. Tom avait le sentiment que quelque chose les observait depuis la maison malgré le brouillard. Maintenant qu'ils étaient devant elle, cette impression s'était quelque peu évanouie. Pourtant, s’il la cherchait bien, elle était toujours là, quelque part...

— Alors qu'est-ce qu'on raconte ? insista Liam que le silence inhabituel de Peter intriguait.
— Rien. Parce que tous ceux qui sont entrés dans cette maison n'en sont jamais ressortis.
— Ah oui ? Nous dis pas que tu veux y entrer pour vérifier ? Parce que moi, je croyais qu'on était venu chercher des escargots, et si on veut tout vendre avant la fin du marché, faudrait pas qu'on s'attarde de trop...
— Moi, je ne rentre pas dans c'te baraque, lâcha Tom en baissant enfin la tête. On finit ce qu'on a à faire et on se tire d'ici, fissa.

Peter haussa les épaules.
— J'ai dit qu'on allait trouver les meilleurs escargots de tout Oxford, c'est tout.
— De toute l'Angleterre.
— Quoi de toute l'Angleterre ?

Liam sourit.
— T'as dit : "on trouvera les meilleurs escargots de toute l'Angleterre ici".
— Et que si on en récolte suffisamment, et qu'on les apporte avant la fin du marché on fera peut-être du bénéfice, ajouta Tom.
— Sûr que j'lai dit, acquiesça Peter. Et il n’est pas encore né celui qui me fera mentir. Et si on fait ça souvent, peut-être qu'on sera riche avant Noël.

Il ponctua sa phrase d'un clin d’œil et d'un éclat de rire, mais tous les trois songeaient que l’idée n'était pas si mauvaise que cela. Elles ne les rendraient pas riches comme Crésus, mais au moins cela ne demandait pas beaucoup d'efforts. La vente d'aujourd'hui leur servirait de test.
Ils convinrent de se séparer pour terminer le ramassage et de se retrouver devant la grille du domaine après une trentaine de minutes.

La moitié était à peine passée lorsque Liam balança son sac de toile par-dessus son épaule. Le sac était plein et il ne pourrait contenir plus d'escargots sans risquer de se déchirer. Il commença à remonter l'allée de graviers qui faisait le tour de la demeure. Il reconnut la silhouette de Tom à travers le brouillard, et marcha vers lui. Ce fut à cet instant qu'il entendit les voix.

Ce n'était pas vraiment des voix. C'était des chuchotements.

Il rejoignit Tom. Lui aussi avait les entendus.

— Je croyais que c'était toi et Peter, fit celui-ci.
— Bah, comme tu vois, ou plutôt comme tu ne le vois pas, Peter, il n’est pas là.

Un frisson parcourut le dos de Tom. Ses cheveux commencèrent à se dresser sur sa tête. Toujours cet affreux sentiment d'être surveillé. Il essaya d'écouter ce que disaient les voix... Il parvint à comprendre quelques mots comme joufflu, feu, petit... Je les veux... Je veux ses dents... Petites dents...
Liam lui donna un coup de coude dans les côtes qui le sortit de sa léthargie.

— On dirait qu'une autre bande veut nous piquer notre business... J'te parie que c'est la bande à Johnny Eccleston qui est là... Ils essaient de nous faire peur pour nous piquer notre butin… Va falloir qu'on leur fasse comprendre qu'ici, c'est chasse gardée. Propriété privée. Va chercher Peter... Pendant ce temps, j'essaie de voir si y a moyen d'avoir l'avantage.

La frayeur de Tom était descendue d'un cran. Avoir la bande de Johnny Eccleston sur le dos, ce n'était pas le meilleur qu'il pouvait se souhaiter, mais c'était quand même mieux que ce qu'il avait imaginé juste avant.

Tom acquiesça. Il avait vu Peter quelques minutes plus tôt, près de la fontaine. Il marcha dans sa direction d'un pas léger et discret, quoique moins assuré qu'il l'aurait souhaité. Il entendait toujours les voix... comme des murmures étouffés. Elles détournèrent son attention un bref instant. Il buta contre quelque chose et tomba face contre terre. Il se releva aussitôt en jurant tout bas et fit un tour sur lui-même pour comprendre ce qui venait de lui arriver. Il vit le grand panier en osier de Peter. Il était totalement renversé, vidé de son contenu. Tom commença à ramasser tous les escargots éparpillés dans l'herbe humide. La plupart tentaient de se carapater, lentement mais sûrement. Un craquement sec le fit se redresser avec vivacité. C'était un bruit sinistre, à la fois comme une mâchoire qui se referme dans le vide, comme marcher sur des coquilles d'escargots et comme une branche qui se brise… sans être vraiment une branche... Cela provenait de la fontaine... C'était justement là qu'il avait vu Peter, la dernière fois.

— Peter ? souffla-t-il d’une voix faible, peu rassurée.

Son appel se répéta… presque comme un écho, anormalement déformé.
Tom retint son souffle en faisant le premier pas, puis le second. Il avança, lentement, plus silencieux qu'un écureuil. Il s'approcha de la fontaine. L'eau sombre y était gelée, mais pas le sang qui luisait comme des coulis de prunes sur la glace, transparente et gercée, légèrement creusée par la chaleur du liquide. Ce qui laissait supposer que l’animal auquel appartenait ce sang avait été tué récemment. Il y avait des éclaboussures fraîches, de part et d’autre, mais il y avait surtout cette traînée qui montait le long la sculpture qui surplombait la fontaine. Elle représentait une sorte d’enchevêtrement de plantes. En son sommet, surgissait la tête d’un lion rugissant et, pour l’heure, sanguinolente. Quelque chose s’était enroulée à l’une des dents de pierre.

La sculpture et la fontaine étaient adossées au mur nord de la grande demeure. Dans la gueule du lion de pierre, il y avait un trou, pas plus haut, ni plus large qu’un pied. Normalement, c'était de l'eau qui aurait dû en couler, celle des gouttières, mais, d'après leur état, il y avait peu de chance que l'évacuation de l'eau se fasse par la sculpture pour se jeter dans le bassin de la fontaine. Une bestiole en avait profité pour s’installer dans le réservoir. Elle évacuait les surplus de ses repas d’une manière ingénieuse. Tom était curieux de savoir quel genre de bête avait eu cette idée. En même temps, il n’était pas rassuré. Il aurait aimé que Peter soit avec lui. Il avait beau se dire qu’il n’avait aucune raison d’avoir peur, mais c’était quand même là… Il en avait oublié Liam et la bande de Johnny Eccleston.

Tom grimpa, tant bien que mal, sur le rebord de la fontaine en faisant attention de ne pas mettre les mains dans le sang et s’assura qu’il pouvait marcher sur la glace sans la briser. Il se supposait suffisamment léger mais préférait en avoir la certitude. Plus il agissait, plus il se disait qu’il faisait une bêtise, et qu’il allait la payer cher celle-là. Mais c'était plus fort que lui. Il pensa alors à Liam qui les attendait… Pas question de rejoindre Liam sans Peter. S'ils devaient se battre contre Johnny Eccleston et sa bande, trois ce serait mieux que deux. Liam ne se jetterait pas dans la bagarre tout seul. Au moins, Tom avait une bonne excuse, et une bonne raison de rester ici. Peter repasserait sûrement pour prendre son panier. Tom faisait maintenant face à la gueule béante du lion. Si l’animal avait été vivant, il lui aurait trouvé une haleine de poney. Il n’empêchait, même en pierre, ça puait plus que dans une tanière de rats là-dedans.

Il tendit la main vers la pauvre chose recroquevillée autour de l'unique et dernière canine du lion. Elle semblait encore vivante. Il ne parvenait pas à la définir. Il devait la saisir pour l’observer de plus près. Pourtant sa main dévia légèrement. Il venait de sentir quelque chose sous son soulier. Il baissa les yeux et vit trois petits cailloux blancs presque identiques et ensanglantés. Non… Pas des petits cailloux...

Dans son esprit, le mot "dent" venait de se frayer un chemin... Il se baissa et en ramassa un, puis deux… Oui, c'était des dents... Il les fit rouler dans le creux de sa main. Ce n'était pas les dents d'un animal, ni des dents de pierre... Il reporta son attention sur la dent de lion, là où se trouvait la chose qui avait attiré son attention. Il la prit. Elle était un peu molle, bien moins qu’une grosse chenille cependant, et tiède. Il la porta à la hauteur de ses yeux. Il faillit la lâcher lorsqu’il comprit ce que c’était, mais il ne put amorcer son geste à cause des deux lueurs argentés qui apparurent dans la gueule béante du lion de pierre. Un "visage" qu'il ne parvint, sur le coup, à définir que par ses grands yeux laiteux, légèrement irisés, vides de toute pupille, sortit de l'obscurité. Tom ouvrit la bouche, mais il ne parvint à hurler que lorsque la tête entière, grise comme la cendre, sans cheveux, ni poils s'extirpa du trou, suivie par un cou malingre, des épaules décharnées et des bras osseux, terminés par de petites mains aux longs doigts crochus. L'étrange créature hurla à son tour. Son hurlement ressemblait au grognement d'un cochon. Sa bouche s'ouvrit de façon démesurée découvrant une double rangée de crocs blancs comme la neige. La créature lui arracha ce qu’il avait pris pour une chose vivante et qui n'était autre qu'un petit doigt. Elle se renfonça aussitôt dans le trou... Son trou... Effrayé par ce qu’il venait de voir, Tom recula, pataugea dans la traînée de sang avant de partir à la renverse.

Tom s’était retrouvé par terre, devant la fontaine, l’esprit nettement plus clair que l’eau au-dessus de laquelle il venait de marcher. Même pour ses neuf ans, il ne lui était pas difficile de comprendre que c'était le petit doigt de Peter que la créature venait de lui reprendre. Tom en était certain. Mais où était le reste de Peter ? Que lui était-il arrivé ? Tom le devinait, même si, maintenant, son esprit essayait de contrecarrer cette idée, d’anéantir cette pensée... Rien à part cette créature n’était sorti de ce trou… C’était le contraire… Elle avait forcé Peter à y entrer d’une manière ou d’une autre… Ensuite, cette chose l'avait boulotté. Tandis que cette conclusion se formait dans son esprit et qu’il s’efforçait de la garder bien en évidence malgré la confusion qui menaçait de l’anéantir, il se releva et commença à courir, sans plus réfléchir, vers l’endroit où il avait laissé Liam. Il se sentait de plus en plus mal. Ses jambes lui donnaient l'impression d'être en coton, et ses pieds en plomb. Il se disait que c’était à cause de la créature… Elle lui avait fait quelque chose… Elle l'avait touché lorsqu’elle avait repris "son bien". C'était comme s'il avait été touché, fouetté, par une branche morte. Peut-être qu'elle lui avait transmis une maladie. Bientôt tous ses os allaient se casser, s'effriter... C'était comme cela qu'elle avait réussi à enfourner Tom dans un trou aussi petit... Cela ne pouvait être que comme cela. Il se souvenait des longs doigts noirs, griffus et secs de la créature. Sa main n'était pas plus grosse que la patte d'un chat, mais ses griffes infiniment plus longues. Tom eut un haut-le-cœur. Il ne voulait pas finir dans un trou, tous les os brisés, comme Tom.

Il retrouva le sac de Liam. Cette fois, il prit soin de l'éviter. Il s'arrêta et regarda autour de lui. Il aurait voulu appeler Liam mais aucun son ne sortit de sa gorge, et c'est ce qui lui sauva la vie... Ça et...  Il entendit des gémissements à peine couverts par les voix... de nouvelles voix... ou peut-être les mêmes... Elles étaient plus nombreuses. Comme il l'avait fait en s'approchant de la fontaine, Tom marcha lentement en direction de l'ombre qui se mouvait sur le sol à quelques mètres de lui. Il avança, déchirant chaque voile de brouillard qui le séparait de l'ombre. Mais l'ombre n'était pas une ombre. Elle était plusieurs ombres... Pas seulement... Elles étaient sur Liam... Tirant ses cheveux et ses vêtements, lui arrachant des bouts de chair, lui bouffant les lobes des oreilles, lui griffant les joues, lui lapant le sang qui coulait à flot de ses plaies béantes, grognant avec fureur, il y avait ces créatures, les mêmes que celle de la fontaine. Telles qu'elles étaient, comparées à Liam, elles n'étaient pas bien grandes. Un pied, ou deux, peut-être. Dix, si on leur étirait les bras et les jambes jusqu'au bout des griffes. Dix, cela devait aussi être le nombre de créatures qui s'acharnaient sur Liam. Sa figure était griffée, mordue, ensanglantée. Ses vêtements déchirés aussi. Tom fit un pas vers lui. Il voulait aider Liam mais ne savait pas comment. Son esprit refusait de lui en donner le moyen.

Une des créatures le vit et bondit du dos de Liam pour atterrir devant son visage. Elle regardait Tom de ses grands yeux laiteux comme si elle ne le distinguait pas bien  malgré sa proximité. Elle sentit qu'il représentait un danger pour elle et ses compagnons, mais avant qu'elle puisse donner l'alerte, Liam l’attrapa d'une main et la retourna tête vers le bas avant de la lui écraser contre le sol. Cela sembla être aussi facile que casser l'une de ces poupées de chiffon avec la tête en porcelaine dont les petites filles des bourgeois ne se lassaient jamais. Tom eut l'impression de se réveiller de son cauchemar pour mieux le vivre. Il devait aller chercher de l'aide, mais Liam ne tiendrait pas jusqu’à son retour. Il devait l’aider... Il vit alors Liam lui faire un signe de la tête, à peine perceptible, comme lorsqu'ils se cachaient des policiers ou d'une bande rivale et qu'ils ne pouvaient se parler autrement que par signes. Ce signe-là disait clairement « fuis ! » Dans pareils cas, il fallait effectivement fuir et, s'il y avait le risque que les choses s’aggravent, aller chercher de l'aide. Peut-être que Liam tiendrait jusqu'à son retour...

Tom hésita à peine une seconde avant de détaler. Il courut aussi vite qu'il le put car il savait que sa vie en dépendait. Il continua à entendre des voix autour de lui. Elles lui brouillaient l’esprit. Puis, elles passèrent derrière lui lorsqu'il traversa l'avenue. Elle était déserte. Il n'y avait personne pour l'aider... pour aider Liam... Il entra dans la ville... Il continua à courir sans rencontrer âme qui vive sur son chemin. Il glissa deux fois sur les pavés, s'écorcha les genoux et les paumes des mains. Il se releva et recommença à courir. Il n'entendait presque plus les voix. Pourtant, il sentit inconsciemment que jamais plus elles ne le quitteraient. Il avait tout vu... Tom avait dit que personne n'avait pu raconter ce qui arrivait à ceux qui pénétraient dans la maison. Si on n'avait jamais retrouvé les corps c'était parce que les créatures faisaient le ménage derrière elles, et elles ne laissaient aucun témoin. Même si on parvenait à sauver Liam, tôt ou tard, elles le retrouveraient... et lui aussi... Cette idée le terrorisa et eut raison de sa conscience vacillante.

Il fut soudain arrêté par un mur inattendu. Tom voulut s'écarter. Il fut soulevé du sol par une poigne puissante. Il ne reconnut pas l'uniforme militaire. Il n'aurait reconnu aucun uniforme. Il hurla lorsqu'il vit la figure noire au niveau de la sienne. Ses yeux étaient si blancs... Il hurla et hurla de plus belle lorsque la face sombre sourit... de toutes ses grandes dents blanches. À bout de forces et de nerfs, il finit par s'évanouir.


Deux jours plus tard, un grand homme, aux larges épaules légèrement voûtées se tenait debout, engoncée dans son manteau noir, au pied de l'imposant manoir du domaine de Pellegrin. Toujours imposant mais beaucoup moins impressionnant qu'il l'avait été jusqu'alors. Tous les carreaux avaient été brisés, les fenêtres avaient été descellées. Des rideaux en lambeaux pendaient lamentablement par ce qui n’était plus que des trous béants. Les murs étaient éventrés de part et d'autre. Des parties entières de la grande maison manquaient... Si le jeune Tom avait été présent, il aurait sans doute apprécié la disparition des incongruités qui l'avaient tant inquiété, et la vengeance des hommes sur ces créatures surnaturelles.

À l'intérieur de la maison, c'était pire. On aurait pu croire que chacune des pièces avait été bombardée de l'intérieur. Quant au parc, il n'en restait plus qu'un vaste champ labouré, constellé de trous profonds et veiné de tranchées boueuses d'où s'échappaient parfois des filets de fumée. Tous les arbres avaient été déracinés, débités en rondelles. Ces dernières avaient été brûlées par chariots entiers dans un fourneau installé au milieu de l'avenue qui n'était plus déserte car les curieux étaient venus en nombre malgré un temps toujours peu charitable. Certains d'entre eux auraient pu tenter de voler un peu de bois pour se chauffer, mais ils avaient l'impression que ce serait côtoyer le diable de trop près, voire carrément lui offrir le gîte et le couvert.

— Lafferty ?

Le grand homme sembla sortir d'une profonde méditation en voyant Dorcas approcher.
Vêtus de la même manière, les deux hommes auraient pu être confondu, mais il était impossible de confondre Lafferty avec qui que ce soit.

— Combien ? demanda celui-ci d'une voix profonde et mesurée.
— Plusieurs centaines de corps humains... Enfin ce qu'il en reste... Les seules choses qu'ils ne dévorent pas, ce sont les crânes.
— Ils les ont gardés comme des trophées, j'imagine.
Cette évocation arracha une grimace de dégoût à Dorcas qui acquiesça :
— Ils les ont exposées dans leur salle du trône. Il en avait du sol au plafond.
— Ça leur ressemble bien.
— Saloperies de bestiaux... J'espère qu'on les a tous eux.
— Vous feriez mieux de vous en assurer, répondit Lafferty. Nous reste-t-il encore des appâts ?
— Quatre, Monsieur. La femme et trois types... des voleurs de poules...

Lafferty s'accorda un instant de réflexion avant de répondre. Il répugnait à se servir des femmes. Fussent-elles des traîtresses et des meurtrières. Quant à ces voleurs, qui savait les motifs exacts de leurs vols ? Dans ce monde, la faim et la misère pouvait pousser des hommes humbles et honnêtes au crime. Il n'avait pas choisi les condamnés. Il avait pris ceux qu'on lui avait donnés. Ils étaient les seuls "appâts" qu'il avait pu obtenir. Et si ces hommes et cette femme, par leur sacrifice involontaire, pouvaient sauver des millions d'autres vies, alors leur fin se justifiait bien plus que leur existence.

— Mettez-les dans les cages à fauves et assurez-vous que les Ke-lings survivants puissent y entrer facilement sans se douter qu'il s'agit d'un piège.
— Ce ne sera pas difficile. On les a faits courir dans tous les sens et on leur a fait peur. Ils doivent être en colère et affamés, donc imprudents.

Lafferty ne releva pas et poursuivit sur le même ton un peu las.

— Arrangez-vous pour rendre vos appâts irrésistibles. On ne sait jamais.
— Bien.
— Combien avons-nous tué de ces créatures ?
— Environ 4500. C'est le plus grand groupe que nous ayons rencontré jusqu'à présent. Ils avaient construit l'essentiel de leur ville sous le domaine, mais les rabatteurs et les veilleurs vivaient en surface dans le manoir et dans les arbres.
— Si on peut encore appeler cela un manoir... Il y a longtemps que ce terme ne lui est plus approprié... Ils se sont servis des pièces de leur vaisseau pour remplacer toutes les parties qui n'ont pas résisté au temps et à son usure... ou à leurs indélicatesses. Ces "bestiaux", comme vous dites Dorcas, sont comme une meute de ratiers dans une cristallerie. Je m'étonne que nous ne les ayons pas repérés plus tôt. J'imagine que les propriétaires de ces lieux ne sont plus de ce monde.
— Granville s'est renseigné sur le sujet. Le domaine appartenait à un français : Rodolphe De Pellegrin du Bois-Terreau. Il a disparu lors de la Révolution française. Néanmoins, d'après les archives de la police d'Oxford, il y a eu de nombreuses disparitions de domestiques alors qu'il vivait encore ici. On n'a jamais réussi à prouver que des crimes avaient été commis. Le bonhomme avait la réputation de maltraiter son personnel. Il n'était donc pas étonnant que certains domestiques aient décidé de partir sans demander leur solde. C'est après son départ pour la France que les disparitions ont augmenté dans toute la région et que l'on a commencé à parler de cet endroit comme maudit et démoniaque. Pour ma part, je ne suis pas certain que le propriétaire ait été victime de la Révolution. À un moment ou à un autre, il n'a plus été en mesure de fournir leur quota de viande fraîche aux Ke-lings, et ils se sont retournés contre lui.
— D'une certaine manière, il aurait bien été victime d'un raccourcissement. Cela signifie aussi que ces Ke-lings sont installés dans la région depuis au moins cent ans. Nous venons peut-être enfin de détruire la colonie-mère, la dernière sur la Terre. Lorsque nous aurons rasé cette bâtisse, enfumé et détruit tous leurs terriers, et, éliminé tous les Ke-lings sans la moindre exception de ce prétendu royaume, nous irons en France continuer à faire ce pourquoi nous sommes entraînés : supprimer tout ce qui menace notre monde et notre humanité. En l’occurrence, il semblerait que nous ayons affaire, là-bas, à des blanka edrojs, ou comme ils se surnomment eux-mêmes, des lumi Kasvots.  
— Ils pensent que "faces blanches" les rapprochent trop des humains. Pour en revenir aux Ke-lings, je me demande ce que ces créatures avaient en tête ?

Lafferty sourit. Il voyait où son collaborateur voulait en venir.
— Ou ce qu'elles n'avaient pas. Elles ont commis une erreur en s'attaquant à ces gamins et en en laissant un s'échapper. Tant mieux pour nous.
— Sauf votre respect, monsieur, toutes les créatures ne sont pas mauvaises. Les blanka edrojs, par exemple, vivent à l'écart des humains et ne cherchent pas à...
— Allez dire cela à leurs victimes, le coupa Lafferty. En particulier aux deux gamins qu'elles ont désossés, ou à Tom Roberts. Ce gosse ne recouvrira plus jamais la raison et passera toute son existence dans un asile psychiatrique.
— Les Ke-lings sont des monstres, mais, je me permets d'insister... Ce n'est pas le cas de toutes les espèces.

