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 Il est toujours bon de connaître ses ennemis…

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Ihriae
Alien Respectable
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Localisation : Pas loin de la mer ou à la campagne... De plus en plus rarement, hélas, à Paris, au Musée du Louvre ou au Musée d'Histoire Naturelle...

MessageSujet: Il est toujours bon de connaître ses ennemis…   Mer 24 Fév 2016 - 16:17

Bonjour à tous,

Un peu moins dans L'OdP / L'Origine de nos peurs, en ce moment, mais toujours dans l'écriture avec quelques parutions possibles dans les mois à venir.

Déjà annoncée pour septembre, sur le blog Nouveau Monde http://notre-nouveau-monde.blogspot.fr/p/blog-page_27.html, Sixtine, une nouvelles qui paraîtra parmi celles d'autres auteurs dans le numéro 12 de la revue /Webzine du même titre (Nouveau Monde).
Même si elle peut se lire indépendamment, cette nouvelle appartient au cycle de L'OdP . Elle met en scène deux chasseurs de l'ancien CENKT... à la poursuite d'un tueurs nommé Jack l'éventreur, dans le Londres et le Paris steampunks du milieu du XIXe siècle...

En attendant de pouvoir la lire en septembre, voici une autre nouvelle, elle aussi en lien avec L'OdP, écrite il y a quelques semaines. En souhaitant qu'elle vous plaise, bonne lecture.

*****


Il est toujours bon de connaître ses ennemis…


 
      Les quais étaient l'endroit de la ville qu'il préférait. Pourtant, personne n'irait dire que c'était le plus beau lieu de la ville, surtout à la tombée de la nuit, à la lumière des candélabres et des braseros. Au cœur du port havrais, avec la fin de la guerre entre la France et l'Angleterre, et une meilleure stabilité politique du pays, les affaires avaient repris leurs droits. Chaque jour, les navires commerciaux débarquaient d'importantes quantités de café d'Amérique du Sud, de blé d'Europe du nord, de vin d'Italie, de coton des États-Unis, de bois de Russie, de charbon d’Angleterre. Le port vivait nuit et jour. Depuis peu, des bateaux ne transportant que des passagers arrivaient des côtes françaises. D'autres avaient effectué la traversée de l'Atlantique durant de longs jours, amenant en eux des hommes et des femmes dont beaucoup avaient la peau sombre. Une fois descendus, ils se mêlaient à ceux qui étaient déjà là, venus d’Égypte, du Soudan, d'Algérie, de Turquie et d'ailleurs. Il y avait aussi des grecs, des italiens, des polonais et même des chinois arrivés lors des grands travaux d'aménagement de la ville, des années plus tôt.  Tous vivaient plus ou moins en bon voisinage, liés par leur destin et leur misère communs.

         Il les observait avec attention. Durant le voyage, tous avaient été dépouillés de leurs biens. Tous ces exilés s'ajoutaient à la masse de croquants, hommes et femmes, qui affluaient des campagnes françaises avec l'espoir d'une vie meilleure. Au lieu de cela, ils s'enfonçaient plus encore dans la misère, les maladies et les vices. Ces individus ne l'intéressaient guère à moins d'être en mesure de troquer avec lui. Il pressa le pas. L'air était doux. Pas particulièrement frais car il sentait la poiscaille et le varech mélangés au café et à l'odeur de transpiration des dockers, à l'haleine chargée des ivrognes, et aux mauvais parfums des filles de joie qui arpentaient le port et les rues attenantes dans l'attente du client. L'une d'entre elles le bouscula en pouffant de rire. Il fit mine de ne pas s'en rendre compte, de ne pas sentir leurs regards appuyés qui tentaient de capter le sien, de ne pas entendre leurs soupirs de déception.

