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 Camp de concentration

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X8
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MessageSujet: Camp de concentration   Sam 8 Déc 2012 - 0:31



Titre: Concentration Camp
Année de parution: 1968 (1970: édition française)
Auteur: Thomas M. Ditsch (1940-2008)
Edition de la couverture: Vintage edition (1999)

S'il y a bien un mot pour qualifier l'oeuvre de Thomas Disch, je ne trouverais que ce vulgaire parangon littéraire: post-modernisme. A l'heure où Marc Lévy et Bernard Werber s'affichent comme les auteurs gagnant le mieux leur pain dans le métier à coup de livres dont il est facile de douter de la qualité hypotextuelle, il reste néanmoins des ouvrages sur lesquels on tombe un jour par inadvertance et par lesquels on est agréablement surpris, surtout dans la science-fiction dont bien souvent le potentiel est si large qu'il est mal exploité. "Post-moderne", voilà un mot bien grossier qui, si on en croit les adeptes, veut tout et rien dire. Pourtant, un tel paradoxe n'escamote pas pour autant un vide qualitatif et, s'il est commun depuis 1945 de distinguer la post-modernité du post-modernisme, il existe bien des oeuvres littéraires post-modernes qui ne sont pas seulement situées historiquement, mais formellement. Que l'on pense à Alasdair Gray (Lanark) et à Iain Banks (The Bridge) en Ecosse, à Philip K. Dick (The Man in the High Castle) dans ses meilleurs jours aux Etats-Unis, Thomas Disch fait partie de cette caste d'auteurs (marginaux?) restée dans l'ombre mais qui pourtant mériterait bien l'attention de toute personne intéressée par la science-fiction... et plus... car la particularité du post-modernisme, c'est évidemment d'être transgénérique, ou "hybride".

Oeuvre post-moderne donc inclassifiable, d'où ma décision de l'aborder ici même dans les "divers" et les "inclassables". L'histoire est une uchronie dont le topos est volontairement éludé dès les premières pages du récit. Tout ce que nous savons, c'est que l'histoire se déroule aux Etats-Unis. Si l'espace du livre est bel et bien homotopique, comme nous sommes amenés à le découvrir rapidement, le temps est en revanche problématique. Indistinctement situé dans les Etats-Unis des années 1960, décennie de la contre-culture et des mouvements sociaux minoritaires, l'auteur dépeint dans son récit un pays frappé par la guerre... Non pas la guerre froide comme on pourrait s'y attendre en vue des maintes histoires de science-fiction qui s'en emparent comme thème principal, mais par une guerre avec le reste du monde.

Le lecteur n'est pas lancé sur le front de guerre. Au contraire. Si le livre a fait des vagues au sein de la communauté avide de science-fiction, c'est parce qu'à la manière du cheval de troie, l'auteur nous projette dans la tête d'un narrateur à la première personne dont le journal nous est livré avec une conscience méta-narrative digne de ses prédécesseurs (pré-)modernes, ne serait-ce Henry James ou, plus connu encore, Poe. Tout change pour le lecteur: rien dans l'histoire n'est sûr -- ainsi en est-il pour l'expression et le contenu. Ce qui est certain en revanche, c'est que celui-ci, page après page, se retrouve à suivre un homme lambda, mordu de littérature, dans une longue descente en Enfer. La diégèse est si bien étouffante qu'elle rendrait les jeunes lecteurs claustrophobes.

Alternant les éléments de fiction et l'intertextualité, notamment Faust et Frankenstein, le personnage principal (Louie) se retrouve propulsé dans un camp où l'on injecte la syphilis aux patients afin de permettre à leur génie intérieur de se développer. Celui de notre (anti?)héros est trompeur: entre un avatar grotesque de Thomas d'Aquin, un scientifique aux ambitions prométhéennes, un double ténébreux et aliénant évoquant les histoires d'Edgar Poe et une foule de personnages réifiés et réduits à de simples figures de style (en première ligne, la métonymie), à des idéologies ou à de simples objets linguistiques de désir (car Louie est un personnage menacé par la solitude), Thomas Disch nous offre un livre à l'univers fracassant parce que fragmenté, incertain parce que fantastique et délirant, parce qu'au fur et à mesure que son génie se développe, la narration prend de nouvelles formes tandis que les identités se troublent.

Le livre, un ouvrage très court puisque mon édition (1999) ne contient que 183p., est en effet construit en deux parties très distinctes. Le manque de détails, l'absence de "l'effet de réel" (Barthes) si cher aux réalistes pré-modernes, doublé d'une narration en mise-en-abîme et de références intertextuelles sont autant d'outils qui ouvrent la voie à un ouvrage plus vrai que nature, froid comme de la glace, troublant comme Christopher Marlowe en son temps, satirique et poétique.

Ce n'est pas le plus grand ouvrage (de science-fiction) de tout les temps, certes, mais il mérite votre attention si vous aimez ce qui est dérangeant et intelligible. Loin de n'être qu'un simple collage ou un vulgaire pastiche sans âme, cet ouvrage que j'ai osé qualifié de "post-moderne" hérite naturellement du poids idéologique si cher aux penseurs contemporains (pour ne pas citer Baudrillard, Debord, Jameson et Lyotard) sublimement dispersé en filigranes entre les mots, les figures de styles, les références et les conversations névrosées que partagent les personnages.

On sent avec ce livre que l'on a entre ses mains un ouvrage d'une fin-de-siècle qui approche et dont l'authenticité transparaît formellement, ce qui n'est assurément pas le cas des best-sellers mentionnés plus haut -- best-sellers qui, contrairement à cet ouvrage, aurait pu sortir il y a deux siècles sans que cela n'affecte en rien le contenu sinon quelques noms historiques. Ce n'est pas le cas avec Camp Concentration et si comme moi vous êtes fâchés avec cette catégorisation trop facile qu'est le "post-modernisme", j'espère que de la même façon cet ouvrage va vous aider à vous réconcilier avec ce genre méconnu et pourtant très riche intellectuellement.


Dernière édition par X8 le Sam 8 Déc 2012 - 11:02, édité 2 fois
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Barlbatrouk
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MessageSujet: Re: Camp de concentration   Sam 8 Déc 2012 - 10:46

Et bien, voilà un post qui donne envie... Je l'ajoute à ma (très longue) liste des livres à lire Heureux

Sinon je suis plus que content de voir qu'il reste des résistants face au raz de marée gluant de Mr Levy !

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X8
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MessageSujet: Re: Camp de concentration   Sam 8 Déc 2012 - 10:57

Barlbatrouk a écrit:
Sinon je suis plus que content de voir qu'il reste des résistants face au raz de marée gluant de Mr Levy !

Oui assurément. Ici je me réfère à un ouvrage collectif paru au début du mois: Les écrivains et l'argent, édité par Olivier Larizza. En fait, M. Larizza offre dans l'introduction un compte-rendu fracassant des auteurs qui touchent le plus d'argent en France. Inutile de se le cacher, en première place, il y a (bien sûr) Marc Lévy. Encore que, lorsqu'on observe ce même phénomène chez nos voisins britanniques, la trilogie de Fifty Shades of Grey a l'air d'un carra (de médiocrité) encore jamais égalé par M. Lévy. Je ne parle même pas des Etats-Unis! Mais, je pense que c'est typiquement à cause de ces auteurs (français) qui s'amusent à vouloir écrire du fantastique (dans le sens premier du terme) que les académies regarderont la science-fiction comme un roman de gare. Ce n'est pas le cas dans ces deux autres pays où il y a dans les universités des départements de science-fiction studies... Ca fait baver (d'envie, de rage...) rien qu'à y penser...
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