Lafferty fit quelques pas en direction du parc dévasté. Il comprenait les scrupules de Dorcas. Il en avait eu lui aussi... au début... à une toute autre époque... Cela lui semblait si loin, cependant il n'avait rien oublié. Rien. Car depuis, il avait appris que la moindre hésitation pouvait coûter une vie ou plusieurs. Dorcas l'apprendrait sans doute lui aussi s'il continuait à douter. Il ne pouvait rien faire contre cela. Cela ne dépendrait que de Dorcas. Il ne pouvait que le mettre en garde.

— Certaines espèces semblent inoffensives, finit-il par répondre. Mais qui peut en avoir la certitude ? Comment savoir si ce n'est pas pour mieux s'emparer de notre planète et asservir l'espèce humaine, ou la détruire. Nous ne pouvons le savoir que lorsque nous nous trouvons confrontés à la menace. Qui auraient pu craindre des créatures comme les Ke-lings rien qu'en les voyant ?
— On ne peut pas dire qu'elles ont un air sympathique...
— Parce que, d'après-vous Dorcas, l'habit fait le moine ?
— Non... Non... Bien sûr... se défendit Dorcas.
— Les Ke-lings ont assassiné de nombreux êtres humains, et sûrement encore plus d'animaux. Ils ne sont pas des créatures pensantes selon nos critères, certes. Pour nous, ils sont des prédateurs. C'est dans leur nature de tuer, mais nous ne pouvons accepter que ces créatures viennent modifier l'ordre établi sur cette Terre, l'ordre de notre chaîne alimentaire. Avant eux, il y a eu les Toppees, et encore avant les Malluts. Il y a aussi eu des créatures isolées tout au long des siècles passés. Peut-être des naufragés qui avaient peur des hommes et que cette peur avait poussé à tuer. Peut-être des éclaireurs venus étudier le meilleur moyen d’éradiquer tout ce qui vit sur la Terre... ou seulement en exterminer l’espèce dominante, nous, pour prendre sa place. Que sais-je ? Nous sommes le dernier rempart... le seul rempart contre ce genre de menace, et nous ne devons jamais douter du bien-fondé de notre mission. Ne dormez-vous pas mieux en sachant que les menaces réelles, évidentes, sont éradiquées, et que les potentielles sont neutralisées, placées sous haute surveillance ?

Dorcas ne répondit rien.

— Ne dormez-vous pas mieux Dorcas ? insista Lafferty en élevant la voix.

Ce qui n’était pas dans ses habitudes et fit sursauter Dorcas.

L’instant suivant, Lafferty se retourna vivement vers son collaborateur, toujours surpris par son brutal et inattendu changement d’humeur. Il avait un regard dur, et son visage affichait une volonté implacable.

Dorcas ne battit pas en retraite pour autant.

— Non, monsieur. Mais tôt ou tard, l'un de ces fichus explorateurs, aventuriers, archéologues, ou je ne sais quoi encore, découvrira l'un des camps, ou bien un artefact qui attirera au mieux des curieux, au pire de nouveaux visiteurs. Nous pourrions alors avoir à faire face à une nouvelle invasion contre laquelle nous ne pourrons pas lutter, et si les nouveaux arrivants apprennent ce que nous avons fait à ceux qui les ont précédés... Que dire de l’opinion publique ? Nous pardonnera-t-on d’avoir tenu le monde dans l’ignorance ? Non, monsieur, je ne dors ni beaucoup, ni bien.

Lafferty avait écouté avec attention. Son visage avait repris son masque d'impassibilité. Il comprenait les craintes de Dorcas parce qu'elles étaient aussi les siennes.

— Chaque menace en son temps. S'ils savaient ce dont nous sommes réellement capables, alors ils n'essaieraient pas de nous envahir... En attendant, vous devriez passer un peu de temps avec notre scientifique. Une discussion avec lui vous remonterait sans doute le moral. Il a des théories très intéressantes sur l'évolution de la vie. D'après lui, nous ne devons pas craindre l'avenir si nous avons une idée de ce qu'il peut nous réserver. Il pense que nos "invités" peuvent nous en apprendre beaucoup, sur eux, et surtout sur nous-mêmes. Vous pourriez peut-être lui apporter personnellement les spécimens de Ke-lings que nous lui avons réservé pour ses études.

Dorcas acquiesça. Il allait se retirer mais Lafferty le retint, une main posée sur son épaule :

— Assurez-vous, cette fois, que ces spécimens soient bien morts. Quand il en aura terminé avec eux, brûlez les et mettez les cendres dans une boite scellée et rapportez-la, en personne, au Fort.

Dorcas acquiesça à nouveau en silence et prit congé de Lafferty.

Ils ne le savaient pas encore, mais les deux hommes ne devaient plus jamais se revoir.

(À suivre…)


Dernière édition par Ihriae le Ven 14 Avr 2017 - 19:07, édité 4 fois
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MessageSujet: Re: L'Origine de nos peurs / OdP (Tome 1)   Jeu 13 Avr 2017 - 20:19

L’ORIGINE DE NOS PEURS


Tome 1 : Esmelia



PROLOGUE 2



1875

— Tu sais que sur certaines planètes, je suis considéré comme un dieu ?

La petite fille aux longues nattes rousses acheva de relacer sa bottine, et lissa sa jolie robe du dimanche avant de le regarder attentivement. Sa petite bouche rose se tortilla un court moment mais aucun son n'en sortit. Ses pupilles noires qui semblaient déjà déborder sur un iris marron se dilatèrent encore plus tandis que ses paupières se refermaient légèrement. Elle le jaugeait comme elle l'avait souvent fait ces derniers jours. Il lui avait raconté tellement d'histoires toutes plus invraisemblables les unes que les autres sur les différents dieux qu'il disait avoir bien connus. Il lui avait aussi raconté l'histoire de quelques héros, mais il prétendait en avoir moins rencontré que des dieux, et c'était il y avait très longtemps. Elle savait que tout n'était pas possible. À commencer par l'existence des dieux. Ce n'était que des histoires pour effrayer les vieilles bigotes et les enfants qui risquaient de mal tourner, disait l'oncle Charles. À chaque fois, la tante Emma le reprenait doucement. Mais elle, du haut de ses quatre ans de petite humaine, bientôt cinq, elle savait ce qu'il en était : de dieux, seul ou multiples, il n'y en avait point.

Même si les dieux existaient, quelque part dans l'univers, lui, n'en était pas un. Les dieux ne pouvaient pas mourir. Ni souffrir comme il souffrait. Elle avait vu les blessures sur son dos qui commençaient à cicatriser. C’était comme s’il avait reçu des coups de fouet, mais un fouet dont les lanières auraient été de braises. Il en résultait d'horribles blessures rougeoyantes et purulentes, profondes comme des tranchées, qui ne voulaient pas guérir et qui inquiétaient l'oncle Charles. Il n'avait pas été aussi inquiet depuis l'époque où elle était restée plusieurs semaines sans parler. C'était au lendemain de la mort de ses parents.

Évidemment, il ignorait qu'elle avait ressenti son inquiétude. Quelques jours plus tard, un après-midi, elle avait entendu l'oncle Charles parler avec des hommes de l'ambassade anglaise et des policiers. Ces derniers avaient terminé leur enquête et avaient conclu à l'effondrement accidentel des catacombes à l'intérieur desquelles ses parents effectuaient leurs fouilles archéologiques. Les agents étaient venus remettre aux Darwin l'autorisation de ramener la petite fille en Angleterre. Elle se souvenait de ces hommes, avec des costumes clairs. Chacun avait une énorme moustache qui lui barrait une figure rougie par le soleil et la chaleur syriens. Ils transpiraient à grosses gouttes. On aurait dit que toute l'eau que contenait leur corps essayait de s'en échapper. Pour eux, elle était censée croire que ses parents étaient partis en voyage quelque part. Il n’y avait pas un seul endroit sur la Terre où ils seraient allés sans leur enfant. Elle n'avait aucune raison de les détromper parce que, d'une manière certaine, c'était le cas. Elle ne leur dirait jamais qu’elle était morte dans le même accident qu’eux. En quoi cela changerait-il quelque chose ? Mieux valait en rester à la seule version qu'ils connaissaient et qu'ils accepteraient : celle où on l’avait  retrouvée endormie sur le lit de ses parents, dans la chambre qu'ils louaient, à cet hôtel dans lequel descendaient tous les européens de passage dans la région.

Elle s'était retrouvée dans cette chambre, sale, poussiéreuse, les vêtements déchirés, les cheveux emmêlés, sans savoir comment elle y était arrivée, sans souvenirs des instants précédents. Elle avait fait une grande toilette avant de se changer, s'était débarrassée de ses vêtements abîmés dans l'une des poubelles à l'extérieur de l'hôtel. Pourquoi irait-on les fouiller ? Puis elle était retournée dans la chambre, épuisée par ses dernières tâches, l'esprit comme une page blanche et le corps rompu, décollé, désolidarisé de son âme d'enfant. Elle s'était endormie comme la première fois. Cette première fois dont son petit corps n’aurait jamais dû se réveiller. Elle ne savait plus comment cela était possible.

Il n'y avait que la douleur dont elle se souvenait. L'énergie qu'elle avait mis à survivre, à s'accrocher à ce corps qui n'était pas le sien. Où se trouvait-elle avant ? Juste avant... Elle ne s'en souvenait plus malgré ses efforts, mais elle s'était battue pour ne pas partir... et pour que le cœur de ce corps si frêle, si fragile continue à battre. Elle s'était enveloppée de ce petit corps qui peinait à se réchauffer. Elle lui avait fait don de son énergie, elle s'était scellée à lui et au fantôme de l'âme qui l'avait quitté. Bientôt, elle oublierait tout comme à chaque fois. Jusqu’au moment où, le temps venu, enfin, il lui faudrait accomplir sa mission. Ce ne serait peut-être pas dans cette vie dont elle ne garderait guère plus de souvenirs que la précédente, ni dans la prochaine. Pour l’instant, elle était trop faible, pas encore assez habituée à son nouveau corps et à ses fonctions. La parole était l’une d’entre elles.  

Ce n'était pas qu'elle ne voulait pas parler. Elle ne le pouvait pas tout simplement. Elle avait essayé, mais sa gorge refusait de lui obéir. Les mots restaient coincés à mi-chemin entre son cerveau et ses cordes vocales. Cela ne lui était jamais arrivé. Autrement, elle se souviendrait encore de cette douleur... de sa gorge enflammée... de cette peur de ne pas pouvoir faire vivre ce corps... et de ne pas lui survivre alors qu'elle avait encore tant de choses à préparer dans ce monde, des choses dont elle ne parvenait pas encore se souvenir, des choses qui n'avaient rien à voir avec la manière de faire fonctionner ses cordes vocales et dont elle se souviendraient peut-être que le moment venu. Comme avec ce corps, elle était en territoire inconnu. Cela ne devait pas être si compliqué que cela à faire fonctionner, pourtant. Il fallait simplement comprendre le mode d'emploi de la machine, de l'instrument...

Dans pareilles conditions, difficile de s’exprimer avec les autres enfants de son âge. On ne l’avait pas renvoyée au pensionnat. Cela ne lui manquait pas. Pour ce qu’elle en retirerait... L’oncle Charles et la tante Emma avait refusé de la placer dans une institution spécialisée comme l’avait préconisé le médecin. Et, si elle ne savait pas encore parler, elle savait fort bien écouter. Depuis que l’étranger avait élu domicile chez les Darwin, elle allait de sa chambre au laboratoire de l’oncle Charles, ou à son orangerie, selon son humeur. Tantôt pour écouter les histoires de l’étranger sur les dieux et les mondes qu’il avait visités, tantôt pour apprendre auprès de l’oncle Charles comment l’Homme était arrivé au sommet de la chaîne alimentaire et à un degré tel d’intelligence qu’il avait créé des civilisations, en avait détruit tout autant, et pouvait aujourd’hui quitter le sol de sa planète natale grâce à des dirigeables. Il était même sur le point de construire de gigantesques croiseurs pour aller dans les étoiles. Tout cela l’intéressait beaucoup plus que ce que les bonnes sœurs avaient à lui apprendre.

Elle chercha chez cet homme étrange ce qui pouvait faire de lui un dieu. Il avait de longs cheveux noirs et bouclés, retenus sur sa nuque par deux tresses, une barbe fournie mais courte, la peau légèrement tannée par la chaleur du désert. Ses yeux d’un noir profond semblaient avoir vu beaucoup de choses. Ils étaient ceux d'un aigle, et son nez lui en donnait le profil. Mais, avec elle, son regard se faisait le plus souvent amical, et même espiègle. Il ne riait jamais et restait constamment sur le qui-vive.

"Homme" ne pouvait être le terme approprié. Elle le savait. Comme elle, il n'en avait que l'apparence, et encore. Il devait être plus qu'un homme, sans aucun doute. Mais un dieu ? Il avait peut-être l’apparence d'un demi-dieu. Cela elle pouvait le croire parce qu'il n'avait rien d'un géant. Les dieux étaient des géants. Et les demi-dieux n'étaient pas immortels ou insensible au passage du temps. Il n'avait pas l'air d'un vieil homme. Mais ne lui avait-il pas dit qu'il avait été enfant, lui aussi, et qu'il avait grandi au cœur des grands empires antiques. Il était devenu adulte à l'époque où ils commencèrent à s'effondrer les uns après les autres, au moment où d'autres civilisations légendaires commençaient à se faire connaître.

L'être à l'apparence d'homme qui se trouvait allongé dans le lit, devant elle, au milieu de la chambre, était une force de la nature. Sans quoi, il n'aurait jamais survécu à de telles blessures. Elle ne connaissait qu'une seule catégorie de créatures capables de survivre à pareil traitement, mais aucun d'entre elles ne pouvaient prétendre être un dieu, car toutes avaient été exterminées, il y a des millénaires de cela. Non, peut-être pas tant... Deux millénaires seulement, un peu plus peut-être... Comment le savait-elle ? Se pouvait-il qu'enfin... Elle avait regardé à l'intérieur de son esprit, furtivement. Il était assurément ancien et bien chevillé au corps qu'il habitait. Ce corps qu'il avait toujours eu. Elle l'envia pour cela. Elle avait regardé à l'intérieur de lui, et il l'avait senti. D'ordinaire, personne ne le pouvait. Il était bien différent de toutes les autres créatures qu'elle avait pu rencontrer, même si elle ne parvenait, encore une fois, pas à ce souvenir de celles-ci. Mais rares étaient celles qui se rendaient compte de ses incursions dans leur esprit, uniques étaient celles qui parvenaient à la repousser, à la rejeter...  
 
Elle avait décidé. Non, il n'était pas un dieu. Les dieux étaient des imbéciles prétentieux, imbus d'eux-mêmes et de leurs pouvoirs. Il n'était pas de ceux-là. Pas totalement. Elle le sentait. Et lorsqu’un dieu était blessé alors il se guérissait lui-même grâce à ses pouvoirs magiques. Lui, il n'avait pas la force de marcher certains jours, et il dormait beaucoup trop. Les dieux ne dormaient pas. Ils ne rêvaient pas non plus, alors que ses sommeils à lui étaient profondément agités. Les dieux ne racontaient pas d'histoire aux enfants, et lui, il lui en avait déjà raconté beaucoup.
Mais que savait-elle vraiment des dieux ? En avait-elle déjà rencontré ?

Elle secoua la tête. Non, il n'était pas un dieu.

Il était plus qu'un dieu. Il était un dragon... un dieu-dragon, peut-être... Plus qu'une légende, il était un mythe. Leur rencontre ne pouvait pas être due au hasard.

— Pardon, vous pouvez répéter, mademoiselle ?

Elle secoua de nouveau la tête pour dire non.

— Qu'est-ce qui vous fait croire que je ne suis pas un dieu ?

Elle aurait pu descendre de son fauteuil, aller poser son doigt sur l’une de ses blessures les plus douloureuses et appuyer suffisamment fort pour le faire pester comme à chaque fois que l’oncle Charles venait les nettoyer avant de changer ses pansements, mais il n'aurait pas plus apprécié que le vieux naturaliste qui lui avait strictement défendu d'approcher l'étranger. Charles et Emma l'appelaient Adad. Elle trouvait que c’était un prénom plutôt doux pour quelqu’un qui ne voulait précisément pas l’être. Qui était-il réellement ? D'où venait-il ? Quel serait son rôle dans l'avenir de ce monde ? Serait-il de ceux qui mèneraient la bataille finale, ou bien de ceux qui se sacrifieraient pour que ce monde puisse vivre ? Serait-il de ceux qui participeraient à le détruire ? Serait-il un obstacle qu'il faudrait éliminer ?

L'étranger soupira. Il ne l'avait pas quittée des yeux un instant, guettant une réaction sur son visage ou dans son attitude. Attendait-il qu'elle prononce ses premiers mots de petite humaine ? Il devait se douter que rien n'y ferait. Elle ne parlerait pas. Aucun son ne sortirait de sa petite gorge.

Il se demanda si son pouvoir pourrait la guérir.

Elle faillit sursauter. Il avait bien pensé cela. Clairement. Jamais une pensée aussi claire n'avait autant bruissé dans son esprit. C'était comme s'il la lui avait envoyée, ou plutôt comme s'il lui avait totalement ouvert son esprit, le temps d'une pensée, pour partager son secret. Oui, il était bien étranger à ce monde. Oui, il était bien quelqu'un de différent. Pas totalement humain, et il savait ce qu'elle était... ou croyait le savoir. Elle évita de le regarder. Assise sur sa chaise près de l'une des deux fenêtres de la grande chambre d'ami, elle tourna la tête en direction du beau jardin anglais qui sortait tout juste de l'hiver. Elle le regarda comme si c'était la première fois qu'elle le voyait.

D’une certaine manière, c’était le cas, mais cela ne durerait pas. Il y avait les choses dont elle ne s'était jamais souvenue, et puis, il y avait celles qu'elle avait oubliées. D'autres souvenirs, pensées, sentiments et impressions partiraient encore. Les vestiges de l'esprit de ce qu'elle avait été, et ceux, fantomatiques, de l'enfant, disparaîtraient avec le temps... Non, pas tout à fait... Les siens, ceux qui lui étaient propres, seraient simplement recouverts d'un voile. Le moment venu... En attendant, elle se construirait d'autres souvenirs, ceux d'une enfant qui recommençait une nouvelle vie après la mort de ses parents. Elle apprendrait à sentir et ressentir comme n'importe quel être en période d'apprentissage, à comprendre et à appréhender ce monde et ces êtres qui l'entoureraient désormais. Il en serait ainsi jusqu'à l'accomplissement de sa mission.

Elle le sentit sourire, intérieurement, derrière son épaule, sa nuque, son dos. C'était comme un frisson glacé qui venait de lui parcourir l'échine et avait atteint son système nerveux. Il était satisfait du tour qu'il venait de lui jouer, à elle, la "petite voleuse de pensées". C'était aussi un avertissement. Il voulait qu'elle en ait conscience et qu'elle n'essaie plus jamais d'entrer dans son esprit. Autrement, il se montrerait implacable. Elle sentit combien il pouvait être fort et dangereux. Enfant ou non, humaine ou pas, il n'hésiterait pas à la punir si elle passait outre l'avertissement. Mais elle ne le craignait pas. Quoi qu'il puisse tenter contre elle, il ne lui ferait aucun mal parce qu'elle était plus forte que lui. Si elle le souhaitait, s'il représentait le moindre danger pour elle, elle pouvait le détruire d'une simple pensée. C'était comme une sorte de mécanisme d'autodéfense ancré au plus profond de son être. Cependant, elle comprenait son besoin d' "intimité". Elle lui accordait volontiers cette condition sans lui en souffler le moindre mot.

Elle savait aussi qu'il aurait bientôt besoin d'elle.

Ce n'était pas seulement parce qu'il souhaitait comprendre ce qui était en train de lui arriver, ce qu'il était devenu qu'il s'était réfugié chez l'oncle Charles. Certes, il voulait que le vieil homme trouve le moyen d'enrayer la propagation du mal dont il était atteint.

Il convoitait un artefact découvert en Assyrie par Henri, son « père ». Il l'avait confié à l'oncle Charles, bien avant la naissance de sa fille. L'oncle Charles l'avait relégué au grenier, parmi des boites scellées et d'autres choses oubliées dont il ignorait les fonctions. Un artefact dont l'Étranger lui avait déjà parlé dans plusieurs de ses histoires, elle s'en souvenait très clairement. Il l'appelait L'Occulteur de Mondes.

Bientôt, il lui demanderait de le prendre, de le voler, et de le lui remettre. Elle le ferait parce qu'elle savait que l'oncle Charles ne s'en apercevrait jamais, parce que ce ne serait pas tout à fait un vol, parce que cet objet appartenait à l'Étranger, et parce qu'elle sentait que c'était ce qu'elle devait faire. Comme une bulle de savon disparaissant soudain, après avoir longuement erré dans l'air, et dont il ne restait plus rien excepté quelques vagues particules colorées qu'il fallait s'efforcer de ne pas perdre de vue pour savoir qu'elle avait existé, elle ne sut plus, d'où cette idée lui était venue, disparue comme une de ces bulles de savon qui s'envolaient vers le ciel et éclatait avant de l'atteindre, dispersant leurs molécules dans le néant.

Il y avait aussi Constance, sa mère... Elle se corrigea instinctivement : la mère de celle dont elle avait pris la place. Depuis qu'il avait vu son portrait, il était obsédé par elle. Il ne cessait de lui poser des questions, parfois étranges, auxquelles elle ne pouvait pas répondre. Constance habitait son esprit... Il ne l’avait jamais rencontrée, dans cette époque ci, du moins... pourtant il y avait quelque chose qui le liait à elle, encore et toujours... Il l'aimait profondément, mais pas à la manière des humains, ni à celles d’autres espèces intelligentes...  Elle était à la fois comme un rêve inaccessible et une obsession. Était-ce la manière dont ces créatures auto déifiées exprimaient leurs sentiments les plus profonds ? Les plus vieilles légendes de ce monde n'étaient faites que de cela. Comme ses pareils, il ne faisait pas exception. Il désirait ce qu'il ne pouvait pas avoir. Ce qu'il n'avait pas le droit de posséder.

Une autre bulle sortie du néant voleta dans son esprit... Ceux qui avaient tissé son destin avaient bien fait leur travail. Ils avaient pensé à tout, jusqu’à l’impensable, d'une vie à l'autre. Bientôt comme tous les siens, elle pourrait trouver le repos éternel et l'oubli total... avant de disparaître à son tour.


Dernière édition par Ihriae le Ven 14 Avr 2017 - 19:08, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: L'Origine de nos peurs / OdP (Tome 1)   Ven 14 Avr 2017 - 19:00

L’ORIGINE DE NOS PEURS


Tome 1 : Esmelia



CHAPITRE 01


XXème siècle.