         Il savait qu'il plaisait aux femmes, et à certains hommes. Mais le genre humain ne l'intéressait qu'occasionnellement. En tous les cas, pas ce soir. Il remonta la rue et parvint à s'extraire de la populace pour se retrouver dans ce qu'il considérait être son « territoire intermédiaire », son refuge. C'était là qu'il habitait depuis quelques mois : au quatrième étage d'un vieil immeuble aux murs décrépis qui se trouvait au fond d'une impasse. La lumière des réverbères au gaz se trouvant dans la rue ne parvenait pas jusqu'à lui. Il avait délibérément choisi de s'installer entre deux mondes attenants qui s'ignoraient ostensiblement. De la fenêtre de sa cuisine, il pouvait voir la rue qui descendait vers le Port. De celle de sa chambre, il avait une vue dégagée sur la grande avenue, et sur les maisons bourgeoises qui entouraient un hôtel de luxe destiné aux voyageurs fortunés. Il avait toujours une longue vue posée sur le rebord de la fenêtre. C'est comme cela, en les observant, qu'il repérait les bourgeois venus pour affaire. Rares étaient ceux qui ne goûtaient pas l'occasion de pareils voyages pour s'encanailler. Il profitait alors de ces moments pour s'introduire furtivement dans leur chambre et rafler tout ce qu'il jugeait intéressant : bijoux, argent... et parfois même informations. Il lui était déjà arrivé de trouver entre deux chemises soigneusement pliées la photo d'une actrice, d'une cocotte, en petite tenue, et un petit mot au dos qui ne laissait aucun doute sur leurs relations.

         Son appartement était minuscule, mais il lui suffisait largement. Il ne comptait pas rester plus longtemps que nécessaire au Havre. Plus d'une année, c'était déjà suffisant. Assez pour être connu de ses voisins comme étant un travailleur honnête, pas assez pour qu'ils se souviennent de lui lorsque les pandores commenceraient à les interroger à son sujet. Il songeait à retourner dans son pays natal, l'Irlande, qu'il n'avait pas revu depuis une quinzaine d'années. Il en avait d'ailleurs presque perdu l'accent. En habitant ici, il pouvait côtoyer l'humanité dans toute sa diversité. D'un côté la pauvreté des peuples du monde entier, de l'autre la richesse des notables de la ville. Il s'arrêta pour allumer une cigarette. Le feu dansa brièvement dans ses yeux gris, et fit ressortir les nombreuses taches de rousseur sur son visage aux pommettes saillantes et aux lèvres bien dessinées.

         Il s’arrêta au milieu de la rue et écouta le martellement régulier de l'enclume du maréchal-ferrant installé un peu plus loin. Il entendit aussi les hennissements des chevaux au repos, les aboiements des chiens qui se répondaient d'un bout à l'autre de la ville, ou les feulements des matous bagarreurs sur les toits. Il y avait aussi une chouette qui avait trouvé refuge dans l'un des parcs des maisons bourgeoises.

         Il consulta sa montre à gousset et constata qu'il n'avait pas le temps de passer chez lui où il aurait pourtant apprécié se rafraîchir. Il pressa le pas. Il avait un rendez-vous qu'il ne devait manquer sous aucun prétexte. Ce n’était à deux rues de chez lui, mais il voulait arriver suffisamment en avance pour que son entrée reste discrète. La « Dame » était du genre suspicieux. Depuis la fenêtre de la chambre de son petit appartement, il l’avait observée sur la terrasse de sa suite au dernier étage de l'hôtel de luxe. Elle s'y était installée avec son compagnon le jour de son arrivée. Elle avait voyagé sur un transatlantique. Il aurait pu la manquer, mais par un heureux hasard, il traînait justement sur le port ce jour-là. Elle avait à peine posé les pieds sur le sol français qu'il l'avait déjà repérée.
         Pas à cause de son élégance naturelle... Elle portait, ce jour-là, une robe couleur tournesol, et un manteau ajusté. Même son chapeau et son ombrelle étaient assortis. Le corset compressant sa taille déjà fine et la tournure de sa robe supportant le lourd drapé de sa queue d’écrevisse lui donnait un port de reine. Ce qu'elle avait dû être dans son monde, autrefois.

         Pas à cause du parfum artificiel et onéreux qu'elle portait... Il ne pouvait cacher une odeur naturelle et stellaire qu'aucun être humain ne pouvait deviner.

         Pas à cause non plus de son physique de biche albinos… Sa peau était si claire qu'elle semblait poudrée à l'ancienne mode post révolutionnaire, et ses longs cheveux étaient blancs alors qu'elle paraissait si jeune. Pas non plus à cause de ce regard étrange et artificiel, d'un bleu glacé.
Ce n'était pas plus parce qu'elle voyageait lourdement accompagnée. Un larbin entassait comme il pouvait ses nombreuses malles dans un charreton auquel était attelé un âne, tandis que des débardeurs montaient avec peine, et installaient avec précaution, de hautes et larges caisses dans un chariot tirée par deux boulonnais alezans. En bon observateur, et surtout en bon voleur, il devina qu'à l'intérieur de ces écrins de bois, des toiles de maître attendaient d'être dévoilées lors d'une prochaine exposition.