Elle oublia, mais pas aussi vite qu'elle l'avait imaginé. Ses souvenirs disparurent vers l'âge de douze ans. Lorsqu'elle relisait le journal qu'elle avait tenu durant cette période, la jeune femme avait l'impression qu'une étrangère l'avait écrit. Mais c'était bien son écriture et ses mots. Elle savait qu'il y avait une raison à son état. En l'absence de souvenirs ou de réponses à ses questions, elle s'était résignée à attendre et à apprendre.

À onze ans, elle avait finalement demandé à être envoyée dans un pensionnat en Suisse. Elle avait décidé que pour être ce qu'elle paraissait être, une jeune humaine issue d'une famille de la haute bourgeoisie, il fallait qu'elle vive comme telle. Elle quitta l'Angleterre, son oncle et sa tante pour la Suisse, le pensionnat et les religieuses. Au passage, elle fit un séjour en Italie, pays qu'elle trouva merveilleux. Être séparé Charles et Emma fut sans doute la chose la plus difficile qu'elle ait eu à vire durant ces années. C'était peut-être le signe avant-coureur indiquant que le caractère humain prenait le dessus sur celui du Tisseur. Partir, s'éloigner le temps que le processus de fusion suive son cours était la meilleure des options. Elle ne voulait pas que quelqu'un découvre qu'elle était l'une de ces créatures que de mystérieux hommes, vêtus de longs manteaux à hauts cols, et coiffés de chapeaux noirs, été comme hiver, livraient à son oncle pour les disséquer. Celui-ci n'en parlait jamais, mais elle avait furtivement lu dans son esprit que ces créatures n'étaient pas terrestres. Elles n'étaient pas non plus mortes de manière naturelle. Elles avaient toutes été exterminées par ces hommes sombres. Que penserait-il s'il comprenait qu'elle était l'une d'elles, en partie du moins ? Peut-être en serait-il peiné, ainsi qu'Emma... Elle ne voulait pas leur infliger cette peine, même si elle savait qu'ils ne la livreraient jamais aux hommes en chapeaux noirs. Ils ne leur avaient pas livré l’Étranger.

Adad avait aussi quitté la demeure familiale avec l'Occulteur de Mondes... ou un objet qui en était l'une des pièces. Elle le supposait sans en être certaine. Après l'avoir volé dans le grenier de son oncle, parmi sa collection d'objets anciens, et avant de le remettre à l’Étranger, elle l'avait gardé et étudié toute une nuit. Elle se souvenait de cela. C'était un tout petit objet en or qui ressemblait à une montre gousset, ou à un de ces pendentifs dans lesquels on cachait des photos de famille, la photo d'un amoureux, ou un talisman. Elle n'avait pas pu l'ouvrir pour voir ce qu'il cachait. De fins motifs, probablement gravés par un orfèvre oriental, parcouraient toute sa surface, des deux côtés. Ces lignes continues, courbes, qui s'entrecroisaient avaient-elles une signification ? Un tel objet devait valoir une petite fortune. N'importe quel homme aurait essayé de le vendre à un collectionneur ou à un musée plutôt que de le laisser prendre la poussière dans un grenier...

L’Étranger était guéri, du moins en apparence, mais son mal était bien plus profond que ne le laissaient pourtant voir ses blessures. Ni la tante Emma, ni l'Oncle Charles n'en avait reparlé, sauf pour lui dire de ne jamais l'évoquer en présence d'autres personnes qu'eux-mêmes. Ils entendaient surtout par cela : ne pas en parler devant le nouvel assistant de Charles, ce Dorkas qui imposait sa présence au scientifique. Le vieil homme n'appréciait guère cette interaction dans son travail, aussi emprunte de respect fut-elle. Cependant, c'était le prix à payer pour étudier des spécimens uniques.

Dorkas tentait de brouiller l'image que l'on pouvait se faire de lui, de cacher ce qu'il était vraiment derrière son allure d'étudiant passionné, et un peu naïf. Il n'en restait pas moins qu’il était de ceux qui chassaient les êtres comme elle. Il était malin et dangereux. En plus, les dernières semaines où elle l'avait croisé, il semblait avoir pris de l'assurance, et ses aises, dans la demeure familiale. Il avait posé beaucoup de questions sur Henri et Constance... Sur Constance, en particulier... Il prétendait qu'elle ressemblait à une autre femme qu'il n'avait jamais connue personnellement, mais que l'un de ses amis avait beaucoup aimée bien des années plus tôt. Cette femme était morte, bien avant la naissance de Constance. Elle doutait qu'il eut des amis. Pourtant, à la manière dont il en parlait, elle avait pu sentir du regret dans sa voix.

Elle était ressortie du pensionnat sept ans plus tard, diplômes en poche et humaine parmi les humains, quoiqu'un peu plus douée que la moyenne, sans les souvenirs d'une vie ou d'un monde autres que ceux dans lesquels elle se trouvait. Ce qu'elle avait écrit dans son journal ne ressemblait plus qu'à des histoires écrites par une jeune fille passionnée de récits fantastiques. Néanmoins, elle se serait bien gardée de le montrer à quiconque, sauf à quelqu'un en qui elle aurait une totale confiance et qui ne la prendrait pas pour une folle à interner.

Elle le rencontra, dans le bateau qui la ramenait en Angleterre, en la personne du séduisant Adam Larsen. De dix ans son aîné, il était l'homme que toutes les jeunes filles du pensionnat rêvaient d'épouser. C'était elle qui avait eu cette chance. Il était bel homme. Surtout, il était doté d'un charisme incroyable qui faisait converger tous les regards dans sa direction. De nationalité danoise, il souhaitait immigrer aux États-Unis, mais il s'était arrêté en Angleterre et avait épousé cette terre dès l'instant où son regard s'était posé sur celle qui allait devenir son épouse quelques temps plus tard. Ce qui l'avait attirée chez lui, c'était ses yeux bleus, incroyablement vifs, comme si rien ne pouvait leur échapper. C'était un homme très direct. Il ne s'était pas embarrassé de préambule, ni d'artifices pour lui faire sa demande en mariage.

Quelques mois plus tard, Anna-Louise, l'enfant qui avait rencontré un dragon, peut-être le dernier de son espèce, épousait Adam Larsen, qui au cours de sa naturalisation britannique devint Adam Larson, futur fondateur des industries Larson. Ce fut une union des plus heureuses qui auraient pu continuer des années encore... jusqu'à ce que la mort sépare les deux amoureux.

Anna-Louise mourut à vingt-quatre ans en donnant naissance à son premier enfant, une fille qui fut prénommée Olive. Adam Larson fut un veuf inconsolable durant les dix années qui suivirent. Il lui fallut ces dix années pour comprendre qu'il avait aimé un fantôme. Ce fut au contact d'un autre fantôme, sa fille, qu'il commença à comprendre et à voir ce que le commun des mortels ignorait. Grâce à elle, il comprit ce que fut Anna-Louise entre quatre et douze ans, et ce qu'elle était devenue. Il avait retrouvé cette part manquante dont elle parlait dans son journal.

Jusqu'à ses dix ans, Olive fut une enfant avec une mémoire d'adulte. Elle possédait les souvenirs des deux vies d'Anna-Louise, celle de l'être qui avait pris la place de l'enfant, et celle du fantôme de celle-ci. Ces vies étaient à la fois si distinctes et si entremêlée qu'elle-même avait eu des difficultés à les différencier les deux premières années. Le cerveau d'un petit d'humain n'était pas aménagé pour ce genre de cohabitation, pas plus que celui d'un adulte. Mais l'adulte savait ce qu'il fallait faire. Elle n'était pas revenue d'entre les morts, elle s'était simplement endormie dans le corps d'Anna-Louise depuis ses douze ans, et elle s'était réveillée dans celui de son enfant... Son père biologique avait-il compris dans quoi elle se débattait ? Il avait lu le journal de son épouse et il l'avait remis à Olive dès qu'elle avait été en âge de lire. Olive aimait celui qui lui avait participé à lui donner un corps humain. Elle lui en était reconnaissante. Mais finalement, elle le connaissait peu. Depuis la mort d'Anna-Louise, il s'était plongé dans le travail. Il avait effectué de bons placements, investit dans différents commerces et racheté des entreprises qui n'avaient cessé de prospérer. Ses rares moments de liberté, il les consacrait néanmoins à son étrange enfant.

Adam Larson se remaria à l'aube du vingtième siècle. Moins par amour que par convenances, et non s'en s'assurer que sa nouvelle femme, Rose, serait plus une mère de substitution qu'une marâtre pour Olive. Elle lui donna un fils, Adam junior. Si elle fut surprise par la maturité de la petite fille, elle mit néanmoins un point d'honneur à l'élever comme son propre fils. Lorsque, deux ans plus tard, Olive perdit les souvenirs de ses anciennes vies, elle dût réapprendre tout ce qu'une enfant de son âge aurait dû savoir. La seconde Madame Larson ne ménagea pas sa peine. Pour expliquer ce qui était arrivé à leur fille, les Larson évoquèrent les ravages d'une méningite. Ensemble, ils s'en tinrent à cette seule et unique explication, mais Adam Larson en avait une autre qu'il avait gardée pour lui. Ce secret, il ne l'évoquait qu'en présence d'Olive en espérant que cela raviverait quelque chose en elle, même si ce n'était pas sa mémoire, même s'il savait qu'elle n'était plus qu'un corps habité par l'âme fantôme d'une enfant qui, en réalité, n'avait jamais existé. L'autre conscience avait toujours été présente depuis la naissance de l'enfant. Où se cachait-elle maintenant ? Pourquoi avait-elle choisi de s'endormir ? Qu'est-ce qui faisait qu'elle s'endormait à un moment ou à un autre ? Dieu n'avait peut-être pas prévu que deux âmes puissent habiter un seul et même corps...  

Malgré tous les soins dont elle fut l'objet, Olive resta une enfant tandis que son corps, lui, continuait à évoluer vers l'âge adulte. Au cours de sa seizième année, ses parents s'installèrent dans une vaste propriété dans le nord de l'Irlande. Olive eut du mal à accepter ce changement, mais elle finit par s'y faire. Elle avait pris l'habitude de courir la campagne avec son petit frère, Adam. Un jour, en plein après-midi, il était revenu, seul et en pleurs. Il avait expliqué à ses parents que trois garçons l'avaient frappé, et avaient forcé Olive à les suivre. Adam Larson avait prévenu la police, et organisé une battue à travers la campagne et les forêts environnantes. La jeune fille avait été retrouvée, dans les ruines d'un château détruit par les ans et les guerres d'autrefois. Elle était si choquée, si traumatisée qu'elle n'avait pu décrire ses agresseurs. La description donnée par Adam jr ne correspondait à aucun garçon de la région. Personne ne le savait alors, mais toute sa vie, il s'était senti responsable de ce qui était arrivé à Olive, et le sentiment d'impuissance qui en était né, l'avait rongé, fragilisé, chaque jour de plus en plus.

Olive n'avait jamais raconté ce qui lui était arrivé, n'avait plus jamais dit le moindre mot, n'avait plus quitté sa chambre jusqu'à la naissance de sa fille, entre Noël et le jour de l'an 1911. La sage-femme aurait juré avoir tenu entre ses mains un nouveau-né sans souffle. Mais comme un écho à la vie envolée de sa mère, le bébé se mit à respirer, miraculeusement.

Adam Larson la prénomma Audrey.

Audrey Larson, née d'un père inconnu, oublia très vite la triste vie de sa mère. Était-ce parce que cette vie n'était que brumes ? Ou bien était-ce parce que le processus devenait de moins en moins difficile ? Ou encore parce qu’elle avait appris quelque chose de l'existence d'Olive ?

Ses souvenirs ne la quittèrent pas avant ses cinq ans. Comme l'avait fait sa grand-mère, Anna-Louise, quarante ans plus tôt, elle s'en accommoda. Elle ne chercha pas à résister lorsque les souvenirs s'enfuirent. Elle fut une enfant vive et intelligente. Elle fit des études et devint reporter pour un journal local de la Côte Est du Canada. Même si elle n'avait pas souvent l'occasion de leur rendre visite en Irlande ou en Angleterre, elle ne perdit pas le contact avec les Larson, père et fils. Pour la seconde fois, Adam Larson fut veuf. Elle revint pour l'enterrement de Rose, la seule mère qu'elle avait connue. À cette occasion, Audrey fit la connaissance du meilleur ami d'Adam Larson junior. Il s'appelait Liam Turney. Quelques mois plus tard, elle l'épousait.

Comme une tornade, la crise emporta tout sur son passage : des industries, des emplois, des logements, des hommes, des rêves et des idéaux. Les entreprises Larson ne firent pas exception. Adam Larson junior perdit plus de la moitié de la fortune familiale. Il fut victime d'un accident de voiture deux mois après le fameux Jeudi noir. La presse s'attarda moins sur cet accident qu'elle qualifia sans état d'âme de suicide, que sur les tragédies qui s'étaient abattues les unes après les autres sur Adam Larson Senior. Elle fit de lui le symbole d'une Europe durement touchée mais qui finit toujours par se relever. Adam Larson Senior n'en demandait pas tant.

Son fils laissait derrière lui une veuve qui n'avait jamais été en très bons termes avec son beau-père, et un bébé, Robert. Au lendemain de la mort de son époux, elle quittait l'Irlande après avoir déposé son fils le hall de la demeure familiale. Son grand rêve était de faire carrière à Hollywood, mais elle était persuadée qu’elle n’y parviendrait jamais avec un enfant dans ses jupons.
Elle n'alla jamais à Hollywood, mais par un curieux détour, elle se retrouva en Allemagne et y devint une actrice très appréciée des réalisateurs et du public, beaucoup moins de ceux qui allaient prendre le pouvoir une poignée d'années plus tard.
 
Robert grandit chez son grand-père. Un temps, il fut question qu'Audrey et Liam l'adoptent, mais leur union en péril ne le leur permit pas. Trois ans après s'être mariés, ils divorcèrent. Liam partit aussitôt pour l'Amérique du Sud à la recherche de vestiges et de reliques aztèques. Il ne sut jamais qu'il avait eu une fille cette même année, et que son ex-femme mourut en la mettant au jour.

Lisiann prit conscience de sa nouvelle existence à l'aube d'une ère nouvelle, celle d'un monde moderne, bâtie sur une guerre et la mort de millions d'hommes qui étaient nés et avaient vécu sur des continents différents avant de venir mourir en Europe ou en Asie. Adam Larson éleva son petit-fils, Robert, et son arrière-petite-fille, Lisiann, comme ses deux enfants. À un peu plus de soixante-dix ans, il assuma ses nouvelle "paternités" et la reprise en main de ses affaires. Alors qu'on le disait ruiné, le vieux lion se transforma en phénix et renaquit de ses cendres. Comme la première guerre mondiale lui avait apporté ses profits les plus conséquents, la seconde en fit de même, et plus encore. Nombre de ses entreprises se lancèrent dans l'équipement militaire : uniformes, armes, munitions, matières premières... Il engagea des scientifiques pour mener ses propres recherches et créer de nouvelles armes. Les chercheurs de l’un de ses laboratoires travaillèrent ainsi en étroite collaboration avec ceux de Los Alamo, sur le Projet Manhattan.

Lisiann et Robert grandirent sans s'inquiéter de leur avenir. Lisiann était une petite fille qui montra, très tôt, un don pour le langage ordurier et la bagarre. Adam Larson eut toutes les peines du monde à calmer ce trop plein de vitalité et sa volonté de se heurter aux autres enfants comme aux adultes. À elle seule, elle démontra autant de caractère que sa mère et son arrière-grand-mère. En elle, il ne pouvait s'empêcher de les revoir toutes les deux, et même Olive. De ce qui aurait pu être une douleur, il avait fait une force... et une bénédiction. Même en son petit-fils, d'une autre manière, il avait retrouvé quelque chose de son fils. Cela l'avait aidé à vivre à chaque fois qu'il avait perdu les êtres les plus chers de son existence. Pour canaliser l’énergie de Lisiann, il choisit de l'envoyer au pensionnat qu'avait fréquenté Anna-Louise.

Lisiann devint une jeune fille accomplie. Elle était aussi indépendante et têtue que Robert était soumis et dévoué à son grand-père. Elle se passionnait pour tout ce qui touchait à l'espace. Très tôt, elle avait part de son intention de devenir la première femme à voler dans l'espace. Pour Robert, son rêve relevait de l'utopie, et il était bien placé pour le savoir. Il avait effectué quelques investissements dans le domaine, puis comprenant qu'il était porteur, il avait investi des sommes plus importantes dans la recherche. Il entrevoyait les retombées indirectes des technologies spatiales, celles qui, dans dix, vingt ou trente ans, seraient à la portée du commun des mortels. Il ne pouvait cependant influer sur le programme spatial qui ne prévoyait aucune femme dans le programme. Du moins, pas tant qu'on n’aurait pas dépassé le state de la mise en orbite de chiens ou de chimpanzés. Et même si cela devait passer à l'expérimentation humaine, et il savait que cela arriverait, les femmes n'iraient pas dans l'espace avant longtemps. Lisiann n'irait donc jamais dans l'espace. Sa fille, ou sa petite fille, peut-être, mais il ne serait plus là pour le voir... à moins d'atteindre un âge vénérable, peut-être.

À défaut de pouvoir voler dans l'espace, Lisiann travailla sur les différents moyens d'entrer en communication avec une intelligence extraterrestre. Elle avait monté son propre centre de recherches en Californie. Du moins si l'on pouvait appeler cela un centre de recherches. Il n'avait rien à voir avec ceux de la Larson. En comparaison, ses moyens semblaient artisanaux.

Si cette obsession pouvait paraître étrange à tous ceux qui ne connaissaient pas Lisiann, voire être une forme de folie, pour Adam Larson, il était parfaitement normal qu'elle cherche à renouer avec ses origines. Le vieil homme n'avait plus aucun mal à appréhender sa véritable nature. Lisiann possédait cette chose qui la renvoyait à ses ascendante, et qui la rendait différentes des autres femmes. Elle était unique. Il l'aimait comme la chair de sa chair, tout en sachant qu'il ne pourrait rien faire de plus pour elle. Il l'aimait telle qu'elle était, un fantôme, une poupée pilotée par une âme venue d'un autre monde qui ne faisait que refléter ce que Lisiann aurait pu être si elle avait vraiment vécu...

Pour Robert, elle était sa sœur adoptive et aimée. Il acceptait son caractère fantasque. À part son amour immodéré pour la science-fiction, Lisiann était une jeune femme comme les autres qui aimaient ces nouvelles musiques sur lesquels tous les jeunes se déhanchaient, et le cinéma en plein air. Il ne voyait pas en elle une future femme modèle au foyer. Et il s'en félicitait. Il en était amoureux, même s'il ne se l'avouait qu'à demi-mot. Il aurait aimé qu'elle soit la mère de ses enfants... Mais jamais il n'aurait fait quoi que ce soit en ce sens car il connaissait l'histoire de ses ascendantes. Il ne voulait pas la perdre. Il ne voulait pas que son grand-père au crépuscule de sa vie connaisse encore un deuil, même si c'était pour accueillir une nouvelle vie. Il ne voulait pas non plus connaître les mêmes tragédies que lui. Il espérait que si Lisiann se mariait un jour, avec un peu de chance, avec son caractère indépendant, ce serait avec un homme qui aurait déjà des enfants, ou lorsqu'elle-même ne serait plus en âge d'en avoir...

Son vœu ne fut pas exaucé. Lisiann rencontra Aubrey Danatess, un jeune professeur d'université, dans une convention de science-fiction, en Californie. Il était engagé volontaire dans l'armée américaine. Elle l'épousa en 1956 lors d'une permission.

Au début de l'année suivante, Aubrey disparut au cours d'une mission en Asie. Lisiann revint s'installer dans la demeure familiale au Canada. Elle n'avait jamais montré à quel point cette disparition l'avait affectée. Elle disait qu'il était encore en vie, quelque part, dans une jungle En était-elle vraiment persuadée ? Était-ce seulement pour ne pas inquiéter Adam et Robert ? Elle découvrit qu'elle était enceinte peu après. Elle savait qu'elle pouvait interrompre sa grossesse, mais elle n'envisagea même pas cette solution. Elle voulait donner naissance à ce bébé.

Elle mit au monde une fille qu'elle prénomma Helena avant de s'éteindre comme l'avait fait ses ancêtres. Avant de mourir, elle avoua à Adam Larson qu'elle avait lu le journal de ses ancêtres bien avant qu'il le lui confie, et que c'était cela qui avait décidé de la direction que devait prendre sa vie.

Helena n'hérita pas du caractère fantasque de sa mère, seulement de la détermination commune à tous ses ancêtres. Sa première personnalité fut prééminente jusqu'à l'âge de dix ans.

Durant les dix dernières années de sa longue vie, Adam Larson put à nouveau parler à Anna-Louise, à Olive, à Audrey et à Lisiann. Ils évoquèrent leurs vies passées, tout un siècle d'évolution humaine, de souvenirs heureux, d'épreuves malheureuses. Cependant, l'esprit humain était tel qu'ils se rappelaient surtout les bons moments. Anna-Louise lui apprit qu'elle avait gardé, durant quelques années, un œil sur cet étranger que son oncle adoptif, le célèbre Charles Darwin avait soigné, et dont elle lui avait parlé quelquefois. Elle lui expliqua qu'il avait établi des liens étroits avec une femme, Etsuko Wong. Celle-ci était encore en vie. Elle avait eu des enfants... des héritiers. Ils dirigeaient une société encore plus puissante que les Industries Larson. Olive, dans son retard mental, sa folie douce, n'avait pas eu que des amis imaginaires. Elle évoqua notamment une créature, mi- humaine, mi- animale qui l'avaient protégée à plusieurs reprises d'une mort certaine. Olive refusa d'en dire plus à ce sujet. Audrey, elle, en tant que reporter avait enquêté sur des faits étranges, sans jamais avoir la preuve de l'existence réelle de créatures extraterrestres ou mythiques. Enfin, Lisiann était parvenue à entrer en contact, une fois, avec une intelligence robotique qui prétendait se trouver à bord d'un vaisseau. Elle avait pensé à un mauvais canular. Puis, quelques années plus tard, peu avant sa mort, elle avait eu d'autres contacts, avec une organisation... un groupe de résistants extraterrestres... installé sur la Terre. Son instinct lui avait alors conseillé de se méfier, de rester prudente. Elle avait cru à ce qu'ils prétendaient être, mais elle avait aussi eu le sentiment que leurs intentions n'étaient pas aussi honorables qu'ils le prétendaient et qu'ils la mettaient en danger, elle et ses descendantes. Il était trop tôt. Elle ne pourrait pas lutter contre eux tout en protégeant Lisiann... Elle avait rapidement cessé de communiquer avec ces gens, ou ces créatures.

Robert assista à la plupart de ces entretiens. Pas un instant, il ne remit en doute les étranges révélations de cette petite fille qui s'exprimait comme une adulte. Sa mère, Lisiann avait été ainsi un temps. Il avait entendu dire beaucoup de choses sur Anna-Louise, Olive et Audrey. Tout ce que racontait cette enfant expliquait bien des mystères et tellement d'autres choses qu'il n'était jamais parvenu à s'expliquer.

Durant plusieurs semaines, il enquêta sur ces faits. Il lut aussi le journal tenu par les quatre femmes. Plus que son grand-père, il eut la bonne distance pour appréhender chaque élément de l'histoire, les liens pouvant exister entre eux, et des rumeurs extérieures qu'il avait entendues grâce à son réseau d'informateurs. Notamment sur des recherches menées dans le domaine spatial, ou encore des découvertes qui ne devaient rien à l'humanité, du moins à son stade d'évolution actuelle. Adam Larson ne cautionnait pas ses méthodes d'espionnage issues de la guerre froide, mais il admettait qu'elles étaient nécessaires. Leur survie pouvait en dépendre. Ils vivaient dans un monde où tout le monde espionnait tout le monde. Si les chinois ou les américains profitaient de certaines avancées technologiques de la Larson. Aucune raison pour que la Larson, ses filiales et leurs chercheurs n'en fassent pas de même.

Adam Larson mourut à l'âge vénérable de Cent-deux ans. L'âme qui avait vécu cinq existences auprès de lui durant près de quatre-vingt-dix ans en conçut une peine que jamais encore elle n'avait connue. Ce fut une chose étrange pour elle. Sa douleur était autant physique que psychique. Devenait-elle plus humaine que Tisseur ? Elle ne le savait pas. Cependant, elle ne pouvait pas ignorer cette douleur qui la faisait souffrir. Le seul moyen qu'elle avait de la supporter était de se retirer, de laisser sa place au fantôme, à l'image miroir d'Helena. Elle lui légua son savoir de petite fille, et une certitude : jamais elle ne serait seule.

Aubrey Danatess revint d'une longue période de captivité qui avait fait de lui un homme brisé. Il n'avait pas quitté l'Asie immédiatement après sa libération. Il avait trouvé refuge au cœur d'une ethnie isolée de toute civilisation moderne. Alors que la guerre faisait rage à des centaines de kilomètres, il s'était reconstruit à sa manière. Sa fascination pour les mondes inexplorés et les civilisations inconnues l'y avaient aidé. Il avait vécu en homme libre au sein de cette ethnie, et il l'avait quittée lorsqu'il avait senti que c'était le bon moment.

Le hasard d'une rencontre avec une patrouille de militaires américains en reconnaissance dans la région avait fait le reste. On l'avait rapatrié aux États-Unis sans lui demander son avis. Il était resté sur une base militaire durant près de six mois et avait subi des centaines d'interrogatoires pour savoir ce qui lui était arrivé durant ces dix années, ce qu'il avait pu donner comme informations à l'ennemi et celles qu'il avait pu recueillir même inconsciemment.

Petit à petit, il avait retrouvé ses réflexes d'homme occidental. Il s'était aussi souvenu qu'il avait une femme... dont la famille, richissime, vivait entre l'Amérique du Nord et le Canada. Qui disait richissime, disait aussi influente. Elle pourrait donc le sortir de cette mauvaise situation dans laquelle il se trouvait. Aubrey n'était pas un mauvais homme. Il agissait certes pour son intérêt, mais si Lisiann avait refait sa vie, il ne s'y imposerait pas. Il accepterait le divorce sans rien lui demander en échange. Tout ce qu'il souhaitait, c'était reprendre le cours d'une vie normale.

Au lieu d'une femme, il trouva une petite fille de treize ans, Helena. Un seul regard sur elle et il ne se sentit plus le cœur à partir sans se retourner. Il décida qu'elle vivrait avec lui. Robert Larson tenta de s'y opposer, en vain. Il proposa à Aubrey le poste de son choix dans l'une de ses entreprises ainsi qu'une confortable rente mensuelle en plus de son salaire. Aubrey déclina toutes les propositions. Il emmena sa fille avec lui. Au cours des années qui suivirent, ils voyagèrent ensemble à travers le monde, tantôt à la recherche de tribus isolées du monde moderne et de ses interactions, tantôt sur des sites de fouilles archéologiques. Cette vie de bohème qui était aussi dans l'air du temps n'était pas pour déplaire à l'enfant, puis à la jeune fille qu'elle devint. Elle ne vécut pas les années soixante comme celles de la contestation, mais bien comme celles de la liberté : liberté d'être, liberté de vivre, liberté de courir à travers le monde.

Combien de fois cette liberté aurait pu leur être retirée ? Elle ne les comptait plus depuis longtemps. Plus d'une fois, son père et elle avaient dû fuir une menace, identifiée ou non, souvent des gens du gouvernement du pays dans lequel ils se trouvaient. Il fallait dire qu'en matière de reliques, ou d’œuvres d'art local lorsqu'il fallait les protéger de la destruction ou du pillage, Aubrey Danatess n'avait pas plus de scrupules que certains commanditaires. Il s'était ainsi heurté à d'autres chasseurs de reliques, ou à des collectionneurs véritablement crapuleux.

Helena devint une jeune femme aux longs cheveux blonds, parfaite illustration des belles évanescentes photographiées par David Hamilton. Elle possédait un caractère bien trempé. Femme totalement libre, de corps et d'esprit. Professionnellement, elle revint aux origines ancestrales, en quelques sortes. Les parents d'Anna-Louise étaient égyptologues. Elle étudia pour devenir archéologue et se spécialisa dans l'art mésopotamien. Elle avait notamment en tête de découvrir le trésor de Darius III, disparu en 330 avant J.-C., près de Téhéran, ou, au moins, son tombeau à Persépolis, autrefois capitale de l'empire achéménide.

Au cours d'un stage, elle rencontra Brent Evihelia, un curieux personnage, un peu fantasque, dont l'une des particularités était d'avoir des reflets dorés dans les yeux, ce qui lui donnait un charme fou. Elle en tomba rapidement amoureuse. Ils lièrent leur destinée de la manière la plus libre qui soit, sans serment, sans contrat, sans cérémonie et sans enfant, car ni l'un ni l'autre ne le souhaitait. Helena ne lui avait pas caché ce qui arrivait aux femmes de sa lignée. Leur décision était mûrement réfléchie.

On avait beau être au milieu des années 80, à l'époque de la working girl et du girl power, à un moment où les femmes prenaient pleinement et entièrement les commandes de leur corps et de leur destin, et où les moyens de contraception étaient de plus en plus variés et efficaces, il arrivait parfois que ces derniers ne soient pas infaillibles. Alors que ses certitudes étaient claires, Helena les vit s'écrouler les unes après les autres. Ce ne serait pas dans cette vie qu'elle découvrirait le tombeau du grand Darius et son fabuleux trésor... Un trésor qui pourrait changer l'humanité... La sauver...

Pas un instant, elle ne songea à recontacter Robert Larson. Elle savait qu'il était resté en contact avec son père durant un temps, mais pour elle, il était un étranger. Elle avait vécu treize années chez les Larson, mais elle avait presque tout oublié de cette période. Il ne lui en restait plus que de vagues impressions et des images furtives. Alors pourquoi le contacter ? Elle n'avait rien contre le milliardaire, même s'il représentait tout ce que son père, Aubrey, n'aimait pas : un danger pour les tribus qui souhaitaient rester en dehors du monde moderne, la disparition des derniers espaces vierges, le mépris de l'écologie, le pouvoir de l'argent et de la guerre...

Bref, Robert Larson, ses industries, ses recherches dans différents domaines, représentaient ce qu'il y avait de plus dangereux en ce monde pour Aubrey Danatess. Mais Helena, contrairement à son père, n'avait aucun combat à mener contre lui. Elle savait ce que la famille de sa mère devait aux Larson et elle les respectait pour cela. Cependant, par respect pour son père, et parce qu'elle sentait qu'il devait en être ainsi, elle préféra garder ses distances. Elle brouilla les pistes pouvant conduire les Larson jusqu'à elle ou à sa future fille. Le temps venu, s'il le fallait, alors leurs chemins se croiseraient de nouveau. Mais en attendant, il était nécessaire qu'aucun lien ne puisse être établi entre les Larson et elles.

Esmelia Danatess-Evihelia ouvrit les yeux le jour de l'été dix-neuf-cent-soixante-treize.

Avant même de savoir parler, ou même marcher, elle avait su que cette incarnation serait la dernière. Ce serait dans cette vie-là qu'elle aurait à mener sa mission. Elle le savait aussi sûrement qu'elle savait que deux consciences ne pouvaient habiter le même corps. Même si l'une d'entre elles était extraterrestre et l'autre un fantôme. Le cerveau humain, contrairement à celui d'autres espèces, ne semblait pas être fait pour cela. L'une devait laisser la place à l'autre, sans quoi les deux mourraient. Mais l'autre y survivrait-elle longtemps ? Cela faisait si longtemps qu'elles étaient liées, comme des sœurs siamoises. Elle ne pouvait en être certaine. Toutes ces vies passées lui avaient appris une chose, elles avaient besoin l'une de l'autre. Elles se nourrissaient l'une de l'autre. Esmelia mènerait la partie de la mission qui lui était assignée. Le reste se ferait de lui-même lorsque tous les éléments auraient pris place.

Le problème était que, malgré tout le temps dont elle avait bénéficié, elle n'avait presque rien préparé. Elle le regrettait. Dans l'immédiat, elle se trouvait dans une enveloppe aux capacités limitées, pour ne pas dire inexistantes. Elle ne pouvait même pas s'exprimer intelligiblement. Pendant les prochaines années, elle gagnerait en autonomie, mais elle serait vulnérable, fragile... et repérable, car elle sentait que la Horde était proche. La Horde... son peuple... et les Rétameurs, ou quel que soit le nom qu’on leur donnait dans différents univers : Epinceurs, Laminoires, Noctiblancs, Nautes stellaires, Chasseurs de monde... Elle les sentait aux portes de cet univers.

La Horde, c'était ce que son peuple était devenu à leur contact. Les siens avaient non seulement subi la contamination des envahisseurs, mais ils avaient aussi scellé le destin de milliers de galaxies... Ils s'étaient liés aux Rétameurs et en étaient devenus des chiens fidèles. Par sa nature, elle était liée à son peuple quoiqu'il soit devenu depuis qu'elle était partie... peu avant l'invasion. Il formait un tout, une sphère pensante, un même esprit. Mais son peuple ne tolérait pas les parties manquantes comme elle, pas plus que celles qui étaient défectueuses comme 'Ran, considérant que cela brisait l'harmonie de leur structure. Il lui fallait soit réparer, soit détruire définitivement...

'Ran... Elle n'avait plus pensé à lui depuis si longtemps alors qu'il était important... bien plus qu'elle. Si elle devait protéger son existence au prix de la sienne, elle n'hésiterait pas. Parviendrait-il à échapper à la Horde et à ses maîtres ? Elle ne pouvait que l'espérer. 'Ran avait toujours été différent d'eux, et ce serait ce qui le sauverait. C'était pour cela qu'elle l'avait choisi. Et puis, parce que cette différence le rendait imprévisible, incompréhensible pour eux. Il les avait toujours perturbés, effrayés même, au point d'avoir toujours été exclu de la communauté.

Cela suffirait-il ? En cinq vies, elle n'avait trouvé aucune trace de sa présence sur la Terre. Elle n'avait pas senti les Rétameurs si proches non plus... Peut-être n'était-il pas éveillé comme elle... Sa présence n'était peut-être pas encore latente, ou bien le processus d'intégration avait changé sa nature, l'avait modifiée. Serait-ce une bonne chose ? Peut-être pas en ce qui la concernait. Cependant, si cela devait bien être le cas, alors la Horde mettrait plus de temps à le retrouver... si elle devait y parvenir. Toutes les suppositions pouvaient être possibles. Tout ce qu'elle espérait, c'était qu'il soit bien sur la Terre et, surtout, qu'il soit conscient de sa mission. Dans le cas contraire...  

Combien de temps faudrait-il à la Horde pour arriver dans cette galaxie ? Encore cent ans ? Beaucoup moins... Cinquante ans ? Ce serait le délai maximum... Si elle sentait leur présence aujourd'hui, cela signifiait que les Rétameurs avaient déjà écrémé les galaxies qui les séparaient de celle-ci, les unes après les autres. Combien de mondes vivants y avaient-ils détruits ? Combien d'êtres avaient-ils assimilés dans leurs rangs et réduits en esclavage ? La présence de créatures sur la Terre, certaines arrivées depuis des milliers d'années, et même celle des êtres humains, étaient des preuves de leur progression et de leurs exactions. Tous étaient venus se réfugier, souvent par hasard, autrement par chance, sur la seule planète qu'ils pensaient protégée de la vue de leurs ennemis. Sauf que le système de protection ne fonctionnait plus. Il était tombé en panne depuis près de deux mille ans. Une simple panne de mécanisme... Ce qui tendait à prouver que rien n'était immuable, infaillible ou même infini, effectivement. Après des milliers d'années de fonctionnement, ce n'était pas si extraordinaire. Sauf que cela ne tombait pas au bon moment.

Personne n'avait ressenti l'urgence de le réparer. Personne ne savait alors que les Rétameurs et la Horde avançaient inexorablement vers la Terre. Elle devait retrouver le seul être capable de remettre le mécanisme en marche. Elle avait pour mission de retrouver celui qui possédait le cœur de ce mécanisme capable de cacher un monde aux yeux des dieux eux-mêmes, et donc probablement aux Rétameurs et à la Horde. Il y avait toutes les chances que cela fonctionne aussi avec les envahisseurs. Elle savait par où commencer. Toutefois, cela ne suffirait pas. Non seulement, il faudrait remplacer le cœur de la machine, mais il faudrait aussi remettre le mécanisme en route, le réamorcer. À cela, elle entrevoyait déjà de nombreuses difficultés.

Où donc se trouvait celui qui possédait le cœur ? Cela faisait plus d'un siècle qu'elle ne l'avait pas vu, ni entendu parler de lui. L'avait-il toujours en sa possession ? Savait-il à quoi ressemblait la machine ? Saurait-il la retrouver ? Nul ne savait à quoi elle ressemblait, et elle pouvait se trouver partout dans cette galaxie. Sur une planète, sur un satellite ou même quelque part dans l'espace ? S'ils ne la retrouvaient pas avant l'arrivée des Rétameurs, ceux-ci pourraient bien la retrouver avant eux... Si l'être qui possédait le cœur de la machine était déjà entre leurs... Non. Impossible. Il était bien trop malin pour être pris, et trop indépendant pour être soumis...

Seuls Baal l'Ancien, ou Darius auraient pu dire à quoi ressemble L'Occulteur de Mondes, et où il se trouve. Mais ils avaient disparu avant que la machine cesse de fonctionner. Et si elle ne se trouvait pas sur la Terre, comment l'atteindraient-ils ? À sa connaissance, il n'y avait aucun vaisseau spatial sur cette planète, encore moins un vaisseau capable d'emporter un équipage au-delà de Mars ? Alors imaginer voyager en dehors du système solaire, et en moins d'une dizaine d'années. C'était une période de progrès, elle n'en doutait pas, mais où en serait-ils dans quinze, vingt ou vingt-cinq ans ? Autre problème, la machine avait été conçue pour protéger, et sans doute pour se protéger, elle devait donc être piégée. Le fait qu'elle soit tombée en panne y changerait-il quelque chose ?
Darius et Baal l'Ancien n'étaient plus de ce monde. Qu'en était-il du fils de ce dernier... Adad ? Elle décida que le retrouver serait sa priorité pour les vingt années à venir. Il possédait le cœur de l'Occulteur. Elle l'avait volé pour lui, il y avait plus de cent ans de cela. Ensuite, ce serait à lui de résoudre les différents problèmes. Aurait-il aussi la clé qui lui permettrait de remonter le mécanisme pour le remettre en route ? Accepterait-il cette mission ? Il pourrait aussi prendre la fuite... mettre de la distance entre lui et les Rétameurs... Elle n'avait pas le souvenir d'un être couard, mais il n'était pas plus particulièrement philanthrope.

       Elle comptait sur d'autres compagnons, humains ou non, pour l'aider, le persuader si c'était nécessaire. Et le maîtriser, le raisonner lorsqu'il aurait cette fâcheuse tendance à foncer tête baissée vers les problèmes. Tendance qu'il avait peut-être néanmoins appris à maîtriser en gardant profil bas. Ce qui pouvait expliquer un siècle de silence. Mais il était des habitudes dont on ne se débarrassait pas facilement, et certaines espèces avaient un naturel tellement bien chevillé au corps que ce n'était pas au galop qu'il revenait mais à la vitesse de la lumière.

Tout cela, elle devrait le mettre en place en moins d'une vie humaine. Elle aurait fort à faire. Cela serait difficile, mais pas impossible. Lorsqu'elle serait endormie, l'autre, Esmelia, la remplacerait. Elle trouverait le porteur du cœur de l'Occulteur et certains de ses compagnons. Alors elle se réveillerait une dernière fois pour achever sa mission. Elle savait qu'elle ne dormirait plus jamais, mais cela en valait la peine. Sauver un monde et ses habitants en valait la peine.

Enfin, les petites graines qu'elle avait discrètement semées de part et d'autre sur ce monde, au fil de ses cinq vies passées avaient sûrement germé et commencé à s'épanouir. Peut-être en verrait-elle les premiers fruits avant d'être rappelée auprès des siens.

(À suivre…)
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MessageSujet: Re: L'Origine de nos peurs / OdP (Tome 1)   Ven 14 Avr 2017 - 19:22

L’ORIGINE DE NOS PEURS


Tome 1 : Esmelia



CHAPITRE 02


XXIème siècle. 09 janvier.

Rheya Alluedol avait peur de mourir dans la douleur. Pas un jour sans y penser. Parfois, elle se disait qu'il lui en faudrait peu pour perdre pied. Une simple pensée. Mais elle savait que ce n'était ni simple, ni seulement une pensée. Chaque matin, comme la majorité des personnes qui se levaient tôt, au moins cinq jours par semaine, elle maudissait ce jour de n'être pas un jour de congés. Un jour où elle pourrait profiter de la présence de Louise et de Neil. Une fois sortie de son lit, faire sa toilette, se maquiller, puis s'habiller et retrouver sa bonne humeur n'étaient pas difficile. Le temps qui lui restait avant d'aller travailler, elle l'accordait à Neil et à Louise. En général, elle n'avait pas à faire l'appel des troupes. La jeune fille était une lève-tôt qui refusait de perdre son temps à ne rien faire. À seize ans, l'adolescente avait déjà un grand sens des responsabilités. Avec ce qu'elle avait sûrement vécu malgré son jeune âge, le contraire aurait été difficile. Si elle n'en parlait pas, sa maturité, certaines de ses réflexions et de ses réactions le faisaient pour elle. Le reste du temps, elle ressemblait à peu près à une adolescente normale. Tous les matins, elle préparait la table et le petit-déjeuner pour trois, parfois quatre lorsque Léo était là.

Neil, lui, s'occupait de mettre la table le soir. Du moins, quand sa maladie ne le lui faisait pas oublier. Il était atteint d’Alzheimer précoce, ou de quelque chose qui s'en rapprochait. Aucun médecin ne savait de quoi il souffrait exactement. Avant sa maladie, Neil était un génie scientifique, l'un des plus talentueux de sa génération. Son domaine de prédilection était la biotechnologie. Sa sœur jumelle, Maraid, était exobiologiste. Côté génie, elle n'avait sûrement rien à envier à son frère. Après des semaines de recherche, c'était elle qui avait fini par découvrir que Neil s'était injecté une solution de sa création qui avait anéanti bien plus que ses facultés intellectuelles. Elle avait recherché les traces des recherches de son frère pour trouver les composés de cette solution et en composer une autre qui inverserait les effets, mais il s'était avéré que son frère avait tout détruit. Il avait même détruit son journal personnel. Maraid en avait donc déduit que son acte était intentionnel. Dans ses mauvais moments, Neil était conscient d'avoir été en possession de toutes ses facultés. Parfois, il se renfermait totalement, d’autres fois il vivait l'instant présent, soucieux des personnes qui l'entouraient, et indépendant. Pourquoi s'était-il injecté cette solution ?  Avait-il eu connaissance des conséquences ? Si oui, alors il l'avait sans doute fait en connaissance de cause. Pourquoi ? Pour oublier le décès de son épouse ? Elle s'appelait Wendie. Cela faisait un an qu'elle était décédée, emportée par un cancer agressif. Il ne s'en était pas remis. Pourtant Maraid en doutait. Il se rendait tous les jours sur sa tombe. Il ne l'aurait jamais abandonnée ainsi, après une année de deuil impossible. Et puis, sa sœur et ses neveux comptaient aussi énormément pour Neil. Les raisons de son acte restaient un mystère.

Rheya n'avait pas d'opinion sur le sujet. Le fait était que Neil aurait dû être interné dans un établissement spécialisé, aux frais de l'état canadien. Une sorte d'oubliettes pour les détenteurs d'informations sensibles et autres secrets d'état. Neil avait successivement travaillé pour la NASA, pour l'armée, et comme conseiller spécial aux affaires spatiales auprès du Premier ministre canadien. Ses travaux étaient suffisamment importants pour qu'ils ne tombent pas entre de mauvaises mains et qu'il soit mis sous étroite surveillance. Maraid avait mis toute son énergie, hypothéqué tout ce qu'elle possédait pour engager un très bon avocat, et même mis sa réputation en danger pour que son frère ne soit pas interné. Neil ne lui avait pas facilité la vie non plus. Il s'était enfui à plusieurs reprises. À chaque fois, Rheya avait été chargée de le retrouver. Elle s'était trouvée mêlée à la vie de Neil Doyle, par hasard, et aujourd'hui, il faisait partie de sa vie au même titre que Louise. Elle en avait la responsabilité. Sauf cette semaine. Neil passait une quinzaine de jours chez sa sœur chaque trimestre. Quant à Louise, elle se trouvait chez son beau-père Paul Schiller, dans l’ouest France. Elle y retrouverait sans doute son père biologique, Henri Fromont. Celui-ci ne faisait que des apparitions courtes dans la vie de sa fille, et finalement assez récentes. Louise n’avait toujours connu qu’un seul père, Paul Schiller. Il avait épousé la mère de la jeune fille et avait élévé Louise depuis sa naissance.
 