         Ce n'était rien de tout cela. C'était beaucoup plus ancestral.
Quel que soit l'endroit dans l'univers où ils se trouvaient, les ennemis séculaires se reconnaissaient toujours lorsqu'ils se trouvaient en présence l'un de l'autre. Surtout lorsqu'ils provenaient d'empires voisins, ou de galaxies adjacentes. Même avec le temps, leur animosité réciproque restait profondément inscrite dans leurs gènes. Au contraire, elle n’avait fait qu’augmenter. Il l'avait ressenti la première fois qu'il l'avait rencontrée dans une petite ville du sud-ouest canadien, à la frontière des États-Unis. C'était encore l'époque des affrontements avec les indiens. Sans doute l'avait-elle aussi ressenti. Cela avait failli lui coûter la vie.

         Il avait pourtant pris toutes les précautions usuelles du traqueur qu'il était. De la même manière qu'il préparait un vol, il avait passé plusieurs mois à préparer son régicide, en étudiant l’environnement de sa cible. Une deuxième étape avait consisté à y prendre place, à se fondre dans le décor, à en devenir un élément habituel. La troisième étape avait consisté à établir un contact qui le rapprocherait suffisamment de son ennemie. Il devait lui cacher sa vraie nature et annihiler en elle toute méfiance. L'ensemble du processus avait duré un peu plus de six mois.

         Qu'est-ce qui l'avait trahi ?

         Il se l'était demandé de nombreuses fois. Il n'avait jamais eu la réponse à cette question. Quoi qu'il en eut été, il s'était retrouvé avec la pointe d'un mousquet près du coeur. Face à lui, tenant l'arme, il y avait le compagnon de celle qu'il tentait de piéger.

Il n'avait dû sa vie qu'à ses réflexes innés et inhumains. Il avait tué l'amant sur le champ, comme il avait toujours prévu de le faire au début de son plan. Lorsqu'il chassait, son ultime règle était la suivante : aucune trace, aucun témoin. Étrangement, l'homme avait accueilli sa mort comme une bénédiction, un soulagement. Il en connaissait la raison. Sa proie avait utilisé des pouvoirs dont seuls quelques membres de son espèce avaient la connaissance, et surtout la pratique pour assujettir cet humain et en faire un serviteur dévoué corps et âme. Il en avait seulement entendu parler, mais il ignorait en quoi cela consistait exactement.

         Il n'eut pas le temps de s'interroger sur le sujet. La situation avait radicalement changé. Il avait été découvert. Son plan avait été réduit à néant. N’ayant plus l'avantage de la surprise, il n'avait eu le choix qu’entre l'attaque et la fuite. Il avait préféré la seconde.

         Il se rendit compte qu’il était arrivé à destination. Il sortit un carton d'invitation, accompagné d'un pourboire conséquent, et les donna au portier. Celui-ci hocha la tête. Il oublierait la fouille réglementaire. Il oublierait même le visage taché de rouille et les yeux gris, lumineux comme des éclats de métal poli au soleil. Le vestibule du cabaret était désert, à l'exception d'un homme qui fumait la pipe, installé à son aise sur une banquette de velours rouge. L'homme voulait ressembler à un notable de province, mais il n'était rien d'autre qu'un policier en civil. Sa présence n'augurait rien de bon. De qui d'autre, en dehors d'elle, riche propriétaire d’œuvres d'art, pouvait-il veiller à la protection ? Il y avait sans doute d'autres agents en civil dans la salle de spectacle. Ce n'était pas là, même dans l'obscurité, qu'il pourrait agir. Il le regretta.

         Il poussa une petite porte en bois laqué. Il ne fut pas surpris par le brutal changement d'ambiance, d’odeurs et de température lorsqu'il entra dans la salle de spectacle. Immédiatement, il repéra une place libre plongée dans l'obscurité. Une danseuse reconvertie pour l'instant présent en hôtesse se présenta à lui et lui proposa une autre place. Au grand étonnement, de la jeune femme, il refusa, lui préférant la place qu'il avait repérée. Elle tenta de l'en dissuader. Rares étaient les clients qui voulaient s’installer dans l'obscurité. En général, ils venaient ici pour s'exposer à la lumière et aux connaissances qui fréquentaient ces lieux.

         Il avait fait le bon choix. Sa table était parmi les plus proches de celle de sa proie. Tout près, un homme à l'air taciturne était attablé seul. Un second policier en civil, probablement. Une autre table était occupée par six mirliflores fêtant bruyamment l’anniversaire de l'un d’entre eux.

Il pouvait parfaitement voir sa cible, tout en restant invisible pour elle. Son amant l'accompagnait, docile et silencieux. Les Edrojs ne supportaient pas la solitude. Quel âge pouvait-il avoir ? L'avait-elle choisi aussitôt qu'elle avait compris que son précédent compagnon ne reviendrait plus ? Auquel cas, pour un humain, cela lui donnait normalement un âge bien avancé. Mais cela ne transparaissait pas sur son visage lisse. Il avait l'air jeune. Sa peau était anormalement claire pour la plupart des êtres humains. Ses cheveux étaient d'un noir profond, et ses yeux étaient verts. Son sourire, dont il n'était pas avare, exprimaient une bonté naturelle, mais aussi une profonde tristesse. Les reines avaient un don pour prendre dans leurs filets les victimes les plus innocentes. Il ne devait pas s'apitoyer sur son sort, cependant. Elle lui avait offert la vie éternelle, et il l'avait acceptée. Il en avait profité. Le temps était venu, pour lui, de le payer.

         Le spectacle débuta. Il y eut d'abord une danseuse du ventre envoûtante, ensuite un magicien. Puis vint le tour d'une petite contorsionniste, et d'un cracheur de feu qu'il préféra qualifier intérieurement de dompteur de feu. Il ne s'attarda sur aucun de ces numéros. Il ne quittait pas sa proie des yeux.

         Elle portait une robe de soirée d'un gris pâle, probablement en soie. Ses épaules, graciles et blanches, comme son dos, étaient légèrement découverts. De temps à autre, d'un geste gracieux, elle remontait son étole pour les couvrir. Malgré lui, il se surprit à admirer son long cou gracile en parfaite adéquation avec la courbure de ses reins, à imaginer la caresse de ses mains aux longs doigts fins. Chaque fois qu'il repoussait cette idée, elle trouvait toujours le moyen de revenir. Jamais il n'aurait une telle intimité avec cette créature. Ils avaient beau appartenir à des espèces extrêmement proches, et avoir cohabité dans ce monde ou dans l'autre, il ne pouvait concevoir le moindre rapprochement physique avec elle. Pourtant, ces images le hantaient. Elle était la perfection même, et le symbole vivant de la Mort. L’œuvre des dieux et leur arme ultime contre le temps. À deux reprises, comme si elle s'était sentie observée, elle avait tourné la tête dans direction. Son regard s’était posé sur lui comme si elle avait pu le voir. Il avait senti un frisson lui parcourir l'échine.

         Ils se levèrent un peu avant la fin du spectacle et quittèrent la salle. Il ne put s'empêcher de songer qu’ils formaient un beau couple. L’homme taciturne de la table voisine les suivit. Il attendit dix secondes environ avant de se lever à son tour. Il savait qu'il ne pourrait pas les suivre à vue, mais son odorat infaillible lui permettrait de ne pas perdre leur trace.

         Dans la rue, il remarqua que l'air s'était rafraîchi à mesure que la Lune était montée dans le ciel. Elle éclaboussait la nuit de sa lumière blafarde. Il se lança sur la piste de sa proie, de rue en rue. Il s’étonna qu'elle soit allée si loin et si rapidement...  Pris dans ses pensées, il ne sentit l'odeur du sang que lorsqu'il buta sur quelque chose de mou. Il s'arrêta net, les sens aux aguets. Sa proie lui avait-elle été ravie par un autre chasseur ? Il baissa le regard et vit le corps du policier qui jouait le rôle du bourgeois dans le vestibule du cabaret. Il avait eu la gorge arrachée. Un homme aurait pensé à un fauve échappé d'un zoo. Pas lui. Il ne savait que trop bien ce qui s'était passé. Les Edrojs aimaient le sang frais et chaud des espèces humanoïdes qu'ils considéraient inférieures à la leur. Il avança prudemment. Il trouva un autre agent dans le même état que le précédent, adossé contre un mur, désarticulé comme un automate sans fils, les yeux grands ouverts sur quelque chose qu'il n'avait pas pu comprendre.

         Un soupir... Des bruissements d'étoffes froissées.