De Henri Fromont, Rheya ne savait que ce que lui avait dit Louise. D'après l'adolescente, il n'était pas l'homme le plus recommandable du monde, mais ses intentions étaient honnêtes. Du moins, celles qu'il laissait paraître. Rheya avait eu accès à une copie des dossiers que le FBI et Europol possédaient à son sujet. Avant d'accepter de veiller sur Louise, elle avait voulu savoir dans quoi elle s'engageait. Son patron, Bolt, avait fait jouer quelques-unes de ses relations pour les obtenir. Ils soulignaient que Fromont était un homme d'affaires extrêmement riche et influent. Il n’en restait pas moins qu’il était soupçonné d'activités illicites, et peut-être même de faire partie d'une organisation criminelle. Mais si tel était le cas, l'homme était suffisamment malin pour ne pas se faire prendre. Rheya ne l'avait rencontré que deux fois. La première fut à l'occasion d'une affaire de trafic d'œuvres d'art. Il devait apporter son témoignage dans l'affaire. Ses collègues, Nora et Byron, veillaient à ce qu'il se présente bien au tribunal.

Ce fut à cette occasion qu’elle rencontra Louise pour la première fois. La jeune fille avait voulu rencontrer son père biologique. Le moment n’était pas des mieux choisis. Fromont n’avait pas eu l’air plus étonné que cela de la voir débarquer, comme si, contrairement à elle, il l’avait toujours connue. Plutôt qu’à Nora ou à Byron, c’était à elle qu’il avait demandé de veiller sur Louise. Il lui avait même demandé d’appeler son père adoptif. Celui-ci avait été soulagé d’apprendre que Louise allait bien. Il était arrivé du Canada dans les heures qui avaient suivi. Les explications entre ce père qui avait vécu le pire des tourments et la jeune fugueuse n’avaient pas été aussi houleuses qu’elle s’y attendait. Au contraire. Il y avait un vrai soulagement de la part de l’un et de l’autre. Elle les avait logés durant toute la durée du procès d’Henri Fromont. Elle avait ainsi appris que la mère de Louise était décédée quelques semaines plus tôt. Le père comme la fille s’en remettaient difficilement, mais il était clair que ce qui préoccupait le plus Paul Schiller, c’était le bien-être de sa fille, mais aussi, elle s’en rendit rapidement compte, sa sécurité. Louise était effectivement une jeune fille très particulière.

Le procès d’Henri Fromont avait été promptement été réglé, à son avantage. Cependant, il n'en avait pas terminé avec la justice. Sa seconde rencontre avec les deux pères avait eu lieu dans un restaurant autour d'un déjeuner, en présence d'un avocat. Leur seul sujet de conversation avait été Louise. Ils lui en avaient confié la garde temporaire de Louise le temps que ses problèmes avec la justice soient réglés. Pour Paul Schiller, c’était plus qu’une épreuve difficile, mais il désirait qu'elle soit en sécurité avec une personne capable de la protéger et en qui elle avait confiance. Rheya avait d'abord voulu objecter en lui disant qu'elle n'était pas la personne qu'il imaginait. Mais ils lui avaient prouvé qu’ils savaient exactement qui elle était. Plus encore que la plupart des personnes avec lesquelles elle était proche. Louis Fromont avait ajouté avec une désagréable suffisance qu'elle-même ignorait encore ce dont elle était capable. Elle détestait les personnes qui pensaient savoir qui elle était exactement. Elle reconnaissait, néanmoins, qu'il n'était pas le genre d'homme dont on refusait les requêtes. Cependant, ce n'était pas pour cela qu'elle avait accepté, mais à cause de la détresse de Paul Schiller.

La présence de ses protégés avait quelque peu changé sa vie privée. Elle avait dû quitter un univers soporifique fait d'habitudes, de confort personnels et d'immobilisme pour un autre plus actif, vivant et chaleureux. Elle avait trouvé quelque chose qui lui avait manqué sans qu'elle s'en rende compte et dont elle savait ne plus pouvoir se passer dorénavant. Dans sa vie professionnelle, il y avait eu peu de changements. Elle continuait à prendre le bus pour aller travailler, même si cela nécessitait de se retrouver seule dans un lieu fermé, au milieu d'inconnus : trois quarts d'heures chaque matin, cinq à six jours par semaine. C'était déjà mieux que le métro bondé, et aussi long avec ses différentes correspondances. Elle avait essayé de trouver un appartement ou une maison plus près de son emploi et du lycée de Louise, sans succès.

Elle aurait pu prendre un taxi deux fois par jour, mais cela aurait fini par lui coûter cher. Elle avait déjà refusé une fois l'aide financière de Fromont et espérait ne jamais y avoir recours. De plus, elle économisait pour LA maison qui leur conviendrait à tous les trois. Cela excluait l'acquisition d'une voiture. Celle de l'agence lui suffisait. D'autant que son patron lui permettait quand elle en avait besoin.

Elle fuyait autant qu'elle le pouvait les endroits surpeuplés. La foule l'effrayait, l’énervait, l'étouffait, la stressait, tout en lui laissant un profond sentiment de solitude, et une douleur sourde à certains endroits du corps. Elle avait tenté plusieurs thérapies, ainsi que d'autres moyens, pour oublier cette peur et cette douleur. Elle avait fait des choses si insensées, dangereuses même.

Six jours par semaine, elle travaillait dans une agence de cautionnement. Parfois, elle se demandait si elle ne serait pas mieux dans l'agence d’à côté, à voyager et à rédiger des guides touristiques. Son boulot ne ressemblait en rien à ce qu'on pouvait voir à la télévision. Elle n'avait rien de la fille qui repérait d'un coup d'œil, le bad guy, le coursait, à pieds ou en voiture, en prenant des risques inutiles, et parvenait inévitablement à lui mettre la main dessus. Une bonne partie de ses clients étaient généralement équipés d'un pacemaker. Pour les autres, elle comptait sur leur maladresse naturelle, leurs talons aiguilles ou leur lâcheté pour ne pas avoir à les courser. Elle n'accomplissait aucun exploit. Le moitié de son travail consistait à remplir des tâches administrative remplir de la paperasserie, ranger des dossiers, vérifier des notes de frais, trouver des maisons à vendre ou à louer, enquêter sur leur voisinage, y placer des hommes, des femmes et, parfois, leurs familles, en attendant leur passage au tribunal... Elle ne s’épanouissait pas vraiment dans ce travail, mais au moins il lui laissait assez de temps libre pour Louise et Neil. Il lui permettait de ne pas penser à d’autres choses. Comme se faire tuer dans une librairie, par exemple …

Le lundi, après son travail à l’agence, elle se rendait à son cours de boxe thaïlandaise, le mercredi, c'était de l'aïkido, et le vendredi, elle s'exerçait au tir. Elle sortait toujours de ces cours avec un mal de chien, à la tête, au bras et à la main gauches. Elle avait appris à composer avec cette douleur, presque à l'aimer. En remarquant les cicatrices sur son corps, ses adversaires essayaient généralement de la ménager, mais elle leur faisait passer cette idée rapidement. En dehors du travail et du sport, elle évitait le contact avec l'extérieur à chaque fois qu'elle le pouvait. En fin de journée, elle attrapait un bus et rentrait chez elle, auprès de Louise et de Neil.

Ce soir, elle avait changé ses habitudes. Au lieu de prendre le bus, après la boxe, elle avait décidé de flâner en direction des ponts. Elle souhaitait voir le fleuve Saint-Laurent sous la neige. Elle avait pris son appareil photos. Dans les rues, de rares ombres erraient devant les dernières vitrines encore décorées avant de se réfugier dans leurs foyers. Le fleuve était éclairé, et les reflets des lumières colorées ondulaient sur l’eau au rythme de ses frémissements. La neige tombait en gros flocons qui se paraient de couleurs scintillantes.

Elle avait les cheveux humides, assez pour attraper froid même si la température était clémente pour un soir d’hiver. Montréal avait connu des hivers plus rigoureux. Le réchauffement climatique était passé par là. Noël et le jour de l’an étaient encore proches, et les guirlandes lumineuses étaient toujours accrochées aux arbres et à tout ce que l’architecture de la ville permettait. Une nouvelle année commençait.

Elle trouvait que l’air sentait encore les parfums de Noël : l’orange, la cannelle, la résine de sapin. Les jours qui suivaient les fêtes de fin d’année, les gens se débarrassaient de leur sapin. Il y en avait un tas conséquent en haut de l’escalier de pierres qui descendait jusqu'au fleuve, du côté des écluses. Un groupe d’hommes et de femmes en brûlait un dans un brasero de fortune pour se réchauffer. Des sans-domiciles-fixes qui n’avaient pas trouvé de refuge pour la nuit, ou n’en avaient pas voulu pour diverses raisons. Il y en avait eu de plus en plus ces dernières années.

Les vies de plusieurs millions de personnes avaient changé depuis l'effondrement des Twin Towers, bien des années plus tôt, et plus encore depuis la longue crise qui ne cessait lentement, mais inexorablement, d'empirer. Le monde entier en ressentait les nombreuses conséquences, bonnes ou mauvaises, selon les points de vue. Le siècle précédent avait attendu presque vingt ans et une guerre pour véritablement commencer. Le présent n’avait eu que neuf mois et onze jours... Il ne s'en était pas remis. Aujourd'hui, la blessure paraissait moins vive, mais elle était toujours là.

Tant de choses avaient changé depuis cet an 2000 que l’on imaginait tellement différent, plus avancé que celui dans lequel elle vivait. Au stade actuel de la technologie et des découvertes spatiales et d'après ce qu'elle avait lu dans un journal scientifique, il faudrait au moins trois-cent-cinquante mille ans à un vaisseau voyageant à dix-sept kilomètres par seconde pour atteindre la première planète jumelle de la Terre. Même à une vitesse supérieure, une seule vie humaine n'y suffirait pas. Et si cela devait être possible, un jour, construire des vaisseaux capables d'effectuer un tel voyage coûterait des sommes exorbitantes. Sûrement l'équivalent d'une nouvelle crise internationale au moins. L'immortalité, elle, était promise à des prix exorbitants mais jamais prouvée, les tentatives de téléportation effectuées en laboratoire restaient inabouties, les voyages d'un bout à l'autre du pays ou du continent étaient toujours soumis aux aléas des transports en commun. La téléportation n'était toujours pas à l'ordre du jour, et les voitures ne volaient pas.  

Cependant, on avait des ordinateurs portables et des tablettes. Les téléphones et autres objets nomades promettaient des applications que Gene Roddenberry n’aurait pas reniées. Malgré ou à cause de la crise leurs prix avaient baissé tandis que leurs capacités avaient augmenté. Les téléviseurs avaient gagné en légèreté, mais on était loin de la feuille plastifiée que l'on dépliait comme un simple journal, dans le bus ou ailleurs. Bien sûr, il n’y avait pas eu de premier contact avec des extraterrestres, ni de soucoupes volantes. Seulement des rumeurs.

En attendant, les temps étaient difficiles pour tout le monde. Et nul n’était à l’abri d’un revers de fortune. Et puis, il y avait eu ces explosions nucléaires au Japon, suivies deux mois plus tard par une succession d'attaques informatiques de grande envergure. L’Amérique et l'Europe avaient subi cette vague de cyberattaques sans pouvoir lutter malgré les moyens déployés. Des banques, des entreprises et organismes dits sensibles avaient été ciblés. Les deux attaques avaient été revendiquées par un groupe de terroristes qui se faisait appeler Les Windtalkers. Ses membres militaient pour une redistribution des richesses et « l'avènement réel de la méritocratie ».

Curieusement, ces dernières affaires n'avaient pas fait les grands titres des journaux très longtemps. Peu d'infos filtraient à leur sujet, ou bien elles avaient été effacées. Elle avait fait des recherches sur différents sites, et elle était tombée sur des pages récentes concernant les Windtalkers. Elle n'avait rien trouvé d'important. Quelques noms comme Train Vert, le Cossi-Cavala, Bikini-Bombay leur avaient été associés sur certaines pages sans vraiment les citer. Ces mots semblaient sortir d'un roman de gare.

C'était sûrement pour cela qu'elle s'en souvenait. Elle avait cherché des noms de membres supposés en fonction de leur appartenance politique ou de leur idéologie, sans succès. Finalement, elle avait trouvé une page concernant le Train Vert. Elle avait suivi la piste et avait eu l'impression de se retrouver dans un univers inconnu, un espace différent du freenet. Elle avait déjà entendu parler de ces réseaux parallèles, le DarkNet, l'UnderNet, et même plus récemment, l'OverNet... Était-ce l'un d'entre eux ? Elle avait tâtonné un moment sans aboutir à quoi que ce soit.

Lorsqu'elle y était retournée, quelques jours plus tard, elle avait du mal à retrouver cet espace parallèle, mais elle y était parvenue. Elle avait ouvert des pages au hasard, et n'y avait pas compris grand-chose. La plupart des textes étaient écrits dans une ou plusieurs langues qui lui étaient inconnues. Mais il s'agissait bien de langages cohérents. Elle avait essayé de trouver des clés pour les déchiffrer, de les comprendre. En vain. Elle avait fini par abandonner. La tâche était trop ardue. Mais la curiosité l'avait bien piquée. Le lendemain, elle avait essayé d'y retourner mais, cette fois, cet espace inconnu s'était révélé impénétrable... Elle n'était même pas parvenue à trouver la page du Train Vert qui lui avait permis le passage du Net officiel à l'autre espace... Toutes les issues avaient été bloquées. Aucun des codes d'accès qu'elle avait réussis à craquer les fois précédentes ne fonctionnait.

Sa dernière tentative datait d'aujourd'hui. Elle n'avait rien trouvé. Toutes les traces semblaient avoir disparues, comme si elles avaient été effacées...  C'était vraiment du bon travail. C’était dommage. S'il s'agissait d'une sorte de jeu interactif comme il en fleurissait depuis des années sur le Net, elle aurait aimé voir jusqu'où elle aurait été capable d'aller.

Elle soupira. Tant pis, elle retenterait encore une fois demain. En attendant, elle devait se détendre un peu. Elle commença à prendre des clichés du fleuve, des écluses et du pont, puis s’intéressa au groupe de SDF. Pourtant, elle ne prit aucune photo d’eux. Elle n'avait pas osé car l’un des hommes avait relevé la tête et l’avait regardée droit dans les yeux. Elle en avait été si surprise... Peut-être parce qu'elle avait eu cette drôle d'impression de le connaître, sans se souvenir de lui. Assez curieusement, il se distinguait des autres SDF par son apparence. C’était un homme plutôt grand, aux épaules larges. Sa silhouette ne semblait pas encore marquée par cette lassitude propre à ceux qui n'attendent plus rien de la vie. Ses mouvements, ne serait-ce que lorsqu'il se frottait les mains pour les réchauffer, étaient encore vifs. À la lueur du brasero, elle lui avait trouvé les pommettes saillantes, le nez court et la mâchoire découpée, couverte d'une courte barbe, probablement blonde ou rousse. Il n’y avait pas assez de clarté pour qu’elle puisse être certaine de la couleur, et ses cheveux étaient cachés par un bonnet noir. Il l'avait regardée avec une telle insistance.

S’inquiétait-il de sa présence sur ce pont ? Se demandait-il ce qu'elle faisait là, à cette heure où la plupart des  employés étaient rentrés chez eux ? Pensait-il qu'elle avait l’intention de sauter d'un pont ?

Cela n’entrait aucunement dans ses projets. Risqué et d’un résultat trop incertain. Combien de temps mettrait-elle à mourir, et dans quelles souffrances ? Elle ne tenait pas à finir l’autre moitié, voire un peu plus, de sa vie dans un fauteuil roulant ou pire, "légumisée" dans un lit.

Elle se raisonna. Il était impossible qu'elle ait déjà rencontré cet homme. En tous les cas, pas dans sa nouvelle vie. Il y avait tellement d'écart entre sa vie actuelle et celle d'avant...

"Avant" : c’était juste avant Noël, il y avait deux ans et quelques jours, lorsqu'un fou avait sorti une arme à feu dans la librairie bondée de monde où elle effectuait ses derniers achats pour Noël. Il avait tiré à l’aveugle dans la foule compacte. Elle ne se souvenait pas de grand-chose, mais les impressions et les émotions qu’elle avait ressenties ce jour-là, à cet instant précis, étaient incrustées en elle, tatouées dans sa chair et dans son âme, jusqu’au plus profond de ses souvenirs. Les images restaient floues, mais elle les imaginait comme celles du film Terminator quand le cyborg se trouve dans la discothèque à la recherche de Sarah Connor. À l'instant où il croise son regard, le tueur pointe son arme sur elle et tire à plusieurs reprises.

Elle se souvenait avoir remarqué cet homme qui semblait chercher quelque chose, ou quelqu’un, lorsqu'elle était entrée dans la librairie. Elle ne souvenait pas qu’il ait posé son regard sur elle en particulier. D’ailleurs, ce n’était pas sur elle qu’il avait tiré en premier. Pourtant, elle s’était sentie ciblée avant même que son esprit imprime la proximité et le rythme rapproché des tirs.
 
Elle avait reçu quatre balles, l’une dans le bras, une autre dans la poitrine, une troisième dans le ventre, et la quatrième dans la cuisse. Une cinquième lui avait traversé la main gauche pour achever sa trajectoire dans le corps d’une autre personne… Elle avait ressenti les douleurs successives et insoutenables. Elle avait entendu la foule hurler de panique. Quelqu’un l’avait bousculée avant de tomber sur elle. Elle avait senti le goût du sang dans sa gorge, le froid...

Ensuite, elle avait perdu connaissance.

Elle s’était réveillée trois mois plus tard dans une clinique. On lui avait expliqué que sa survie tenait du miracle. Le forcené avait abattu sept personnes avant d’en prendre trois autres comme otages. Pour une raison que lui seul connaissait, ou par folie, il leur avait aussi tiré dessus. Deux seulement avaient survécu au carnage. Elle était l’une d’entre elles. Le meurtrier avait été tué abattu par un policier.  

Elle s’en tirait plutôt bien, lui avait dit un infirmier. Elle n'avait pas su comment prendre ses paroles. L'une des balles était logée trop près de son cœur pour pouvoir être retirée, et son bras était fichu pour le tennis, ou l’escalade. Elle avait aussi des problèmes de mémoire. Elle avait des difficultés à retenir les noms et les prénoms. Alors qu'elle pouvait reconnaître une personne qu'elle n'avait vu qu'une seule fois des mois plus tôt, elle était aussi capable de dire bonjour deux, trois, voire quatre fois, à une personne avec laquelle elle avait discuté le matin même. Pour s'en sortir, elle s'obligeait à enregistrer un détail particulier du physique ou de la tenue de la personne, à lui associer une couleur ou un mot, ou à ne plus dire bonjour passée une certaine heure de la journée. Heureusement, elle n'avait pas ces difficultés avec Louise, Neil, Maraid et les personnes de son entourage immédiat.

Elle était restée plusieurs semaines en convalescence. Elle avait supporté la rééducation et les médicaments qui l’assommaient, certes pas sans rechigner plus d'une fois. Le plus difficile avaient été les séances avec le psychologue. Elle avait eu l’impression de passer chaque séance à lui expliquer qu’elle se remettait de ses blessures, et qu’elle reprendrait bientôt le cours de sa vie. Elle l’avait toujours senti sceptique. Ou bien, il avait deviné qu’elle ne lui disait pas tout.

Comment aurait-elle pu lui parler du rêve ? D'après lui, les comateux ne rêvaient pas. Comment pouvait-il croire cela ? Dans son cas, c'était comme si elle regardait une série télé, au carrefour de la science-fiction, de la fantasy, de la romance, de l'érotisme... Qui n'avait pas fait ce genre de rêve presque réel ? Le truc sympa, c'était qu'elle était l'héroïne de la série. Dans ce rêve, il y avait cet homme... un prince... un dieu... Il y avait aussi ce monstre à plusieurs yeux et plusieurs bras. Les mythologies regorgeaient de ce genre de monstres. Elle avait peut-être lu quelque chose à ce sujet, dans la librairie, juste avant... et son esprit, depuis, avait fait le reste.

Elle ne se souvenait pas des traits de cet homme, de son regard... Seulement qu'il dégageait une force à la fois physique et psychologique hors du commun, surtout dans sa situation. Elle se souvenait qu'il était le prisonnier du monstre. Elle se souvenait de sa douleur et de son désespoir. Elle l'avait alors pris dans ses bras et avait fait de son mieux pour le rassurer, le réconforter. Le rêve, à mesure qu'elle se liait à cet homme, lui avait semblé de plus en plus précis. Elle avait même senti des odeurs de souffre, de sang, de chair brûlée, et l'odeur de la mort. Était-ce ce qu'elle avait senti au moment où on lui avait tiré dessus ? Elle frissonna, mais ce n'était pas de froid.

Son rêve lui avait paru tellement réel. Aussi réel que le corps de cet homme contre le sien, aussi réel que ses mains parcourant son corps, aussi réel que ses baisers sur sa peau... C'était arrivé plusieurs fois pendant son coma, mais jamais depuis qu'elle en était sortie. Aujourd'hui, en y repensant, elle se disait que c'était un tour de son esprit, une forme de protection, quelque chose qui l'avait peut-être retenue dans le monde des vivants.

Dans son inconscient, les dieux étaient des magiciens, des illusionnistes. Dans toutes les mythologies, on les retrouvait trompant leurs compagnes avec des mortelles... Son esprit avait sûrement arrangé cela à sa façon, et ses connaissances sur les dieux l'avaient rendu plus efficace dans la construction de cet univers onirique.

Elle n'était pas certaine que cette explication tienne vraiment debout, car son rêve avait viré au cauchemar lorsqu'elle s'était retrouvée face à l'hécatonchire. Elle se souvenait qu'il l'avait attrapée après qu'elle ait tenté de le fuir. Ses pieds n'avaient pas voulu bouger, comme s'ils pesaient des tonnes. Le monstre l'avait saisie par le cou avec l'une de ses nombreuses mains, et l'avait soulevée comme si elle ne pesait rien. Elle s'était sentie étouffer... Il l'avait ensuite portée au-dessus d'un puits... où brûlait un feu ardent et l'y avait lâchée. La douleur l'avait faite hurler... Elle avait ouvert les yeux et s'était retrouvée dans le monde réel, dans cette chambre d’hôpital, complètement désorientée, apeurée. Elle avait alors hurlé à s'en arracher les cordes vocales.

Les jours suivants, le rêve s'était estompé, et aujourd'hui, il lui paraissait lointain. Pourtant, parfois, certaines impressions lui revenaient, comme celle de vivre ou d'avoir vécu dans un autre monde... comme se souvenir de lieux où elle n'était jamais allée. Elle n'avait pas jugé utile d'insister sur les détails lorsqu'elle avait évoqué ces impressions devant le psy.

Elle lui avait raconté ses autres cauchemars, ceux qui la réveillaient en sursaut chaque fois que retentissaient les coups de feu fatals. Elle revoyait sans cesse une ombre tirer sur elle. Elle ressentait la douleur, le saut dans le vide, le choc, l’obscurité… Elle était sortie du coma avec une telle violence que, les jours suivants, elle avait eu peur de s’endormir. On lui avait donné des médicaments propres à assommer tout un troupeau d’éléphants.

Elle avait quitté le service de convalescence de l’hôpital, mais n’avait pas repris son travail. Elle se voyait mal aller voir son employeur et ses collègues et leur dire : « salut, vous vous souvenez de moi ? Je travaillais avec vous, il y a plusieurs mois… Tout était OK, mais j'ai dû prendre un congé forcé parce qu’un malade m’a collé quatre balles dans la peau, presque cinq. Ça  m’a mise dans le coaltar durant trois mois et quelques jours, et il m’a encore fallu cinq bons mois pour remettre un pied devant l’autre ». En plus, analyser des images, des chiffres et autres données, cela ne lui disait plus rien. Elle avait eu envie d’autre chose. Elle avait surtout eu besoin de libérer cette rage qui grondait en elle comme une louve assoiffée de sang et de liberté. Elle avait eu besoin de vivre autrement et intensément. Elle voulait ressentir la vie, l'éprouver.

Elle avait quitté son compagnon... Celui-ci s’était fait à l’idée qu’elle ne sortirait jamais du coma et avait regardé ailleurs au bout de quelques mois. Ce n’était pas le fait qu’il l’ait trompée qui l’avait conduit à prendre cette décision, mais qu’il n’ait pas cru en elle. Pas un seul instant, il ne s’était dit qu’elle aurait suffisamment de force de caractère pour revenir parmi les vivants et pour reprendre le dessus physiquement. Elle n'avait pas supporté sa lâcheté et en avait conclu que leur amour ne tenait pas à grand-chose. Inutile d'en faire les frais.  

Une de ses amies lui avait proposé un job à la rédaction d’un journal people à Paris. Elle avait accepté en pensant que cela pourrait lui faire du bien. Elle avait quitté Londres sans regret pour Paris, la ville où était née sa mère. C'était un vieux rêve qu'elle s'était permis de réaliser. Elle avait emménagé dans le seizième arrondissement de la capitale française. Très vite, elle s’était fait quelques amis et, avec eux, faisait régulièrement la tournée des soirées privées et celles des endroits branchés. Elle s’était étourdie de fêtes qu’elle quittait au bras d’un inconnu avec lequel elle passait la nuit et qui, à l'aube, s’éclipsait lorsqu’elle ne le congédiait pas poliment. Elle s’en était rapidement lassée. Elle avait fait d’autres rencontres, tenté de vivre des relations plus longues qui ne dépassaient pourtant pas une semaine. Même si sa vie avait évolué d'une manière irrémédiable, elle était retournée à sa solitude.

Physiquement, elle avait changé. Elle avait perdu une dizaine de kilos. Elle ne se teignait plus les cheveux. Ils étaient redevenus bruns et courts, voire très courts, alors qu’elle les avait toujours eus longs. Ses yeux couleur d'ambre avaient perdu leur éclat. L’absence de maquillage et le manque de sommeil la faisaient paraître plus âgée. À trente ans, elle en faisait dix de plus. Son visage était beaucoup trop pâle, trop triste. Son sourire, ses rires étaient devenus rares.

Que pouvait-elle faire ? Qu’allait-elle devenir ? Parviendrait-elle à retrouver un sens à sa vie ? Elle avait l’impression que son âme était morte dans cette librairie. Son cœur aussi. Aucun des hommes qu’elle avait rencontrés durant sa période "d’étourdissement" n’avait su trouver la clé qui lui ouvrirait les portes d’un nouvel avenir. Elle ne leur avait pas donné la moindre chance, en fait. Un ou deux avaient pourtant insisté, mais elle les avait oubliés comme les autres.
 
Elle avait beaucoup aimé Paris, mais elle n'avait rien trouvé qui l'y retienne, et son travail de journaliste à potins l’ennuyait. Elle avait toujours souhaité vivre un temps aux États-Unis. Elle s'était dit que c'était peut-être le bon moment. Dans l’avion, elle avait emprunté le journal de son voisin qui s’appelait Maxwell. Max pour les intimes, lui avait–il précisé, ce qu’elle n’avait aucunement l’intention d’être. Même s’il avait plutôt l’air sympathique avec son look Chuck Norris et ses faux airs de Paul Newman. Dans le journal, elle avait trouvé une annonce qu’il avait entourée au feutre rouge concernant une agence de cautionnement qui recherchait du personnel. Il n’était pas précisé s’il fallait un homme ou une femme, une secrétaire ou un chasseur de primes. Néanmoins, cela pouvait s’avérer suffisamment différent de ce qu’elle avait fait jusqu’à présent, et elle pourrait utiliser certaines de ses connaissances passées.  

Elle avait demandé à Maxwell, si c’était lui qui avait entouré l’annonce et si elle l’intéressait. Ses réponses respectives avaient été "oui", "non" et qu’un de ses amis pouvait l’être. Ce qui ne devait pas l’empêcher, elle, de postuler, lui avait-il précisé, car il doutait que son ami ait les capacités à exercer un emploi de ce genre. Cette remarque, en plus de la faire sourire, avait rendu Maxwell vraiment appréciable. Postuler à cette offre d’emploi, pourquoi pas ? Elle avait déjà reçu cinq balles dans la peau. Sûrement plus que n’importe quel chasseur de primes dans toute sa carrière. Statistiquement, elle avait toutes les chances de ne plus se faire tirer dessus, ou du moins d’en prendre une de plus. Il lui restait à se remettre au sport et à apprendre à tirer.

L’agence de l'annonce s’occupait de protéger des témoins et de retrouver des "défauts de comparution". C’était une petite agence, et les cas dont elle s’occupait étaient souvent simples, sans imprévu. Il n’y avait que deux employés : Nora Calinko, Byron Rankins et le patron, Jessé Bolt.

Nora, une brunette aux allures de star hollywoodienne, version années cinquante, refaite comme une Barbie, passait plus de temps dans les boutiques, soi-disant pour trouver des idées de garde-robe pour leurs futurs protégés, qu’à son poste officiel de secrétaire. Byron, le deuxième employé de l'agence, était un geek pure souche, adorable comme tout avec ses lunettes et ses gilets sortis tout droit d’un pensionnat anglais, ses cheveux bruns en bataille, et sa timidité maladive avec les filles, en particulier avec l’exubérante Nora. Il fallait le retenir pour qu’il ne donne pas des noms et des vies de super héros aux témoins qu'ils devaient cacher pour les protéger.

L’agence était dirigée par Jessé Bolt, un type taciturne et plutôt droit dans ses bottes. D'ailleurs, avec ses bottes, son énorme moustache, ses favoris et ses cheveux blonds mi- longs, il n’aurait pas franchement été déplacé dans l’Ouest de la seconde moitié du XIXe siècle. Il aurait probablement fait un bon Marshall. Elle avait passé un entretien d'embauche avec l’impression que ce n’était que de pure forme, et en était ressortie sans grand espoir. Pourtant, Bolt lui avait téléphoné dès le lendemain pour lui dire qu’elle était engagée. Il ne lui avait pas caché qu'il avait fait une enquête à son sujet et qu'elle n'était pas vraiment l'employée qu'il cherchait, mais faute de mieux... En général, ce n’était pas le genre de chose qu'on annonçait d’emblée à une nouvelle recrue. Au moins, elle aurait un salaire assuré.

Si elle avait eu un peu plus de recul à cette époque, elle aurait sûrement remarqué que tout cela s’était passé avec trop de facilité, trop de coïncidences. Elle ne s'en était rendu compte que lorsque Leo, l'étudiant qui arrondissait ses fins de mois comme auxiliaire de vie de Neil lui avait présenté son père Leo. Elle s'était plutôt bien entendue avec lui. Il avait travaillé un temps pour l'agence de cautionnement. Mais il n'était pas du genre à rester en place, et parfois il lui arrivait de se trouver en délicatesse avec la loi. Ce qui la fichait mal, selon Jessé Bolt, pour un type censé garder les malfrats dans le droit chemin, au moins jusqu'à leur procès. Elle lui avait trouvé une ressemblance remarquable avec l’homme qu’elle avait rencontré dans l’avion et qui lui avait conseillé de postuler à l’agence Bolt. Elle n’avait pu s’empêcher de lui en faire part. Cela l’avait d’abord fait sourire, puis il lui avait répondu qu’il y avait de fortes chances pour que ce Maxwell soit son père. Il n’y avait que lui pour l’avoir aguillée vers l’agence. Paul avait ajouté, sans autres explications, que Leo ignorait tout de son grand-père et il souhaitait que cela reste ainsi. Paul avait quitté l’agence quelques semaines plus tard.

Cela faisait onze mois, maintenant qu'elle travaillait pour Bolt. Et elle était là, ce soir. Après sa promenade photographique sur le pont, elle avait pris un bus qui l’avait ramenée au pied de son immeuble, salué le concierge, pris l’ascenseur, et s’était calfeutrée chez elle dans son appartement tellement impersonnel, fidèle à son habitude.

Elle avait planifié sa soirée : une douche, un repas rapide, un peu de lecture, puis elle irait se coucher. En rentrant, elle n’avait pas eu besoin de ranger quoi que ce soit dans cet appartement si vide sans la présence de Louise et de Neil. Elle avait passé deux soirées à tromper son ennui en faisant du nettoyage et du rangement.

Elle monta le son de la musique pour l’entendre sous sa douche. Les murs et le sol étaient insonorisés. Les voisins n'entendaient rien. Elle les avait croisés, quelques fois, dans les escaliers. Ils ne prenaient jamais l'ascenseur. N'obtenant aucune réponse à ses « bonjour », elle avait renoncé à le leur souhaiter. Ce n'était pas seulement pour cela qu'elle les avait trouvé bizarres, mais aussi parce qu'ils portaient toujours des lunettes noires, l'homme comme la femme, quel que soit le temps à l'extérieur. Ils ne les enlevaient pas à l'intérieur. Elle s'était même dit en plaisantant qu'ils devaient être du genre à les porter pour sortir les poubelles à minuit. Elle ne les avait pas revus depuis quelques semaines. Elle devrait peut-être se renseigner à leur sujet...

Après la douche, elle revint dans le salon. Elle fit un bref passage par la cuisine : repas asiatique dans le four à micro-ondes. Trois minutes avant de revenir dans le salon. C'était chaud. Elle n'aimait pas quand c'était trop chaud. La musique lui donnait envie de danser et danser la détendrait. Ça tombait bien, elle avait trois ou quatre minutes de vides dans son emploi du temps immédiat, alors pourquoi ne pas se laisser aller... Elle se leva, fit quelques pas dans le salon et se laissa bercer au rythme de la musique. Elle repensa à l'homme sous le pont. Ses traits s'étaient déjà dilués dans sa mémoire, mais elle se souvenait de ses yeux bleus. Il avait un regard qu'elle connaissait, et qui ne lui déplaisait pas. C'était la première fois qu'elle se souvenait d'un tel détail...

Elle se sentait de plus en plus légère, vidée de ses peurs... comme si elles n’existaient plus. Elle aurait pu savourer, apprécier cette impression si les rares meubles de l'appartement n'avaient pas soudainement pris des contours flous et mouvants. C'était bizarre. Était-ce le début d'un malaise ? La lumière ondulait comme une vague. Elle s’approcha de la fenêtre. Quelque chose n'allait pas... Un peu d'air lui ferait du bien. Une lueur furtive, une ombre en mouvement, dans l’immeuble en face du sien, attirèrent son attention. Nouvellement construit à la place d’un cinéma, de l'autre côté de l'avenue, l’immeuble n'était pas encore habité.

Elle chercha en tâtonnant la paire de jumelles de Neil. Il avait passé pas mal de temps à suivre la construction du nouvel immeuble. Elle devait se trouver sur le fauteuil, près de la baie. Elle n’eut aucun mal à la retrouver. Elle ne se sentait vraiment pas bien. Dans ce brouillard qui l’envahissait de plus en plus, elle distingua la silhouette familière d’un homme qui l’observait. L'homme du pont... Son esprit devait lui jouer des tours… Quelles raisons aurait un SDF de l'avoir suivie pour l’observer de l’immeuble d’en face ? Cela ne pouvait être qu’une illusion provoquée par son malaise. Elle secoua sa paire de jumelles en direction de l'illusion.

« Rince-toi l’œil coco... Si tu me voies... Moi aussi, je te vois... et tu ne me fais pas peur, sale voyeur... J'appelle les flics... »

Comme s'il pouvait l'entendre d'où il était !

Son téléphone était dans son sac à main... Qu'en avait-elle fait après être rentrée ? Où l'avait-elle posé ?  

La douleur, d’abord lancinante, dans son estomac, se fit sentir avec plus de force. Elle devint plus aiguë. Elle allait vomir. Elle ravala la nausée qui montait dans sa gorge.  Où était ce fichu sac avec ce fichu téléphone ? Qui devait-elle appeler en premier ? La police ou les urgences ? Ça tournait drôlement autour d'elle. Elle devait s'allonger... dans sa chambre si possible. Sa langue était sèche, râpeuse, et sa salive, acide. L'odeur de la nourriture chinoise n'arrangeait rien. Elle peinait à se tenir debout. Son corps tanguait dangereusement. Son esprit s’endormait et la musique s’éloignait, de plus en plus. Que lui arrivait-il ? Était-ce la balle logée près de son cœur qui lui jouait une mauvaise blague ? Le médecin avait pourtant dit qu'elle pouvait vivre longtemps avec. Au moins jusqu'à ce qu'on trouve le moyen de la lui enlever. Était-ce un empoisonnement alimentaire ? Elle n'avait presque rien mangé à midi et n'avait pas touché à son dîner... Et si c'était quelque chose dans le bus... Un gaz qui ne faisait effet qu'au bout de quelques minutes... Encore un acte terroriste ? Les Windtalkers ? Encore une fois, il avait fallu qu'elle soit au mauvais endroit... Non, la foudre ne pouvait pas frapper deux fois la même personne à deux endroits différents. Statistiquement, c'était...  
Ses jambes se dérobèrent sous elle.

Elle se retrouva sous l’eau, comme si elle venait d’y plonger, les pieds en premier. Elle coulait à pic. Il y avait beaucoup de bulles minuscules autour d’elle. On aurait dit des perles de nacre et d’argent. Elle se regardait s'enfoncer dans les eaux profondes, l’esprit dissocié de son corps. Elle se rendit compte qu'elle n'éprouvait aucune crainte, au contraire. Son visage respirait la sérénité. Elle ne cherchait pas à remonter à la surface. Elle se sentait bien. Elle souriait. Elle était enfin libre. Sa lourde robe de velours rouge l’entraînait vers les profondeurs. D’où lui venait ce vêtement ? Elle regarda sa main gauche. La cicatrice laissée par la balle de passage était bien visible, rouge comme sa robe. Des perles de couleur rouge et or, microscopiques, s’en échappaient comme un essaim d’abeilles s’échapperait de leur ruche condamnée.

Était-ce cela la mort ?

Au loin, il lui sembla entendre des coups frappés sur du bois, assourdis par l’eau. Quelqu’un essayait d’entrer. Où ? Quand ? Pourquoi ? Qui ? Est-ce qu’on se posait autant de questions lorsqu’on mourrait ? Était-elle vraiment condamnée ? Non, elle était une battante. Elle ne pouvait pas abandonner Louise et Neil...

Elle battait des pieds pour remonter à la surface, mais rien n’y faisait. Elle continuait à descendre. Elle battait des mains, elle luttait, mais il était trop tard. Étrangement, elle n’éprouvait aucune difficulté pour respirer. En fait, elle ne respirait probablement plus, et n’avait plus besoin d’air… C'était juste un dernier réflexe parce qu’elle ne pouvait faire autrement et parce que c’était dans l’ordre des choses. Mais une autre voix, qu'il lui semblait reconnaître sans pouvoir l'associer à qui ou à quoi que ce soit lui disait que c'était faux, qu'elle devait encore se battre, ne pas abandonner, parce que rien n'était perdu, parce qu'on avait besoin d'elle.
(À suivre…)
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MessageSujet: Re: L'Origine de nos peurs / OdP (Tome 1)   Ven 14 Avr 2017 - 19:31

L’ORIGINE DE NOS PEURS


Tome 1 : Esmelia



CHAPITRE 03


XXIème siècle. 11 novembre.


Frissonnante, Esmelia Evihelia ajusta son bonnet et le col de sa veste sur sa nuque. Dans le désert du Nevada, les nuits étaient fraîches. Elle ne s’était toujours pas habituée au climat, au vent chargé de silice et d’odeurs qu’elle ne parvenait pas à identifier, à l’air trop sec, au soleil brûlant de la journée, à la lumière intense. Rien à voir avec le climat de l'Angleterre ou celui du Canada. Sous ses yeux, en contrebas de la colline, une trentaine de hangars de tailles différentes s’alignaient les uns à côtés des autres. Ils formaient des colonnes régulières.

Tous les bâtiments étaient en tôle, peints du même blanc jaunâtre virant à la couleur rouille, notamment sur les toits. Ils se fondaient dans ce désert au sable compact, parcouru de touffes d’herbe sèche et de maigres buissons. En dehors des charognards, les rares animaux à y vivre étaient des reptiles. Il fallait aussi compter avec les insectes dont la principale occupation était de trouver quelque chose de suffisamment vivant pour y pomper leur nourriture. Will n'arrêtait pas de pester contre eux. Ils avaient réussi à le piquer à deux reprises au moins au travers de sa barbe naissante. Comme elle, il portait une tenue sombre, et un bonnet qui ne laissait voir que son visage aux yeux bleu azur.

Son compagnon et elle s’étaient installés à moins d’un kilomètre de la zone qu’ils surveillaient depuis quatre jours. Il y avait assez peu d’activité à l’extérieur des hangars. Beaucoup d'entre eux étaient plus grands que celui sur lequel portait leur attention. Le plus petit aurait pu contenir deux Airbus A380.

Celui qu'ils surveillaient était de taille moyenne, excentré sans être totalement à l’écart des autres. Il était cerné par une clôture électrique qui comptait onze fils barbelés distants les uns des autres de quinze centimètres. Ce qui, à moins de ressembler à une allumette, et même si elle n’en était pas loin, ne lui permettait pas de se glisser entre deux. Encore moins à son compagnon. De plus, la clôture devait être électrifiée en permanence. Cette mesure de sécurité n’était pas un problème pour elle.

Chaque bâtiment était surveillé, et celui-ci l’était particulièrement. Des caméras couvraient tous les angles. Elles fonctionnaient de jour comme de nuit. Dès que le soleil disparaissait de l’horizon, des spots s’allumaient et éclairaient le site comme une vitrine de Noël. Il y en avait de différentes sortes pour couvrir tous les types de spectres ou de radiations existants, et de toutes les couleurs. Vu du ciel, et de l’espace, cela devait donner l’impression d’une fiesta à tout casser. Ceux qui racontaient que cette zone était secrète devaient essuyer leurs lunettes avec de la peau de saucisson.

Néanmoins celui qu’ils étaient venus chercher dans cet endroit ne serait pas facile à en faire sortir.  
Ce système solaire n'avait pas connu d'invasion extraterrestre depuis des lustres. Mais contrairement à ce que tout le monde, ou presque, sur cette Terre pensait, le premier contact avait été établi depuis longtemps. Elle l’avait découvert quelques mois plus tôt.

Kolya avait entendu parler de quelque chose entre les États-Unis d'un côté, et la Russie et l'ONU de l'autre. Quelque chose de suffisamment discret pour que cela attire son attention. La discrétion n'était pourtant pas l'apanage de la Fédération russe, et apparemment, cela avait un rapport avec l'écologie et les espèces invasives. Voilà qui était encore plus intrigant pour lui comme pour elle. Ils avaient creusé et c'était comme cela qu'ils avaient appris qu’en matière de vie extraterrestre, l’Homme n’en était pas forcément aux prémices de la connaissance. Il s'était passé beaucoup de choses depuis cette découverte. Toutes avaient abouti à sa présence dans le désert aux côtés d'un homme dont elle ignorait tout il y a quelques mois.

En général, elle se fiait à son instinct. Elle ignorait d'où cela lui venait. D'aussi loin qu'elle se souvienne, elle avait toujours su ce qu'il fallait faire ou non. Elle ne se posait jamais de question. Elle savait encore qu'elle devait prendre part à quelque chose de plus grand qu'elle, quelque chose de très important. Son père ne cessait de le lui répéter, mais elle n'avait pas besoin de lui pour en avoir conscience. Elle le sentait. C'était en elle, ancré comme une mémoire génétique. À neuf ans, elle avait dit à son père qu'elle voulait être linguiste et qu'elle accomplirait le rêve de sa grand-mère, Lisiann, en voyageant dans l'espace et en découvrant de nouveaux mondes. Cela avait toujours été une certitude pour elle. Plus encore, une évidence.

Certains parents auraient pensé qu'il s'agissait d'une lubie de petite fille, mais pas Brent Evihelia. Au contraire, il l'avait confortée dans ses choix. Il ne cessait de lui répéter qu'elle devait croire son instinct et le suivre. Il lui citait souvent cet extrait d'Hamlet : "Il y a plus de choses dans le Ciel et sur la Terre, Horatio, que n'en rêve votre philosophie". Savait-il déjà à quel point il avait raison ? Sans doute. Elle avait toujours senti qu'il lui cachait quelque chose, sur elle, sur le monde qui les entourait... Elle avait essayé d'en savoir plus, mais lorsqu’elle le questionnait sur ces sujets, ses réponses étaient évasives et invariable. Celles qu'elle entendait le plus souvent : "tu le découvriras le moment venu", "il n'y a pas de meilleur apprentissage que celui dont on fait l'expérience", "si je te le dis maintenant, tu n'auras plus aucun intérêt à le découvrir", "chaque chose en son temps, et un temps pour chaque chose". Elle avait parfois le sentiment qu'il attendait quelque chose d'elle... Qu'elle trouve une clé... Qu'elle résolve une énigme... mais il ne lui donnait aucun indice pour cela. Ce n'était pourtant pas faute d'avoir cherché.  
 