         Il releva la tête et se retourna. La scène qu'il vit aurait dépassé l'entendement d'un être humain. L'homme et la femme qu'il pourchassait étaient là, devant lui. Ils s'embrassaient avec l’ardeur des condamnés à mort. Il en ressentit une pointe de jalousie. Il aurait aimé qu'une compagne l'embrasse ainsi... Une compagne qui aurait sa beauté, sa grâce... Ce fut un sentiment furtif car il s'évanouit aussitôt qu'il vit le troisième policier à leurs pieds, qui se vidait de son sang. L'espace d'un instant, il avait oublié à qui il avait affaire. Les humains pensaient encore être seuls dans l'Univers. Avec des êtres comme les Edrojs, ou comme ceux de sa propre espèce, il aurait mieux valu que cela soit le cas.

         Il se rendit soudain compte qu'elle le regardait. Il la fixa droit dans les yeux à son tour. Elle aurait dû baisser les yeux, montrer de la crainte. Au lieu de cela, elle afficha un sourire moqueur, découvrant ses dents pointues. Il eut une désagréable impression. Les proies ne se moquaient jamais du chasseur avec autant d'impunité. Son instinct lui soufflait que quelque chose n'allait pas dans le bon sens. Il songea à tourner les talons, à rentrer chez lui. Mais il ne le pouvait pas. Quelque chose d'invisible le retenait.

         Ce qui arriva ensuite, il ne put le comprendre immédiatement. Il n'y eut pas de nouveaux baisers passionnés entre les deux amants. Seulement quelques gestes de sollicitude de la part de la femme envers son compagnon. Elle murmura quelque chose d'incompréhensibles. Il eut un vague sourire lorsqu’elle prit ses mains dans les siennes et maintint fermement le contact entre eux. Tandis qu'elle se mettait à chuchoter dans une langue probablement très ancienne, les cheveux noir du jeune homme blanchirent à vue d’œil, sa peau se fripa, son élégant smoking sembla soudain trop grand lui... Le processus de vieillissement se poursuivit jusqu'à ce qu'il ne fût plus qu'un squelette. Le squelette s'effrita et devint poussière, ne laissant plus qu'un tas de vêtements au sol et quelques grains de silice dans les paumes encore bleuies de l'Edroj. Elle lui avait insufflé la vie éternelle quelques siècles plus tôt, et ce soir elle avait repris son dû.

         Pourquoi ?

         Alors qu'il se posait la question, elle lui sourit une fois encore. Il n'y avait aucune malveillance dans ce sourire, au contraire. Il semblait simplement signifier que la réponse était évidente : il pensait être le chasseur, mais en réalité, il était la proie. Elle n'était pas venue au Havre par hasard, mais parce qu'elle y avait suivi sa trace. Elle s'était sûrement rendu dans tous les pays, dans toutes les villes et villages dans lesquels il était allé… Elle l'avait suivi comme une présence invisible. Elle avait marché dans ses pas jusqu'à le devancer. Elle s'était installée précisément dans un hôtel qui avait vue sur son appartement. Chaque fois qu'il avait cru l'observer, c'était elle qui avait un œil sur lui. Elle s'était introduite dans son environnement en lui faisant croire qu'elle était sa proie et en sachant qu'il ne pourrait résister.

         Et maintenant ?

         Elle s'approcha de lui. Elle pouvait le tuer comme elle avait tué les agents de police. Elle prit ses mains dans les sienne. Il en sentit la chaleur. Celle de la vie qui palpitait, prête à affluer dans ses veines.

         Qu'est-ce qui pourrait être pire que la mort ?

         L'assujettissement. Son peuple était entré en guerre contre les Edrojs pour se libérer de leur emprise psychique. Cela leur avait coûté bien plus qu'une planète... et cela avait fait d'eux des bohémiens stellaires. Il ressentit d'abord un léger picotement au creux de ses mains, puis ce fut comme si on y plantait un rivet avec force. S'il en eut l'envie, il n'eut pourtant pas la force de retirer ses mains des siennes. Ce qu'elle venait de prendre à son amant, elle le lui donnait, à lui, maintenant. Elle lui faisait don de la vie et de la jeunesse éternelle. En échange, il y perdrait sa volonté propre, et comme bien d'autres avant lui, il lui serait mortellement soumis durant les siècles à venir.

         Il n'en revenait pas de n'avoir rien vu, rien soupçonné... de s'être fait piéger ainsi.
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