Très tôt, il avait commencé à lui apprendre le français, l'italien, l'allemand, l'espagnol, le latin et le grec qu'elle parlait comme sa langue de naissance, l'anglais, ainsi que quelques notions d'arabe. Elle n'avait jamais connu les bancs de l'école, ni ceux du collège. Son père et elle n'avaient cessé de voyager d'un pays à l'autre durant son enfance et son adolescence. Tout son apprentissage scolaire s’était fait par correspondance mais Brent ne laissait rien passer. Si ses notes descendaient en dessous du niveau de l’excellence, elle le payait cher aux entraînements. Parallèlement, à un enseignement strict, il avait engagé une gouvernante, Emmie, qui faisait pratiquement office de mère de substitution et qui l’encourageait dans les moments, rares, où elle sentait le découragement la gagner. Emmie ne savait pas tout au sujet de Brent et d’Esmelia, ou ne disait rien de ce qu’elle devinait. Elle les suivait partout. Sauf lorsqu'ils disparaissaient de la surface du monde durant un mois, parfois plus, cela une fois par an. Durant ces périodes, elle était soumise aux plus rudes épreuves de survie que son père pouvait lui imaginer.

Elle avait quinze ans lorsque Brent Evihelia fut victime d'une crise cardiaque dans un aéroport, entre deux de leurs voyages. Elle n'avait pas été inquiète à l'idée de se retrouver seule. Elle n'y avait même jamais songé. Elle avait ressenti une vague tristesse, mais rien de comparable à ce que les personnes qu'elle avait pu rencontrer au cours de sa jeune vie semblaient ressentir à la perte d'un proche. Elle aurait pu se demander pourquoi elle ne ressentait rien. Elle ne se posa même pas la question. Elle s'était seulement dit qu'il aurait préféré mourir ailleurs, sûrement en montagne, ou bien dans le désert, ou encore au milieu d'une forêt. En fait, sa préoccupation première concernait tout ce que son père ne lui avait pas encore dit ou appris. Elle avait cherché dans ses affaires sans rien trouver d'intéressant. Cela avait été rapide. Brent n'était pas attaché aux biens matériels, du moins jusqu'à un certain point. Il lui avait appris à être comme lui. Moins on est attaché aux choses et aux personnes, plus il est facile de tout quitter du jour au lendemain. Elle avait ensuite cherché dans ses souvenirs qu'elle eut beau tourner et retourner dans sa tête des centaines de fois, mais il n'y eut aucun déclic. Sa seconde préoccupation était les services sociaux. Son père et elle avaient toujours vécu en dehors du système, et elle ne tenait pas y entrer. Surtout par cette voie. Elle n'avait aucun besoin de famille d'accueil. À quinze ans, elle se sentait capable de s'assumer seule.

Une fois encore, Brent Evihelia avait anticipé la suite des événements. Il avait pris des dispositions pour que son corps soit incinéré, quel que soit l'endroit où il trépasserait, et pour que sa fille soit rapatriée aux États-Unis. À peine descendues de l'avion, sa gouvernante et elle avaient été prises en charge par Nikolaï Anassenko, un homme en costume sombre qui dégageait une sorte d'aura féline et dangereuse. Elle se méfia immédiatement de lui, et il lui fallut pas mal de temps pour qu'elle finisse par lui accorder sa confiance. Ce fut plus ou moins réciproque dans la mesure où il s’attendait à avoir affaire à un ado incontrôlable. Le fait qu’elle ne corresponde pas à son idée le fit se méfier d’elle encore plus.

De son fort accent russe, il leur souhaita la bienvenue en Amérique et leur indiqua qu'elles pouvaient l'appeler Kolya. Il devait avoir le même âge que son père, peut-être un peu plus. Ses cheveux étaient courts, légèrement ondulés, et grisonnants comme sa barbe de quelques jours. Il avait des yeux gris très vifs, et chacun de ses gestes semblait mesuré. Sa distinction naturelle montrait qu'il était habitué à évoluer dans des milieux aisés. Cependant, elle s'en rendit compte plus tard, il pouvait aussi se montrer extrêmement vulgaire. Jamais violent physiquement, mais ses paroles pouvaient avoir le même effet qu'une gifle. D’autant qu’il avait une voix très douce, presque sirupeuse.
Elle n'avait jamais rien su sur son passé ou ses rapports avec son père. En avait-il seulement eus, ou bien cela remontait-il à sa mère ou à l'une de ses ancêtres ? Elle était certaine d'une chose, cependant : il n'avait pas toujours été celui qu'il disait être. Nikolaï Anassenko n'était pas son véritable patronyme. Un jour, au centre commercial, alors qu'ils sortaient d'une boutique de vêtements, elle avait entendu un homme l'appeler par un autre prénom : Igor. Il avait fait mine de ne pas l'entendre, ne s'était pas retourné et avait continué à marcher à ses côtés en discutant. Mais elle avait ressenti un changement dans son attitude et les traits de son visage s'étaient légèrement durcis. Kolya cachait beaucoup de choses. Même son apparence pouvait être trompeuses... Quant à son accent, il le perdait dès qu'il n'était plus que tous les deux... lors des entraînements.

Donc, après les avoir accueillies à leur descente d'avion, Kolya les avait conduites dans une luxueuse propriété. Tandis que sa gouvernante prenait possession de ses quartiers, il lui avait expliqué que cette maison appartenait à son père, Brent, et que maintenant qu'il était mort, elle lui revenait. Pas si détaché que cela des biens matériels, le paternel, mais de là à imaginer qu'il avait acquis une majestueuse propriété près de Jackson Hole, dans l'état du Wyoming... D'autant que, malgré un terrain particulièrement favorable pour des stages d’entraînement en toute discrétion, elle ne souvenait pas y avoir mis les pieds avant ce jour.  Au moins, elle savait où était passé une partie de l'argent gagné par son père tout au long de sa carrière de chasseur de trésors. L'autre dormait dans le coffre, d’une banque suisse. Ayant suivi les instructions de Brent, inscrites dans une lettre testamentaire, Kolya en avait fait rapatrier une partie aux États-Unis. Cet argent, ainsi que sa présence aux côtés de la jeune fille devaient permettre d'achever son éducation et de la préparer à son destin. Elle lui posa les mêmes questions qu'à son père sur le sujet et eut droit aux mêmes réponses.

Pendant vingt ans, Kolya s’acquitta de la mission confiée par Brent Evihelia avec zèle et application. Au cours des jours précédant son entrée aux États-Unis, il avait inscrit Esmelia à la New-York University. Il lui avait trouvé un petit appartement dans un quartier tranquille de la ville. De toutes les façons, avec toutes les relations que pouvait avoir Kolya, n'importe quel quartier où elle se trouvait devenait tranquille dans la minute. À l'université, elle perfectionna son apprentissage des langues. Elle y apprit en plus le chinois, le japonais, le russe, quelques langues mortes, et des notions de diverses langues régionales.

Côté face, elle affichait la figure de l'héritière riche et surdouée, mais discrète, évitant toute forme de publicité. L'anti Paris Hilton et compagnie, par excellence. Côté pile, après ses entraînements intensifs, elle passait ses rares moments de loisirs à faire des recherches sur les plus grosses fortunes du monde, sur les entreprises cotées en bourses et sur les organismes d'état. Elle ignorait ce qu'elle recherchait, mais elle savait qu'elle le devinerait lorsqu'elle tomberait dessus.

Kolya, lui, avait une autre idée de leurs recherches. Peut-être par esprit de génération, il avait le même amour que Brent pour les citations. À croire qu'ils avaient été élevés ensemble. Le credo de Kolya était : "Le vrai pouvoir, c'est la connaissance". Plus on sait sur ceux avec lesquels on est susceptible de faire des affaires, et plus on a de pouvoir sur eux, disait-il. Elle ne se voyait pas dans le domaine des affaires, mais son instinct lui soufflait qu’il avait raison. Il y avait certaines informations dont elle pouvait avoir besoin, et certaines personnes étaient susceptibles de les lui donner. Enfin, certaines d'entre elles ne le feraient pas sans contrepartie.

En dehors de cela, la vie avec Kolya n'était pas tellement différente de celle qu'elle avait menée auprès de son père. Il lui avait appris de nouvelles choses, comme se fondre dans une foule, passer totalement inaperçue quels que soient le milieu et l'endroit dans lesquels elle évoluait. Quelles que soient les personnes avec lesquelles elle se trouvait. Il lui avait appris à se construire une fausse identité et à l'endosser durant plusieurs mois. Elle pouvait désormais s'adapter au milieu urbain comme elle s'adaptait à la vie en pleine nature. Elle était capable de survivre dans le dénuement le plus total comme entourée des technologies les plus sophistiquées. Elle pouvait évoluer parmi les puissants comme parmi les moins nantis, sans commettre le moindre faux pas. Son intégration n'était toujours qu'apparente car elle se sentait toujours différente des hommes et des femmes qu'elle côtoyait. S'en rendaient-ils compte ? Sûrement pas, car son adaptation, elle, était totale.

Elle ne se demandait pas où Kolya avait pu apprendre tout cela. Un homme comme lui avait sans doute une longue expérience dans les domaines du renseignement, de la double identité, voire triple, de la falsification de documents… et du meurtre. Son père n'avait jamais évoqué la possibilité de tuer un être humain. Il lui avait appris à tuer des animaux. Il l'avait habituée à agir vite, sans causer de souffrances inutiles. Jamais, elle n’avait eu à assassiner des êtres humains. Nikolaï avait évoqué le sujet dès les premiers jours de ses entraînements. Il disait qu'elle devait se faire à cette idée. Elle serait peut-être obligée de tuer pour mener ses missions à bien, ou encore de torturer des hommes ou des femmes pour obtenir des informations, ou d'autres choses. Étrangement, cela ne l'avait pas effrayée. Mais, comme le disait Kolya, penser que l'on peut tuer un être humain est une chose. Le faire en est une autre. Elle savait, depuis, qu'elle en était capable et qu'elle n'hésiterait pas à tuer de nouveau si la nécessité devait s'en faire sentir.

Les années étaient passées au rythme des cours à la N.Y.U et des entraînements dans le Wyoming, puis des jobs et des voyages d’un bout à l’autre de la planète, toujours pour apprendre de nouvelles techniques de combat ou parfaire sa culture des langues. Un jour, elle avait fini par trouver ce qu'elle recherchait grâce à Kolya. L'un de ses informateurs, un ancien compagnon d'armes probablement, lui avait parlé d'un litige au sein de l'ONU qui mettait, face à face, russes et américains. Enfin, pas seulement les russes. Les français et les allemands étaient du côté de ces derniers, aussi étonnant que cela puisse paraître. Les anglais aussi, bien qu'un peu plus mitigés dans leurs paroles. Dans le bar où avait eu lieu la rencontre entre Kolya et l’informateur, Esmelia était restée à l'écart, à la demande du russe. Ils n’étaient pas supposés se connaître, au cas où les choses ne se passeraient pas dans le bons sens. Elle avait joué son rôle et n'avait rien perdu de la conversation, mais celle-ci avait pourtant bien failli s'arrêter là. Se rappelant soudain que Kolya n'était plus vraiment impliqué dans les affaires, et sentant qu'il essayait de lui tirer les vers du nez, l'informateur s'était quelque peu braqué. Heureusement Kolya était persuasif. Il pouvait même se montrer rassurant lorsqu’il le souhaitait. Après quelques verres et une bonne dizaine de blagues salaces, l’informateur avait oublié ses scrupules et s'était montré loquace. Les vagues allusions étaient devenues des informations structurées.

Tout reposait sur la création d'un programme d'exploration spatiale américain à la suite de la découverte de la filiale Aéronautique & Recherches d'une entreprise européenne, l'ATIDC. La corrélation n'aurait jamais dû avoir lieu, sauf que la filiale avait été victime de l'indélicatesse de l'un de ses chercheurs. Une histoire d'espionnage et de trahison comme une autre. La maison-mère avait immédiatement réagi en faisant don de sa découverte, non au monde, mais à l'Organisation des Nations Unies. Publiquement, rien n'avait filtré sur la nature de cette découverte. Mais ne pas informer le commun des mortels prouvait qu'elle devait être suffisamment importante pour bouleverser le monde, ou sa conception. Ce que personne ne semblait souhaiter, tant du côté de l'ATIDC, que de celui des Nations-Unies. Le fait que les Américains n'aient pas cherché à réagir publiquement, après s'être fait éconduire, le confirmait.

Esmelia et Kolya connaissaient l'Aerospace & Terraforming Industrial Development Corporation. Ils avaient déjà effectué plusieurs piratages informatiques sans jamais rien trouver d'intéressant. La grande société était plus claire que de l'eau d'Evian. Ils n'avaient d'ailleurs pas eu beaucoup de difficultés à pénétrer les réseaux de la firme. De toute évidence, ils avaient été bernés. S'ils avaient pu pénétrer dans son réseau, c'était parce que le système l'avait bien voulu. Le réseau était comme un labyrinthe. Tout était fait pour que vous suiviez un chemin bien défini, une sorte de fil d'Ariane. Vous pouviez vous en écarter un peu, mais vous finissiez toujours par retomber sur le "bon" chemin. Tous les autres étaient cloisonnés. Aucune indication ne laissait supposer qu'ils existaient. D'ailleurs, qui aurait eu l'idée de les chercher ? Ou de passer à travers la cloison ?

D'après l'informateur de Kolya, l'ATIDC travaillait sur un projet de pont quantique depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Ce projet prenait ses sources dans les travaux d'Einstein et d'Oppenheimer. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, peu avant l'invasion nazie, les filiales européennes de la société avaient été déménagées au Canada. Son siège social, lui, était resté en Angleterre. Ses dirigeants avaient largement participé à l'effort de guerre en fournissant de la matière première aux ingénieurs du projet Manhattan, ainsi que des chercheurs. Une fois la guerre terminée, la plupart des filiales avait réintégré l'Europe. Néanmoins, certaines étaient restées au Canada. D'autres avaient vu le jour en Asie, Afrique et en Amérique du Sud. La firme avait prospéré comme si la guerre n'avait été pour elle qu'une parenthèse.

Des années cinquante jusqu'au milieu des années quatre-vingt, les activités des américains en matière d'espionnage ne se développèrent pas seulement derrière le Rideau de Fer. Et si les russes, les chinois, les allemands de l'Est et tous les autres n'avaient pas eu à se remettre de la défaite, ils auraient fait la même chose avec la même efficacité que leur ennemi.

Le retour de l'ATIDC sur le territoire européen avait été vécu comme une forme de trahison par certains dirigeants politiques et décideurs financiers américains. Ses aides apportées à la reconstruction des pays touchés par la guerre, son influence auprès des politiciens européens pour contrer une mainmise des américains sur différents secteurs économiques en devenir étaient quelques-unes des raisons de ce ressentiment. Sans compter que des chercheurs de tous bords, et de toutes nationalités, y compris américaine, avaient préféré travailler pour l'ATIDC plutôt que d'accepter les conditions de travail offertes par leurs propres institutions. Elles étaient pourtant avantageuses. À cause de ce refus, beaucoup avaient été suspectés d'être des communistes. Avec le temps, le scandale s'était effacé. Les hommes d'influence étaient morts ou déchus. Le monde avait changé, et ceux qui le gouvernaient aussi.

Si la plupart des recherches des filiales de l'ATIDC avaient fini brevetées, copiées, jamais égalées, et figuraient chaque années en bonne place au palmarès des objets les plus utiles à la civilisation humaine, les espions n'avaient jamais rien découvert qui mérite l'attention de leurs supérieurs hiérarchiques.

Et puis, il y avait eu cette découverte. Un pur hasard, ou coup de chance, échu à deux jeunes chercheurs américains qui passaient leur temps à observer le ciel nocturne, et à lire des bandes dessinées de science-fiction, plutôt que de potasser leur thèse qu’ils traînaient depuis des années. Ils avaient découvert un trou de couleur ambre dans le système solaire. Celui-ci se déplaçait comme une planète. Il se trouvait sur le même axe de rotation autour du soleil que la Terre, mais de l’autre côté du soleil. De sorte qu’il aurait pu face à la planète bleue, à quelques kilomètres près. Ce qui, selon les deux scientifiques, expliquait pourquoi il passait son temps à jouer à cache-cache avec les télescopes et autres instruments de repérage terrestres. Cela pouvait aussi expliquer pourquoi certains observateurs étaient persuadés qu'il existait une planète supplémentaire dans le système solaire, différente de celles déjà connues. Ils avaient annoncé leur découverte dans les journaux et à la radio. Personne ne les avait crus. Ils avaient écrit des articles scientifiques sur le sujet. Aucune revue n'avait voulu les publier. Pire que cela, leurs confrères scientifiques se moquaient ouvertement d'eux dans les journaux, les revues spécialisées, à la radio et à la télévision. Comment deux types qui n'avaient même pas réussi à rédiger leur thèse pouvaient-ils prétendre être les découvreurs d'un trou dans le système solaire ? Qui plus était, un "Amber Hole". Les seuls trous connus étaient soit noirs, soit blancs. Cela dit, on ne savait pas grand-chose des premiers, quant aux seconds, ils étaient purement spéculatifs. Et personne ne s'était encore aventuré à entrer dans un trou noir pour vérifier si la théorie selon laquelle ils conduisaient vers d'autres mondes était exacte ou non.

Etsuko Wong, la Présidente et actionnaire principale de l'ATIDC avait dépêché des représentants d'une autre filiale de la société, la Fondation Prométhée, auprès des deux chercheurs. Elle souhaitait les engager afin qu'ils poursuivent leurs travaux pour le compte de l'ATIDC. En échange, et aussi contre la promesse qu'ils ne parleraient pas de leurs recherches en dehors de leur laboratoire, ils reçurent un salaire plus que confortable, et bénéficièrent de moyens technologiques et financiers quasiment illimités. L'un des deux chercheurs cependant ne respecta pas l'un des termes du marché. Après avoir appris que l'ATIDC s'intéressait aux deux hommes, la NSA avait contacté l'un d'entre eux et avait surenchéri. Sauf que l'Agence n'eut plus aucune nouvelle de son investissement durant de longues années. Ce qui l'inquiéta encore plus, mais elle resta silencieuse. Lorsqu'elle eut enfin des nouvelles, ce fut pour apprendre que leur "taupe" avait passé plusieurs années loin de la Terre, dans un autre monde.

Le fameux trou... L'hypothétique amber hole avait non seulement été redécouvert, mais les chercheurs de l'ATIDC étaient parvenus à démontrer qu'il s'agissait d'une sorte de trou de vers. Au passage, l’amber hole avait été redéfini comme étant une "singularité spatiale", et le nom qui le définissait était devenu son nom propre. On ne l’appelait donc plus l’amber hole, mais Amber Hole comme s’il s’agissait d’un être vivant, une entité intelligente.

La difficulté à atteindre cette singularité spatiale, le coût faramineux des voyages et du matériel nécessaire, ainsi que l'impossibilité d'entrer dans le trou de vers sans être broyé par les forces qui y agissaient auraient pu conduire l'ATIDC à classer la découverte comme "sans possibilité actuelle d'exploitation".

Mais un physicien avait émis l'idée que si un objet solide de taille plus ou moins conséquente ne pouvait pas entrer dans le tunnel, les molécules, elles, le pouvaient. Il suffisait, d'une part, de mettre au point une sorte de catapulte qui enverrait les molécules des objets, ou des personnes, vers le trou dont il faudrait, au préalable, déterminer les coordonnées. Une fois à l'intérieur de la singularité, ce serait certes l'inconnu, mais à coup sûr, au bout, il y avait la découverte d'un monde inconnu.
C'est ainsi qu'avait été mis au point le C.E.T. qui devait faire la jonction entre la Terre et l'anomalie spatiale. Il avait fallu près de vingt ans aux chercheurs de l'ATIDC pour mettre au point la téléportation, mais ils y étaient parvenus. Ils étaient même  parvenus à envoyer du matériel et des êtres vivants sur une planète lointaine et à les faire revenir sur la Terre. Ce que la présence de l'ex-étudiant en astronomie confirmait à ses employeurs officieux. Sauf s'il leur avait menti. Cela, ils ne le crurent pas un instant. Toutefois, ils n'avaient pas pu obtenir beaucoup plus de sa part car il était mort d'une infection pulmonaire foudroyante dans la nuit qui avait suivi son rapatriement clandestin aux États-Unis.

Le chercheur avait fui la base, volé une moto neige et passé plusieurs heures à rejoindre une base américaine dans laquelle il serait en sécurité. Il avait ensuite quitté le Pôle Sud en hélicoptère, rejoint un porte-avion états-uniens qui avait navigué jusqu'en Argentine. De là, il avait pris un avion direction Washington DC. Tout cela pour dire trois mots à des types en chemises blanches qui avaient eu du mal à en croire leurs oreilles, et mourir à cause d'un air vicié et pollué qu'il n'avait plus respiré depuis des années...

Arrivé au bout de ses révélations, l'informateur avait fini par s'endormir, la tête posée sur une table de bar, parmi un nombre vertigineux de verres vides. Kolya et Esmelia avaient compris que qu'il existait un moyen de franchir l'espace-temps grâce à une sorte de réseaux de tunnels préconçus. Écrasés par la fatigue et par l'ampleur de cette révélation, ils en avaient franchement plaisanté en se demandant s'il existait des points de péages pour ce genre de réseaux, et à qui cela pouvait bien profiter. Était-ce à cause de cela que les américains avaient haussé le ton ? Après tout, par le biais de l'ONU, ils profitaient aussi du C.E.T. Sauf que leurs bénéfices n'étaient peut-être pas ceux qu'ils attendaient, et qu'ils espéraient beaucoup plus. Des bénéfices financiers, peut-être, ou bien une nouvelle conquête de l'Ouest, version spatiale. Esmelia ne voyait que cela qui puisse expliquer leur mécontentement, sûrement accompagné de quelques menaces économiques. Cela pouvait expliquer la levée de bouclier à leur égard. S'ils parvenaient à leurs fins, alors tous les autres demanderaient aussi à posséder les mêmes avantages. Où cela les conduirait-il ? Où cela conduirait-il cette planète et tout ce qui y vivait ?  

Kolya avait continué à se renseigner pour localiser le C.E.T. Chose que son informateur n'avait su lui dire. Il avait réussi à obtenir des informations en provenance directe de New-York. Ainsi, l'AMSEVE, Agence Mondiale de Surveillance des Environnements et de la Vie Extraterrestres, et dans sa version anglo-saxonne, GSAEEL (Global Surveillance Agency of Environments and Extraterrestrial Life) n'apparaissait pas dans l'organigramme de l'ONU. Vraisemblablement, "l'instance mondiale" ne se trouvait pas basée dans la Grosse Pomme. Elle existait cependant. Quelques lignes budgétaires, manquantes dans les vingt-cinq derniers bilans annuels de l'Organisation Internationale, l’attestaient, même s'il fallait être plus qu'un spécialiste des chiffres pour le remarquer.

Selon Kolya, il leur fallait trouver un site à l'abri des regards tout en faisant partie du paysage. Il s’était arrangé pour qu’Esmelia intègre l’un des services de l’ONU en tant que traductrice. La présence, sur son curriculum vitae, d’une spécialisation en langues mortes l’avait conduite à un service dépendant directement de l’AMSEVE. Au départ, on lui avait simplement expliqué que l’Agence Mondiale de Surveillance des Environnements et de la Vie Extraterrestres était quelque chose d’abstrait, un grand nom pour un laboratoire d’étude dont la mission consistait à scruter le ciel et à ramasser ce qui en tombait sur la Terre. Sauf que, ce qu’on lui donnait à traduire n’avait que peu de rapport avec ce qu’elle connaissait sur la Terre. Et encore, elle n’avait toujours eu que de courts passages à traduire, comme tous les autres traducteurs. La chef du service de traduction, une grande brune aux yeux gris foncé, dont le nom était Jenna Benedict, gardait un œil sur chaque document. Impossible d’en sortir en douce. Par contre, elle avait l’air un peu moins attentive à propos du personnel.

Rori Davanti était le voisin de travail le plus proche d'Esmelia. Une vraie tête en l’air qui laissait toujours ses documents en vrac sur son bureau. Esmelia n’avait eu aucun mal à glisser l’une des traductions sur lesquelles il avait travaillé dans la poche intérieure de la veste de Rori.

Évidemment, lorsqu’il l'avait donnée à l’agent de sécurité chargé de veiller, conformément aux ordres de Benedict, à ce que les employés n’emportent rien du bureau chez eux, celui-ci avait trouvé le document. Il avait aussitôt signalé l’incident à Benedict qui avait quitté son bureau toute affaire cessante. Esmelia s’y était glissée et avait rapidement fouillé les lieux, sans rien trouver. Normal, n’importe quel employé pouvait être convoqué par Benedict dans son bureau. Mieux valait qu’il ne pose pas son regard sur quelque chose qui lui mettrait la puce à l'oreille… Mais Jenna Benedict était tellement certaine de la sécurité des locaux qu’elle n’avait pas songé à mettre son sac à mains dans un tiroir sous clé, ou dans un coffre-fort. Esmelia ne s’était pas gênée pour mettre la main à l'intérieur.

Après examen rapide, elle avait fini par  trouver deux photos de Jenna. L’une où elle était en tenue militaire à côté d'un Général. À la manière dont ils se tenaient, si proches l’un de l’autre, elle ne serait pas été étonnée s’ils étaient plus qu’ami. Jenna Benedict était donc un lieutenant-colonel des casques bleus à la retraite. L’homme, lui appartenait à l’armée de l’air américaine. Esmelia enregistra ses traits. Elle essaierait d'en savoir plus à son sujet.

L’autre photo était plus intrigante et plus riche en informations. Elle montrait Jenna Benedict, avec une quinzaine d’années en moins et des cheveux courts, en compagnie de trois autres personnes. Deux hommes assez jeunes, dont l’un était d’origine indienne comme l'attestait sa peau, et ses cheveux noirs et bouclés. L’autre avait un physique de militaire américain : mâchoire carrée, grand et large d'épaules. Il souriait de toutes ses dents, ce qui lui donnait un ait un peu bêtas. La femme quant à elle, était… inhumaine. Si elle avait un physique approchant celui de l’être humain, une allure athlétique, une forte poitrine, un cou gracile, une bouche pulpeuse, des pommettes saillantes et un nez court et fin. La comparaison s’arrêtait là. Sa peau était en nuances de bronze et de vert de gris, ses yeux étaient d'un bleu améthyste. Sans pupille, sans iris, sans fond. Son front fortement bombé surmontait des sourcils à la Spock. Deux cornes de bélier prenaient naissance à chacune de ses temps et se prolongeaient vers l'arrière. Elle s'en servait visiblement pour y enrouler ses cheveux d’un bleu électrique.

Que dire du paysage derrière eux, et de la lumière ? Un pays de conte de fée avec des couleurs si vives qu'elle en faisait presque mal aux yeux, et une végétation qui paraissait très dense. Le ciel était d'un bleu encore plus pur que le bleu de Klein. Était-ce une photo truquée ? Benedict pouvait le prétendre si quelqu’un tombait sur cette photo. Surtout si ce quelqu’un était un journaliste… ou bien une sorte d'espionne. Mais Esmelia savait qu’il n’en était rien. Elle retourna la photo et y lut trois noms. Ceux des compagnons de Jenna : Jaimini Latchoumaya, Matthew Cutter et Jor POnyl. La date et le lieu où avait été pris le cliché. Il avait été pris le 1er janvier de l’année 2001. Tout un symbole. Mais, pour autant qu’elle le sache le lieu indiqué, Olympia AJ25, n’était pas sur la Terre. Il y avait une estampille en bas, à droite du cliché. Elle y lut tant bien que mal : Admunsen-Scott South Pole Station.

La suite avait été un jeu d’enfant : observation de l’environnement, du personnel… et usurpation d’identité. Esmelia était parvenue à prendre place au sein d'un contingent militaire fraîchement débarqué en Antarctique. Celui-ci n’était pas basé à Admunsen-Scott, mais dans une autre station qui n’apparaissait sur aucune carte. Elle n'eut aucun mal à donner l'illusion qu'elle était bien celle qu'elle prétendait être. Les membres de l’équipe venaient d’un peu partout dans le monde. Elle devait avoir entendu parler au moins six langues. Tous les soldats effectuaient leur première mission en Antarctique, et aucun ne se connaissait pas. La sécurité était pourtant assez élevée. Elle craignait que, tôt ou tard, quelqu'un finisse par découvrir que sa présence était une anomalie. Mais Kolya connaissait son travail, et elle son rôle. Personne ne lui avait posé de question. Elle était entrée dans le C.E.T. deux jours plus tard. L’équipe dont elle faisait partie devait récupérer un scientifique qui avait pris la tangente sur une planète nommée Féloniacoupia. La bonne occasion pour en faire de même, une fois là-bas. En espérant que le hasard, une fois encore, la servirait.

Esmelia reporta son attention sur le bâtiment tout en replaçant une mèche de cheveux, blond roux, échappée de son bonnet. Celui-ci ne laissait voir que son visage un peu trop pâle et aux tâches de rousseur prononcées. Ses yeux étaient si sombres qu'ils paraissaient ne pas avoir d'iris. Elle ne craignait pas qu’on la reconnaisse. Elle s'en fichait même. Elle arrivait au bout de sa mission. Même si elle était arrêtée, elle trouverait toujours le moyen de s'échapper. Grâce à ses "pouvoirs", aucune prison ne pouvait plus la retenir désormais.

Elle avait d’abord supposé que leur acquisition était une des conséquences de son aller-retour, via le C.E.T. Will l’appelait le Contracteur Espace-Temps. Lorsqu’elle s’était retrouvée à la base en Antarctique, elle avait entendu des scientifiques et des militaires le nommer "Concentrateur", ou encore "Contortionneur d’Espace-Temps. Peu importait l’appellation, l’objet restait le même, et son abréviation aussi : C.E.T. ou CET.

Le CET avait donc modifié quelque chose dans sa physiologie… ou fait ressortir quelque chose qui s’y trouvait déjà à l’état latent, ou peut-être même les deux. Elle penchait pour cette hypothèse car Will avait effectué cinq allers-retours sans subir la moindre conséquence physique. Néanmoins, il n’avait pas manqué de lui expliquer que l’AMSEVE avait limité à cinq les voyages pour chaque membre d’expédition. Les premiers à avoir participé au programme, malgré les précautions sanitaires prises, avaient presque tous succombé à des infections diverses et variées, out à des cancers. La plupart de ceux qui avaient survécu, fort peu nombreux, avaient sombré dans une sorte de névrose qui les avait conduits au suicide ou à l’asile...

Will, quant à lui, ne se voyait pas rester sur la Terre alors qu’il y avait tellement de choses à découvrir au-dessus de sa tête. Il avait choisi de fuir lors de son cinquième voyage. C’était lui qu’elle aurait pourchassé si elle ne s’était pas enfuie, elle aussi.

De toutes les façons, quelle autre alternative s’offrait à lui ? Ayant été un membre actif de l’AMSEVE, il aurait été maintenu au secret durant le restant de sa vie, c'est-à-dire au moins quarante bonnes années. Il aurait sûrement travaillé dans un laboratoire secret et étudié des artefacts rapportés par d’autres scientifiques partis en mission à sa place. À moins que le programme devienne public, ce qui n’était pas prêt d’arriver. Cela voulait dire aussi que pour sa famille, il était désormais mort. Le choix pour lui n’avait donc pas été très compliqué à faire. Il ne s'attendait pas cependant que l’AMSEVE envoie un contingent à sa poursuite.  

Pour Esmelia, compte tenu de l’état d’esprit actuel des dirigeants de l’Organisation Internationale, cela semblait être une évidence. Avec le "petit accrochage américain", ils étaient sur des charbons ardents. La tension était ressentie jusqu’en Antarctique. En tous les cas, c’était une raison supplémentaire pour éviter de se faire capturer. Cela valait pour Will comme pour elle.

Même s’il savait ce qu’il pouvait lui en coûter, elle n’avait pas eu à forcer Will à revenir sur la Terre. Il l’aurait fait d’une manière ou d’une autre, ne serait-ce que pour revoir sa famille une dernière fois, lui dire qu'il était vivant... Elle pensait que ce n’était pas une bonne idée, mais elle n’avait pas l’intention de l’en empêcher. Elle l'accompagnerait sans doute après cette mission. Il aurait besoin d'elle pour échapper à ses poursuivants...

Will connaissait les grandes lignes de sa mission, et souhaitait autant qu’elle que leur cible s’en sorte indemne. Il n'aurait sûrement pas été dans les mêmes dispositions au moment de leur rencontre. Il voulait aussi veiller sur elle. Elle trouvait cela louable de sa part, et elle n’avait pas jugé utile de l’en dissuader. Au moins, elle l’avait pratiquement en permanence sous les yeux. De fait, elle se sentait un peu responsable de la sécurité de Will. Dans ce domaine, associé à tout ce que lui avaient appris Brent et Kolya, ses pouvoirs lui seraient fortement utiles. Restait à savoir s’ils étaient permanents ou non, ou bien limités par des éléments extérieurs comme la composition de l’air ou la pesanteur, par exemple.  
 
L'un de ses "pouvoirs" était l’empathie. Il avait évolué au cours de ses deux passages par le C.E.T. Elle pouvait maintenant capter de véritables pensées, mais il lui fallait se concentrer très fortement pour percevoir autre chose que des sensations. Ce pouvoir avait toujours fait partie d’elle. Enfant, elle avait adoré cette hypersensibilité qui lui faisait lire dans le cœur et l’âme de ses amis comme dans un livre ouvert, et parfois dans ceux de personnes qui lui étaient totalement étrangères. Eux n'avaient jamais trouvé cela agréable. Certains l'avaient même traitée de sorcière, d'autres avaient essayé de l'utiliser. Bien qu'à son jeune âge, cela soit resté sans conséquence, son père lui avait fait comprendre qu'elle ne devait pas se faire remarquer en l'utilisant. En aucune façon. Elle y avait donc mis fin en feignant de se tromper au moins deux fois sur trois. Il n'en restait pas moins qu'elle était capable de ressentir les émotions sans fournir le moindre effort. Elle pouvait ainsi ressentir la bonté d’une personne ou la méchanceté d’une autre, la colère, la joie, le mensonge… Elle pouvait tout percevoir. Elle, qui ne ressentait aucune émotions, éprouvait celle des autres.

Elle vérifia son équipement. Sous sa veste noire qui épousait étroitement les vagues courbes de son corps, elle portait bustier rigide censé être une protection, une sorte d'armure. Elle n’avait pas encore pu en définir sa composition, mais elle savait par expérience que l’eau n’y pénétrait pas plus qu’une arme de jet. Elle était protégée contre les balles d’un fusil et les décharges électriques des tasers. Elle ne voyait pas très bien comment un vêtement pourrait empêcher les projectiles d’une arme à feu de la tuer, mais celui qui avait inventé ça était quand même bien inspiré. Enfin, elle avait pu constater que les crocs et les griffes ne l’entamaient pas plus. Si jamais, un jour, elle trouvait un pantalon, des bottes, une veste, un bonnet et des gants avec des propriétés similaires, elle les achèterait... ou les volerait sans hésiter.

Elle poursuivit son inspection.

Le couteau de chasse de son père était dans sa botte droite, son arc magnétique, acquisition outre-Terre, était fixé sur son avant-bras gauche se dépliait en moins d’une seconde. Il lui fallait juste exercer une tape rapide sous le poignet pour le mettre en fonction. Elle avait récupéré une winchester qu’elle portait en bandoulière dans son dos. Elle espérait ne pas avoir à se servir, ainsi que deux pistolets à fléchettes hypodermiques dans leurs holsters sanglés au-dessus des genoux, cadeaux de Kolya. Même si cela jurait avec le reste, cela pouvait lui être utile au cours de son intrusion dans le bâtiment.

Elle chercha un dernier objet. Son regard se posa sur la miséricorde dans son étui ouvragé. Comme à chaque fois qu’elle les voyait, elle se demandait lequel des deux était le plus précieux : la dague, à la fois véritable objet d’art et arme de précision ou l’étui de fer forgé serti de pierres précieuse ? Baal l'avait confié à Will lors de leur fuite. C’était l'unique objet qui lui restait de son passé phénicien. L’ancien dieu y tenait particulièrement. Elle le prit et le fixa à sa ceinture, sur le côté droit. Elle le rendrait à l'ancien dieu aussitôt qu'elle l'aurait libéré de sa prison.

Esmelia reprit sa place derrière le rocher. Le soleil gagnait l’horizon. La relève des gardes allait avoir lieu juste avant que la lumière artificielle des spots éclipse celle du soleil. Will s'était absenté quelques instants de son poste d'observation. Il était allé chercher un sandwich au campement, situé à quelques mètres de là. Elle savait qu'il lui en ramènerait un aussi,  mais elle ne le mangerait pas. Elle préférait rester à jeun avant de passer à l'action. Discret et toujours serviable, et ce qui complétait l'ensemble, toujours efficace.
 
Elle appréciait l'archéologue. Il était de ces hommes que l’on remarquait davantage pour leur caractère que pour leur physique. Un physique qui correspondait exactement à son caractère : en rondeur et en douceur. Il avait aussi de la prestance. Mais ce que l’on voyait en premier chez lui, c’était la bonté qui émanait de ses yeux bleus, la sagesse qui découlait de ses paroles, et l’intelligence qui résultait de ses actes, même s’il réfutait ces qualités. Il était modeste en plus.
Il avait vu des choses que le commun de mortels ne verrait sans doute jamais. Il savait des secrets qu'il aurait sans doute préférés ne jamais connaître. Ces secrets pesaient sur sa conscience d'humaniste. Son engagement à l’AMSEVE avait autant transformé l'homme que le scientifique. Elle avait essayé de l'interroger sur son passé, de savoir ce qu'il avait fait avant d'être à l’AMSEVE. Il s'était refermé comme une huître. Elle avait senti une tristesse abyssale l'envahir. Son malaise venait sans doute de ce qu'il avait vécu avant. Elle avait visé juste. Avait-il commis des actes contraires à sa morale ? Avait-il participé à quelque chose de répréhensible aux yeux de la loi elle-même ?

Elle ne voulait pas le juger. Après tout, c'était la manière dont vivait une personne, et la somme de ce qu'elle avait vécu qui la construisait et la définissait. Quoi qu'il ait vécu cela avait fait de lui l'homme qu'il était aujourd'hui. Elle le lui avait dit tel quel. Il s'était contenté de lui répondre qu'une part de lui était morte à cause de son passé, qu'il n'était plus vraiment un être humain. Ce qui avait clôt le sujet, mais elle s'était promise d'y revenir.

Elle songea à leur rencontre ce onze février.

Comme le reste de l'équipe d'intervention de l’AMSEVE, elle était entrée dans le CET, une sorte de gigantesque cylindre posé à la vertical dans un immense sous-sol situé sous la base. On ne le lui avait pas dit, mais elle avait deviné qu'il s'agissait du fameux Compresseur d'Espace-Temps. Le sous-sol était bondé de scientifiques en blouse blanche qui déambulaient tant bien que mal entre eux, entre leurs machines, entre leurs ordinateurs et autres moniteurs de surveillance de données. Ils étaient entrés dans le cylindre avec l'ordre de rester debout, serrés les uns contre les autres, en position de défense. Quelqu'un avait refermé la porte derrière eux et ils s’étaient trouvés dans le noir. Combien de temps avaient-ils attendu ? Une bonne trentaine de minutes d'après ce qu'elle avait pu compter. Soudain la lumière s'était faite autour d'eux. Un flash. Certains d'entre eux avaient vu un espace étoilé autour d'eux, d'autres le soleil, d'autres encore avaient gardé les yeux fermés... L'obscurité s'était de nouveau faite autour d'eux. Ce flash n'était qu'Amber Hole. De là, ils étaient "repartis" ailleurs...

L'instant d'après, ils se trouvaient dans une clairière, au milieu d'un cercle de pierres, ou du moins ce qu'il en restait. Nombre d'entre elles étaient couchées, ou brisées en plusieurs morceaux, quand elles n'avaient pas tout simplement disparu. Esmelia avait immédiatement compris qu'ils étaient arrivés sur une planète extraterrestre. Il leur fallut plusieurs heures pour s'habituer à la lumière et à un air extrêmement pur, et épuisant. Sans compter que le voyage leur avait donné des envies de vomir et des maux de tête coriaces. Malgré cela, certains membres de l'équipe avaient voulu aller vérifier, discrètement, qu'ils étaient bien arrivés dans leur intégralité. Ils avaient tous dû s'allonger un moment. Esmelia ne ressentait aucun des symptômes apparemment dus au voyage, mais elle imita les autres.  

Évidemment, les anciens qui les accompagnaient l'avaient charriée comme les deux autres bleus de l'équipe. C'était leur premier voyage. Comme la nuit tombait, et plutôt rapidement, ils avaient établi leur camp à la lisière de ce qui semblait être une forêt. Elle avait attendu que tous soient endormis et déjoué la vigilance des deux gardes pour aller explorer son nouvel environnement. Elle avait découvert qu’ils se trouvaient au sommet d'une falaise. Il fallait faire un grand détour pour rejoindre le plateau le plus proche. En bas de la falaise, il y avait une rivière qui coulait paisiblement. Un plan d'évasion s'était alors clairement dessiné dans son esprit. Elle était ensuite retournée dormir avec les autres.

Étrangement, elle se sentait apaisée comme elle ne l'avait jamais été. Elle avait aussi senti cette chose, cette ombre qui était en elle et ne demandait qu’à éclore, l'envahir toute entière, devenir elle… Elle ne la craignait pas. Elle reconnaissait sa présence... Elle l'avait aussi ressentie à l’AMSEVE, mais chez quelqu'un d'autre qu'elle, un homme...

Elle avait mis son plan à exécution dès le matin. Leur groupe avait été divisé en trois. Le sien était parti en direction de la rivière. Arrivé au bord de la falaise, et comprenant qu'il n'existait aucune issue de ce côté-ci, le capitaine Lance, qui dirigeait son groupe, avait annoncé qu’il fallait rebrousser chemin. C'était le moment ou jamais pour elle. Sans prévenir, et sans hésiter, elle avait pris son élan et s'était élancée au-dessus du vide. Elle avait entendu Lance lui ordonner de s’arrêter. Quelqu'un avait essayé de la courser. En vain. Elle était plus rapide et elle avait sauté par-dessus le précipice en même temps qu'elle avait ressenti leur émoi. Elle s'était réceptionnée dans une sorte de sapin géant touffu. Elle s'était ensuite laissée glisser en bougeant un maximum de branches et en hurlant à la mort. À quelques mètres de l'arrivée, elle avait produit une sorte de hoquet et s'était tue. Bien que contusionnée de partout, elle était parvenue à se réceptionner en douceur et surtout en silence sur le sol, hors de vue des membres de son équipe. Elle avait ensuite eu la chance de trouver une grosse branche presque entièrement détachée de l'arbre. Elle l'avait faite céder de force. Son poids l'avait aussitôt entraînée dans la rivière. Elle avait entendu les pensées de ses compagnons. Tous croyaient qu'elle était tombée avec dans la rivière. Une chute pareille, cela ne vous laissait aucune chance d'y survivre. Ils en avaient été conscients. C'était exactement ce qu'elle voulait qu'ils croient. Elle s'était ensuite éloignée en prenant soin de ne pas laisser de traces. Elle avait marché, et souvent couru durant six jours et deux nuits, ne s’arrêtant que pour manger les quelques rations de survie qu’elle avait pris soin d’emporter avec elle, et pour dormir quelques heures.

Dans sa fuite, elle avait ressenti le parfum de la nature dans sa gorge jusque dans ses poumons, sa chaleur et sa quiétude jusqu’au fond de son cœur. Pour la première fois de sa vie, elle s'était sentie vivante et exactement là où elle devait être. Quelque chose venait de s'éveiller en elle. Elle avait alors eu le sentiment que la forêt était avec elle, en elle. Plus animal qu'humaine, elle avait humé un vent parfumé de fleurs d’oranger. Et cette force, elle, jusque-là endormie, grandissait dans sa poitrine en se réveillant, lentement. C'était une force lumineuse qui croissait au rythme de sa course et dont elle avait l’impression de tirer sa force, sa vie même.

Elle n'avait pas eu le temps d'y prêter une plus grande attention. Elle s'était soudain retrouvée avec un sac en toile sur la tête, et une paire de bras musclés qui la ceinturait. Elle avait néanmoins eu le temps d'apercevoir une créature humanoïde, le visage tatoué de motifs bleus. Elle s’était débattue, juste ce qu'il fallait pour ne pas décourager ses agresseurs, sans pour autant leur faciliter la tâche. Elle n'avait rien à craindre d'eux. Elle pourrait les tuer à n'importe quel moment. Elle devait seulement leur faire croire qu'elle était ce qu'il pensait : une proie à bout de forces. Elle avait lu leurs pensées. Ils n'avaient pas l'intention de la tuer, ou même de lui faire le moindre mal. Leur intention était toute autre... À part lui donner un coup sur la tête pour l'assommer.

(À suivre…)
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